Le Marxiste-Léniniste

Numéro 42 - 23 mars 2014


In Memoriam
Luis Nieves Falcón

29 décembre 1929 - 10 mars 2014

In Memoriam
Luis Nieves Falcón
Combattant dévoué pour les droits humains et le rétablissement de la dignité du peuple portoricain

Discours de Luis Nieves Falcón au Canada
Allocution au VIIe Congrès du PCC(M-L) - Ottawa, mars 1998
Porto Rico et sa culture de résistance - Toronto, 26 mai 2001


In Memoriam

Luis Nieves Falcón


En 2005, le PCC(M-L) a eu l'honneur de recevoir le professeur Nieves Falcón dans le cadre de ses célébrations d'août, comme la Cérémonie de l'aube au Monument du Parti au cimetière Beechwood. Ici on le voit en compagnie de la première secrétaire du PCC(M-L) Sandra L. Smith.

Le Comité central du Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) a le très grand regret de vous informer que le bien aimé défenseur de la cause du peuple portoricain, dévoué patriote anticolonial Luis Nieves Falcón est décédé à Hato Rey, Porto Rico, le 10 mars après deux années de lutte contre la leucémie. Le camarade Luis fut un ami cher du PCC(M-L), de son fondateur et dirigeant le camarade Hardial Bains et de la direction actuelle du Parti.

Le décès du camarade Luis est une perte immense pour le peuple portoricain et pour tous ceux et celles qui luttent pour l'indépendance et la liberté dans le monde, contre la domination coloniale. Cet indomptable champion de la lutte anticoloniale a démontré une fidélité totale à la grande cause de la liberté de son peuple, à la cause de la libération des prisonniers politiques portoricains emprisonnés aux États-Unis et à la grande voie de la civilisation.

En septembre 2013, pendant qu'il combattait la maladie, des amis ont créé la page Facebook « Amor por un Gigante (Amour pour un géant) : Luis Nieves Falcón ». Ils écrivent : « Luis a entièrement consacré sa vie à notre pays. Il a combattu pour la justice, pour les droits humains, pour l'indépendance, pour les prisonniers politiques avec une intégrité et une volonté irrésistibles. Il a combattu sur tous les fronts et son oeuvre en tant que magnifique professeur et enseignant est une belle inspiration. Luis ne fait pas que faire, il fait toujours plus — pour répondre aux besoins de son peuple et de l'humanité, aidant partout où il le peut. Il est infatigable et travaille toujours dans l'anonymat ; la reconnaissance ne l'intéresse pas et il ne demande jamais rien pour lui-même. Il est de ceux de nos compatriotes qui sont indispensables. »

En septembre 2013, un de ses amis a écrit au sujet du courage sans pareil de Luis, disant qu'il était un pionnier qui fit siennes des causes que personne ne voulait même toucher à l'époque, défendant les persécutés que personne n'osait défendre, et fut donc plus d'une fois la seule voix de ceux qui étaient réduits au silence.


Le professeur Nieves Falcón à Toronto le 26 mai 2001.

Nous exprimons nos sincères condoléances à la famille du camarade Luis, à ses camarades et nombreux amis, à tout le peuple portoricain pour qui il a consacré sa vie et à tous ceux qui sont aujourd'hui affligés par cette perte au Canada, aux États-Unis et dans le monde. Le camarade Luis est venu au Canada plusieurs fois, pour défendre la justesse de sa cause et partager avec nous une expérience précieuse. Il a pris la parole aux côtés du camarade Bains au Forum public sur les droits tenu à Toronto en 1995 et s'est joint à nous à plusieurs reprises par la suite, notamment lors du VIIe Congrès du PCC(M-L). Des délégations de jeunes du Canada et des États-Unis sont également allées à Porto Rico à plusieurs occasions pour participer à la lutte pour la libération des prisonniers politiques et pour exiger le départ de la marine américaine de Vieques.

Le PCC(M-L) se joint à tous ceux qui célèbrent la vie et l'exemple de Luis Nieves Falcón, extraordinaire être humain, mentor et ami. Nous consacrons le présent numéro du Marxiste-Léniniste au camarade Luis et à sa lutte héroïque pour les droits du peuple portoricain. Le PCC(M-L) publiera également un recueil des discours de Luis au Canada dans lesquels il explique de façon éloquente la lutte du peuple de Porto Rico.

Cher Luis, avec notre profond amour social et respect pour toi, nous resterons aux côtés de ton peuple et fidèles à sa cause, l'indépendance de Porto Rico.

Compagnon d'âme

Le poème qui suit de Luis Nieves Falcón fut dédié à la mémoire de Hardial Bains, le défunt fondateur et dirigeant du Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste), lors du VIIe Congrès du Parti à Ottawa en mars 1998. Maintenant avec la disparition du camarade Luis, pour le PCC(M-L) le profond sentiment de lutte commune et d'amour social exprimé dans cette poésie est un hommage qui convient tout aussi parfaitement à sa vie et à son oeuvre et nous le retournons avec la même ferveur aux amis, parents et compagnons de combat du camarade Luis.

* * *

Je reviens dans ton pays,
qui est aussi le mien,
et
je ressens la douleur de ton absence.
Jamais personne n'a été si cher
en si peu de temps.
Merci de ta générosité infaillible
que nous n'oublierons jamais
    de ta grande compréhension de notre problème colonial
    d'avoir des avenues de compréhension sans précédent
    pour ton affection fraternelle
    d'avoir senti ma douleur comme si elle était la tienne.
Aujourd'hui,
me promenant seul
parmi les camarades à ce Congrès
où la force de ta présence se fait sentir,
je sais que tu ne nous a pas quittés
Tu es ici
    dans les tendres sourires
    dans les accolades chaleureuses
    dans les fortes poignées de mains
    dans les engagements réciproques
dans chacun des camarades.
Je sens, mon frère, que la solidarité renaît
    celle qui est tienne et éternelle
    celle de la cause
    celle du Parti.
Très cher ami et camarade
Tu vis à jamais.
Compagnon d'âme
    Tu ne nous as jamais quittés.
Je sens ta présence,
    dans chaque effort pour transformer la réalité
    dans chaque lutte pour la justice
    dans chaque acte de résistance
    dans chaque victoire arrachée à l'oppresseur.
Compagnon d'âme, camarade
Toujours parmi nous.
Toujours présent.

(Pour l'original espagnol, cliquer ici)

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Combattant dévoué pour les droits humains et le rétablissement de la dignité du peuple portoricain

Luis Nieves Falcón était sociologue, enseignant, professeur, écrivain, avocat et activiste pour les droits humains et civils. Il fut le fondateur et le premier président du Comité pour les droits humains de Porto Rico.

Né à Bayamón, Porto Rico, le 29 décembre 1929, il fut un intellectuel et activiste de premier plan dans toutes les grandes batailles contemporaines pour la souveraineté de son pays. Il a entièrement consacré sa vie à la lutte pour l'indépendance de Porto Rico et, en particulier, à la défense de ceux qui ont été persécutés pour avoir voulu la libération de leur patrie.

En tant que président du Comité pour les droits humains de Porto Rico, Luis a été à la tête d'un important travail de mobilisation pour établir l'opinion publique, à Porto Rico et internationalement, en faveur de la libération des prisonniers politiques portoricains soumis à un traitement brutal et inhumain dans les prisons américaines parce qu'ils refusaient de se soumettre. Cela comprend la formation d'activistes pour aller de porte en porte dans tout Porto Rico parler de l'importance de faire libérer les prisonniers politiques et des conditions inhumaines d'incarcération. Luis a souvent fait remarquer que dans ce travail historique les activistes se heurtaient directement à la conception coloniale et aux limitations que l'empire impose à la pensée des Portoricains. Porto Rico a changé à cause de cette activité pour bâtir une opinion publique en faveur de la libération des prisonniers politiques, des patriotes qu'il fallait chérir et défendre.

Le patriote portoricain Rafaël Cancel Miranda récitant l'eulogie lors des funérailles de Luis Nieves Falcón à Bayamon,
Porto Rico, le 11 mars 2014.

Par un engagement altruiste envers sa patrie et son peuple, il s'est mis entièrement au service de cet important travail. En faisant sienne la cause des prisonniers politiques, Luis est devenu un avocat pour pouvoir les rencontrer en prison et les défendre devant les tribunaux. Prenant la parole au VIIe Congrès du PCC(M-L) en 1998, il a expliqué aux applaudissements des délégués : «Lorsque j'ai commencé à rendre visite à ces camarades, le harcèlement des autorités pénitentiaires était tellement fort que j'ai décidé d'étudier le droit et je suis devenu avocat pour être avec eux.» Cela lui a pris un mois à rencontrer les 14 prisonniers politiques car on les avait délibérément incarcérés dans des institutions éloignées les unes des autres.

En 1999, un tribunal international des droits de l'homme à San Juan a réuni des gens de différents pays, dont une délégation du PCC(M-L). La rencontre s'est terminée par une marche de 150 000 personnes, la plus grande jamais vue sur l'île, pour exiger la libération des prisonniers politiques portoricains et le retrait des militaires américains de Vieques. Avant de terminer son mandat en 2000, le président américain Bill Clinton fut forcé d'accorder la clémence et la libération conditionnelle à 16 d'entre les prisonniers politiques portoricains. Onze ont accepté l'offre, mais les autres, dont Oscar Lopez Rivera, ont refusé les conditions de libération. Rivera continue à ce jour de purger sa peine de 70 ans, mais un vaste mouvement d'appui à l'échelle internationale, auquel Luis a travaillé jusqu'à son dernier jour, demande aujourd'hui au président Obama de lui accorder le pardon.

Dans le contexte de la lutte du peuple portoricain pour son indépendance et la dignité nationale, Luis a défendu la cause de la démilitarisation de l'île portoricaine de Vieques. L'île était utilisée comme terrain de tir et de bombardement dans des exercices militaires de la marine américaine. On a décelé parmi les résidents de Vieques, dont beaucoup vivent de la pêche, un taux élevé de cancer et autres problèmes de santé associés à ces activités, dont la contamination de l'air et des eaux par des produits toxiques comme l'uranium appauvri. Luis s'est engagé dans la lutte pour chasser la marine américaine de Vieques en l'inscrivant dans la lutte du peuple pour affirmer son droit de décider de ses affaires, sans les menaces et la violence impérialistes.



Grand rassemblement pour les prisonniers politiques portoricains en août 1999 et Tribunal international sur la violation des droits humains à Porto Rico et à Vieques par les États-Unis d'Amérique, novembre 2001.

En 2001, le camarade Luis est venu dans plusieurs villes canadiennes parler de cet important travail.

Le camarade Luis était un homme très instruit, mais pour lui l'éducation n'était qu'un moyen de contribuer à la libération de sa patrie.

Luis fut professeur émérite à l'Université de Porto Rico où il enseignait, directeur du Centre de recherche sociale, directeur du Centre de recherche éducationnelle de l'École de l'éducation et de l'Institut des études caribéennes. Il fut également pour quelque temps professeur invité à l'Université de la ville de New York (CUNY), au Hunter College et à l'Université du Wisconsin. Il a écrit 18 livres et publié de nombreux articles et essais dans des journaux nationaux et internationaux sur différents thèmes, dont l'immigration portoricaine, les mouvements sociaux et politiques et la sociologie politique, l'éthique du droit, les prisonniers politiques et la décolonisation de Porto Rico. Deux de ses plus récents ouvrages sont : Un siglo de represión politica en Puerto Rico : 1898-1998 (Un siècle de répression politique à Porto Rico : 1898-1998) et La luz desde la ventana : conversaciones con Filiberto Ojeda Rios (La lumière de la fenêtre : conversations avec Filiberto Ojeda Rios). Filiberto Ojeda Rios était un leader de la clandestine Armée populaire Boricua, connue également sous le nom de Los Macheteros, vouée à la libération de Porto Rico du pouvoir américain. Après 15 années de clandestinité, Ojeda Rios fut assassiné chez lui à Porto Rico par des agents du FBI le 23 septembre 2005, le jour de l'anniversaire de la bataille de Grito de Lares, une des dates les plus symboliques de la lutte anticoloniale de Porto Rico.

Luis détenait un baccalauréat ès arts de l'Université de Porto Rico, une maîtrise en sociologie de l'éducation de l'Université de New York, un doctorat en sociologie de la London School of Economics et était diplômé de droit de l'Université inter-américaine de Porto Rico.


Célébration de la vie et l'oeuvre du professeur Nieves Falcón à Bayamon, Porto Rico, le 11 mars 2014.

(Photos : LML, CPDHPR, C. Rodriguez)

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Discours de Luis Nieves Falcón au Canada

Allocution au VIIe Congrès du PCC(M-L)

Nous reproduisons ci-dessous l'allocution du professeur Luis Nieves Falcón au VIIe Congrès du Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) tenu à Ottawa à la fin de mars 1998.

* * *

Je souhaite remercier les organisateurs de nous avoir invités à participer à ce congrès. Cette invitation est le reflet du concept de solidarité du camarade Hardial Bains. Il nous a invités et nous a donnés une voix dans vos assemblées de façon à ce que la voix des sans-voix, la voix des Portoricains autour de qui l'impérialisme américain a bâti un mur du silence puisse être entendue au Canada, et du Canada dans le reste du monde. Je vous remercie beaucoup de me permettre de partager quelques idées avec vous.


Le professeur Nieves Falcón au VIIe Congrès du PCC(M-L)
le 31 mars 1998

Je pense que je devrais commencer par vous dire que la caractéristique la plus saillante des rapports ente Porto Rico et les États-Unis est le pouvoir absolu du Congrès américain. Il n'existe aucun aspect de la vie de Porto Rico qui ne soit dominé par les États-Unis. Ces rapports sont caractérisés par une négation systématique des réformes démocratiques dans l'île. De plus, depuis treize ans le Comité de la décolonisation des Nations unies demande aux États-Unis d'entamer le processus de décolonisation de Porto Rico. Les États-Unis refusent et déclarent que Porto Rico n'est pas une colonie. À cause de cette position, vous trouvez dans les rapports entre Porto Rico et les États-Unis un effort constant des États-Unis de nier la condition coloniale de Porto Rico. Ce que les États-Unis réussissent à cacher dans les médias mais sont incapables de cacher dans l'esprit des Portoricains est la persécution permanente et l'incarcération des combattants anticoloniaux, une situation qui a conduit à l'existence de prisonniers politiques à Porto Rico. Il y aura toujours plus de prisonniers politiques tant que le pouvoir souverain n'aura pas été retourné au peuple de Porto Rico.

Qu'a signifié cette situation coloniale imposée par les États-Unis ? En premier lieu, la manifestation la plus évidente de cette domination américaine est le fait que les Portoricains sont en trop dans leur propre pays. Et pour renforcer ce principe, les États-Unis ont systématiquement appliqué à Porto Rico un processus d stérilisation des femmes. En conséquence de la stérilisation en masse des femmes, probablement la plus grande stérilisation des femmes dans le monde, un tiers de nos femmes en âge d'avoir des enfants ne peuvent en avoir. En conséquence, la croissance démographique à Porto Rico actuellement ne vient pas des naissances portoricaines mais de la naissance d'enfants d'étrangers amenés et encouragés par les États-Unis à s'installer sur le territoire de Porto Rico. À ce traitement relevant du génocide des femmes portoricaines, particulièrement des femmes des secteurs pauvres, il faut ajouter le déplacement en masse des Portoricains de leur pays vers la métropole, un cycle qui a été entamé pour des raisons économiques dans le but de les installer dans des ghettos aux États-Unis où ils deviennent les personnes les moins payées, victimes d'une horrible discrimination. Plus du tiers de la population de Porto Rico vit maintenant à l'extérieur de Porto Rico. Nous sommes ainsi exploités non seulement dans l'île mais aussi dans les entrailles du monstre.

À cela il faut ajouter que Porto Rico est devenu le laboratoire expérimental classique des États-Unis. Mes soeurs et mes frères, l'agent orange qui a été utilisé contre le peuple du Vietnam a d'abord été essayé à Porto Rico, pour voir quels en seraient les effets et ensuite être utilisé contre nos soeurs et frères du Vietnam. Également, toutes les pilules contraceptives expérimentales ont d'abord été testées à Porto Rico. Parmi ces expériences, il faut mentionner que certaines des expériences faites à Porto Rico comprenaient, comme le montrent les dossiers officiels, la transplantation de cellules cancéreuses sur des patients en santé pour voir comment le cancer touchait des personnes saines. De ce point de vue, Porto Rico a été soumis au génocide par les États-Unis.

Mais, en plus de cette décimation de la population, il y a également la domination économique des États-Unis sur Porto Rico. Il n'existe pas un seul secteur de l'économie qui ne soit pas dominé par les États-Unis au point que notre pays tropical est obligé d'importer un grand nombre de denrées qu'il produit lui-même, notamment les oranges et les pamplemousses de Floride ! À Porto Rico, nous avons ce dicton qui dit que nous produisons ce que nous ne consommons pas et nous consommons ce que nous ne produisons pas. Ainsi dans un sens, le contrôle de la population, la domination de l'économie sont suivis naturellement par des conditions de pauvreté pénétrantes. Dans cette vitrine de la « démocratie », dans cette vitrine de « l'effort américain », plus la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Plus de la moitié de la population ! Plus de la moitié de la population, sous la protection de ce pays « démocratique » et « civilisé », dépend des timbres d'alimentation pour maintenir son minimum diététique. Mais ce n'est pas uniquement cette domination économique, ces conditions économiques, un taux de chômage qui, avant que je parte pour le Canada, était officiellement de 16 %, mais nous savons qu'il est supérieur d'au moins 15 %, ce qui nous donne pour mon pays un taux de chômage d'environ 30 %. Si vous considérer un taux de chômage de 30 %, plus de la moitié de la population qui vit au-dessous du seuil de pauvreté, plus de la moitié de la population dépendante des timbres d'alimentation pour sa survie, il ne faut pas réfléchir longtemps pour connaître les conséquences de cette ingérence « démocratique » des États-Unis dans mon pays.

De plus, dans cette situation coloniale, nous trouvons une augmentation de tous les indices sociaux qui indiquent une sorte de malaise social dans la population. Le taux de criminalité chez nous est parmi les plus élevés au monde, comme c'est le cas aussi pour le taux de consommation de drogue, le taux de violence individuelle, le taux de suicide et le taux de maladies mentales. Lorsqu'on analyse la situation d'un pays et qu'on constate ce niveau de violence, mais d'une violence qui ne s'est pas encore tournée vers l'oppresseur, mais qui existe au sein du peuple, encouragée par les États-Unis, on arrive à la conclusion que tant que la violence reste chez les Portoricains, l'oppresseur n'a rien à craindre et peut continuer de dominer.

Devant cette situation, les États-Unis ont inventé divers référendums légaux qui sont censés résoudre la situation politique à Porto Rico. Un tel référendum se tient à Porto Rico présentement « sur l'autodétermination de Porto Rico ». Cela fait partie des manoeuvres politiques dans le cadre de la campagne électorale américaine. Mais ne nous laissons pas tromper par le nom, ce n'est pas un référendum sur l'autodétermination. Pourquoi ? En premier lieu, les résultats du référendum ne sont pas exécutoires. Les États-Unis ont déclaré que ce référendum est une sorte de sondage d'opinion. Ils soutiennent qu'ils ne savent pas réellement ce que veulent les Portoricains, mais que de toutes manières ils ne seront pas liés par les résultats. Ce référendum n'est même pas conforme aux normes internationales des référendums sur l'autodétermination. Nulle part est-il question d'un transfert des pouvoirs souverains au peuple de Porto Rico. Dans un sens, ce que nous avons c'est un esclave qui traite avec son maître, non pas sur un pied d'égalité mais dans un état de soumission, parce qu'il n'y a pas de transfert du pouvoir souverain au peuple colonisé. De plus, les États-Unis, qui ont ravagé l'économie portoricaine pendant un siècle, refusent de s'engager à offrir des indemnisations économiques qui permettraient à une nouvelle nation d'être indépendante, de se développer et d'avancer sur la voie de son choix. Les Américains parlent d'un référendum sur l'autodétermination de Porto Rico mais pendant ce temps la militarisation du pays se poursuit. Le commandement du Sud, qui était au Panama, a été transféré à Porto Rico et les Forces spéciales qui sont actuellement stationnées aux États-Unis vont également y être transférées. Soeurs et frères, ceux qui ici au Canada et dans les autres pays s'inquiètent beaucoup des implications de votre mouvement révolutionnaire parce que les Américains pourraient envoyer leurs marines, sachez que les Américains n'auront pas à les envoyer dans notre île. Il y a treize bases militaires américaines à Porto Rico encerclant toute la population. On ne peut s'empêcher de se demander comment il est possible d'avoir un référendum démocratique avec cette pression militaire sur le peuple de Porto Rico.

De plus, les États-Unis ont encouragé la migration d'étrangers à Porto Rico, certains d'entre eux sont les éléments les plus conservateurs de leur pays d'origine et ces gens sont devenus des citoyens américains et pour le référendum sur l'autodétermination, tous les citoyens américains peuvent voter ! Cela signifie que ces étrangers peuvent décider de l'avenir de Porto Rico et actuellement, leur nombre, leur présence au sein de la population portoricaine vous indiquent tout de suite que ce sont eux qui décideront quelle sera le choix dans ce processus électoral.

Les solutions au statut colonial de Porto Rico qui sont discutées sont des solutions impossibles. Ce sont des solutions conçues pour assurer le maintien du statu quo et de la situation coloniale. Pourquoi sont-elles des solutions impossibles ? L'indépendance ? Certainement l'indépendance pour un pays qui est une colonie américaine depuis 100 ans sans obligation des États-Unis d'assumer aucune responsabilité financière au moins pour les années nécessaires à garantir le développement sain de la nouvelle nation. Devenir u État ? Eh bien, la seule manière possible pour que Porto Rico devienne un État, c'est si l'espagnol cesse d'être la langue principale et que l'anglais devienne la langue officielle de l'île. Une loi vient tout juste d'être votée par la Chambre des représentants des États-Unis qui stipule spécifiquement que pour devenir un État, il faut s'assurer que tous les enfants portoricains parlent couramment l'anglais avant l'âge de dix ans. Soeurs et frères, cette attaque systématique contre notre langue et notre culture a commencé dès l'arrivée des Américains à Porto Rico en 1898. Depuis 1898, notre culture et notre langue ont sans cesse été attaquées. De 1898 à 1952, nous ne pouvions parler l'espagnol dans nos écoles. Nous devions apprendre toutes les matières scolaires en anglais, avec comme conséquence que nous ne pouvions pas apprendre grand chose parce que cette langue dans sa culture, son expérience sa forme linguistique était tellement différente de la langue maternelle. Mon impression est que cette indépendance impossible et cette annexion impossible sont une façade, une façon de s'assurer que l'on ne change rien à la condition coloniale de Porto Rico.

Pour s'assurer que cette condition ne sera pas changée, tous les Portoricains qui luttent pour l'indépendance ou qui ont un penchant indépendantiste sont persécutés de manière systématique. Dans le passé, j'ai déjà parlé ici au Canada des conditions horribles de nos quatorze soeurs et frères dans les prisons des États-Unis. Quatorze de nos soeurs et frères dont le seul crime est d'avoir cru à la lutte et lutté pour l'indépendance de Porto Rico.

Je vais vous raconter brièvement quelles sont ces conditions. En premier lieu, je dois mentionner les sentences disproportionnées. Tous ont été reconnus coupables de conspiration séditieuse, c'est-à-dire de conspirer pour renverser le pouvoir légal des États-Unis sur Porto Rico. Leurs sentences sont dix et douze fois plus longues que n'importe quelle sentence des crimes les plus horribles commis l'année où ils ont été condamnés. Elles vont de 25 années à 105 années, ce qui signifie que pour la plupart d'entre-eux, à cause de leurs convictions politiques, ils ont été condamnés à la prison à perpétuité dans les prisons américaines.


Des prisonniers politiques portoricains sont accueillis par de grands rassemblements à leur libération en septembre 1999.

Aux sentences disproportionnées s'ajoute l'exil. Il existe des prisons américaines à Porto Rico et même si le code pénal des États-Unis stipule qu'une personne détenue dit être incarcérée dans la prison la plus proche de sa famille pour éviter les troubles que cette incarcération peut provoquer entre la personne en prison et sa famille, tous sont si éloignés de leur famille, de leurs parents, de leur communauté, de leurs amis qu'il leur est impossible de recevoir l'appui moral et spirituel dont ils ont besoin. Pour vous donner un exemple, Elizam Escobar, un des peintres les plus distingués d'Amérique latine, est en prison en Oklahoma. Sa mère vit à Porto Rico et il a un fils qui vit à New York. Il est à des milliers de kilomètres du plus proche membre de sa famille. Le résultat est que son fils et sa mère ne peuvent lui rendre visite plus d'une fois par année. Tous les prisonniers politiques vivent la même situation.

Laissez-moi vous dire, soeurs et frères, qu'en tant que leur avocat, il me faut un mois pour visiter ces quatorze personnes, car elles sont dispersées aux quatre coins des États-Unis. Une autre petite chose : je n'étais pas avocat, mais lorsque j'ai commencé à rendre visite à ces camarades, le harcèlement des autorités pénitentiaires était tellement fort que j'ai décidé d'étudier le droit et je suis devenu avocat pour être avec eux. (Applaudissements)

À leur exil s'ajoutent la souffrance des conditions les plus horribes. Parmi ce groupe de quatorze, il y a six femmes. Toutes ont été violentées sexuellement dans les prisons par leurs gardiens. Tous sont soumis à la privation sensorielle. Tous sont détenus dans un isolement extrême. Oscar Lopez, un des prisonniers, a été incarcéré pendant cinq ans dans une petite cellule, peinte en blanc, sans la lumière du jour 24 heures sur 24 heures. Il ne pouvait parler à personne. Ses repas étaient servis par le guichet de la porte de sa cellule.

Ces camarades ont résisté en dépit de toutes sortes de tortures. Vous savez ce qu'est une fouille d'une personne dévêtue. C'est une fouille de toutes les cavités des prisonniers, le nez, les oreilles, la bouche, les aisselles, le pénis, le vagin, le rectum. Souvent les fouilles sur les femmes étaient faites par des gardiens masculins. Il y a trois mois, Oscar Lopez devait subir quatre fouilles de ce genre avant de recevoir une visite et quatre autres après la visite. Qu'est-ce que cela nous apprend du défenseur des droits de la personne et de la démocratie dans le monde ? C'est une parodie. Les États-Unis sont le principal transgresseur des droits humains non seulement sur leur territoire mais aussi à l'extérieur.(Applaudissements)

Soeurs et frères, on voit que les États-Unis sont en train de jeter les fondations d'une nouvelle confrontation avec le peuple portoricain. En 1957, le peuple a été massacré. En 1954, le peuple a été massacré. En 1950, il y a eu une révolution et les masses populaires ont été massacrées, et je pense que les États-Unis jettent les fondations d'une nouvelle confrontation non seulement avec le secteur indépendantiste mais aussi avec un très petit, mais bien organisé et résolu, secteur clandestin qui harcelle les Américains et dont ceux-ci ont très peur. Ils en ont peur à cause de l'influence qu'ils peuvent avoir sur les Portoricains aux États-Unis et sur les Portoricains à Porto Rico et des dommages que cette influence leur causera.

Soeurs et frères, voilà la situation actuelle à Porto Rico et la situation de mes compatriotes qui sont incarcérés. Comme je l'ai déjà fait dans le passé, je suis venu vous demander, vous supplier de faire entendre votre voix et de demander à ce séducteur qu'est le président des États-Unis, qui est le seul qui puisse les libérer, de demander au président Clinton, à la nation américaine de libérer les prisonniers portoricains, car, soeurs et frères, la solidarité c'est aussi le partage de la douleur, le partage de la souffrance que l'on ressent quand ces choses arrivent à nos compatriotes. Je ressens leur incarcération comme l'incarcération que nous vivons tous dans ce continent dominé par l'impérialisme et le capitalisme. Aussi, une fois encore, je vous demande, je vous supplie : Joignons nos efforts pour libérer ces prisonniers politiques portoricains, car en les libérant nous contribuerons à notre propre libération.

Merci. (Applaudissements)


D'ex-prisonniers politiques portoricains rendent hommage au professeur Nieves Falcón lors d'une réunion tenue en son honneur par l'Association du barreau de Porto Rico en 2007. De gauche à droite: Adolfo Matos, Elizam Escobar, Edwin Cortes, Luis Rosa et Dylcia Pagán; avec Alejandro Molina du National Boricua Human Rights Network.

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Porto Rico et sa culture de résistance

Nous reproduisons ici la présentation faite par le professeur Luis Nieves Falcón au rassemblement public du Front du Peuple à Toronto le 26 mai 2011. Ce fut à l'occasion d'une de ses nombreuses visites au Canada qui coïncidait avec une période d'organisation intense pour les droits humains et l'indépendance de Porto Rico. Il se produisait d'importants développements grâce aux efforts et sacrifices des nombreux patriotes portoricains.

Près de 13 ans plus tard, d'importantes réalisations ont été faites, comme l'expulsion de la base militaire des États-Unis sur l'île de Vieques et la libération de la plupart des combattants pour l'indépendance de Porto Rico emprisonnés aux États-Unis.

Par contre, le combattant pour l'indépendance Oscar Lopez Rivera languit toujours en prison et la lutte pour mettre fin une fois pour toutes à l'oppression des Portoricains et au statut de Porto Rico en tant que néocolonie des États-Unis doit continuer. L'esprit indomptable du peuple portoricain et sa lutte pour le droit à l'existence en tant que nation indépendante est une des grandes luttes de libération nationale de notre époque et il est important que tous la connaissent et la soutiennent.

* * *

Porto Rico a été sous la domination du régime espagnol pendant 400 ans. Durant ces 400 années, la lutte contre la domination coloniale espagnole n'a jamais cessé. Notre plus grande bataille contre le régime espagnol a eu lieu en 1868, la Grito de Lares. C'est le chapitre le plus significatif de la lutte nationale, là où est surgie toute la question de l'indépendance. Ces 400 ans de lutte ont réalisé deux choses.

Ce qu'on appelle la nation portoricaine remonte à 1898. Qu'est-ce que la nation portoricaine ? C'est une nation formée dans le feu de la lutte des autochtones contre l'Espagne. L'Espagne a décimé la population autochtone en trois ans mais les autochtones ont poursuivi la lutte presque jusqu'au XIXe siècle. Dans cette lutte contre l'Espagne, ils se sont alliés les esclaves africains venus en Amériques et qui s'étaient insurgés contre la domination imposée par l'esclavage. En fait, vivant dans les Petites Antilles il y a les Caraïbes noirs, un groupe composé d'Africains et des peuples indigènes des îles appelés Taíno. Puis un groupe de colons blancs pauvres abandonnés par les Espagnols s'est par la suite joint à la lutte contre la domination espagnole.

Alors ce que vous retrouvez dans la composition de Porto Rico, c'est la culture de la résistance. Nous avons résisté au régime espagnol pendant 400 ans, nous avons résisté aux États-Unis pendant plus de 100 ans et c'est dans notre nature de résister à toute forme de domination. Après tout, je crois que ce que les Portoricains ont défendu au fil des siècles -- avec la résistance continue aux régimes coloniaux -- c'est leur sens de dignité et leur sens de fierté d'être différents, la fierté de leur distinction.


Des patriotes portoricains célèbrent le 145e anniversaire de Grito de Lares, un moment décisif dans la lutte pour la libération nationale le 22 septembre 2013. (Primera Hora)

À la fin de 1898, par suite de cette lutte de résistance, avec éveil national portoricain, le régime espagnol a été forcé d'accorder à Porto Rico une charte autonome. La charte autonome a d'abord donné au peuple portoricain le droit d'exprimer un vote au parlement espagnol et dans les tribunaux espagnols. Deuxièmement, nous avons établi notre système monétaire, notre système postal et notre réseau télégraphique et avions le droit de conclure des accords commerciaux avec tout pays. Si l'Espagne concluait des accords commerciaux touchant Porto Rico, ils devaient être approuvés par l'assemblée portoricaine. Alors dans un sens, en 1898 nous avons beaucoup d'autonomie, ce qui nous a permis entre autres de préserver notre caractère distinct en tant que nation sous le régime espagnol.

Colonisation américaine

En 1898 il y a eu la guerre entre l'Espagne et les États-Unis. Comme vous le savez, les États-Unis ont déclaré la guerre à l'Espagne en prétendant intervenir en faveur de la révolte de Cuba contre l'Espagne. En réalité, les Cubains n'ont jamais demandé l'aide des États-Unis parce qu'ils savaient que si les États-Unis intervenaient, il leur faudrait ensuite se révolter contre eux. L'histoire leur a donné raison. José Martí avait raison. Les patriotes cubains avaient raison.

L'empire espagnol dépérissait et dans les négociations du Traité de Paris les États-Unis réclamèrent Porto Rico comme prise de guerre. Porto Rico n'était pas participant à cette guerre, il n'y avait pas de révolution à Porto Rico à l'époque, seulement à Cuba. L'Espagne s'objecta et proposa aux États-Unis de leur céder les Philippines au lieu de Porto Rico. Les négociateurs américains ont dit : « Nous voulons aussi les Philippines. » C'était un coup dur pour les Philippines. La révolution faisait rage dans les Philippines et par suite de l'intervention américaine le leader de la révolution fut tué et les Philippines devinrent à leur tour une colonie américaine.


Action dans la ville de New York le 28 avril 2013 en faveur de l’indépendance de Porto Rico et pour faire libérer le prisonnier politique Oscar López Rivera. 

C'est ainsi que Porto Rico est devenu un territoire américain. Nous disons que ce transfert était illégal. C'était illégal parce que les Portoricains n'ont pas été consultés et selon le pacte qui régissait les rapports entre Porto Rico et l'Espagne, tout traité affectant Porto Rico devait être approuvé par les Portoricains. Inutile d'ajouter que les Portoricains n'ont eu aucune part aux négociations.

La première chose que firent les États-Unis fut d'abolir la charte autonome. Nous n'avons jamais pu récupérer nos gains politiques depuis. Alors dans un sens la situation à Porto Rico aujourd'hui, en 2001, est pire qu'en 1898 à cause de la perte de la charte autonome.

Aujourd'hui les relations politiques entre Porto Rico est les États-Unis sont clairement définis par deux décisions de la Cour suprême des États-Unis. La première dit que Porto Rico appartient aux États-Unis sans en faire partie. L'autre déclare que le Congrès a le pouvoir souverain sur l'île. Ce pouvoir souverain comprend le « droit » du Congrès d'appliquer ses décisions avec discrimination contre les Portoricains. Avec ces deux jugements, la Cour suprême a maintenu le statut colonial de Porto Rico et celui-ci n'a pas changé.

En 1952, les États-Unis ont essayé de cacher ce statut colonial. Il y avait beaucoup de pression internationale contre le colonialisme à l'époque. De nombreux pays d'Afrique et d'Asie ont conquis leur indépendance et avaient une voix influente aux Nations unies. Les États-Unis adoptèrent la Loi du Commonwealth 600 qui remplaçait le mot colonie par Commonwealth en ce qui concerne Porto Rico.

Mes amis, le Commonwealth de Porto Rico n'a changé d'aucune manière le statut colonial de l'île ni le fait que les États-Unis détiennent le plein pouvoir souverain. Par exemple, encore aujourd'hui, en 2001, toute loi adoptée par l'assemblée législative portoricaine peut être révoquée par le Congrès américain sans explication. Deuxièmement, on dit que nous avons notre Cour suprême, mais toutes ses décisions peuvent être renversées par n'importe quel tribunal fédéral américain. Ces tribunaux ont un statut inférieur à celui de la Cour suprême de Porto Rico mais ce sont quant même eux qui décident. Cela veut dire que les États-Unis contrôlent toutes les décisions juridiques.

Tous les aspects de la vie des Portoricains sont régis par des institutions américaines et des lois américaines. Le contrôle est total. Nous ne pouvons conclure des accords commerciaux avec d'autres pays, les permis de télé-radiodiffusion sont octroyés par le gouvernement américain, le transport est régi par des agences fédérales américaines, etc. Pas un seul aspect de la vie à Porto Rico n'échappe au contrôle du gouvernement américain.

L'histoire a également montré que la loi du Commonwealth de 1952 était une manoeuvre pour cacher le caractère colonial du pouvoir à Porto Rico. En fait, le Comité de l'ONU sur la décolonisation a également reconnu que c'était le cas. Depuis 17 ans, le Comité sur la décolonisation adopte à chaque année une résolution à l'effet que le problème de l'autodétermination de Porto Rico n'a jamais été résolu et demandant que les États-Unis établissent, suivant les lois internationales, un processus permettant à Porto Rico d'affirmer son droit à l'autodétermination. Naturellement, les États-Unis n'ont jamais répondu à ces 17 résolutions.

La résistance à la domination coloniale américaine


Pedro Albizu Campos

Après 400 ans de résistance à la domination espagnole, il ne fallait s'attendre à rien de moins face à la domination américaine. La résistance à la domination coloniale américaine s'est poursuivie sans cesse depuis 1898. Dans les années vingt et trente, cette résistance s'est manifestée dans des grèves des travailleurs de tous les secteurs de l'économie. Pourquoi ? Parce qu'à l'époque les monopoles du sucre resserraient leur domination de l'économie. Les petits producteurs et les travailleurs agricoles en ont subi les conséquences, comme les travailleurs d'autres secteurs aussi. Alors dans les années vingt et trente il y a eu une période de forte résistance. Durant cette période est né le Parti nationaliste.

Le Parti nationaliste est vraiment la première manifestation ouverte du rejet de la domination coloniale américaine par un parti politique à Porto Rico et la première manifestation d'un parti politique portoricain ayant pour objectif de s'opposer à la domination américaine par tous les moyens. Le dirigeant de ce parti était Pedro Albizu Campos que certains d'entre vous connaissez sans doute. Après des études à Harvard, il est retourné à Porto Rico pour combattre le colonialisme américain. Il est une des plus importantes personnalités révolutionnaires du XXe siècle en Amérique latine.

Le parti a commencé par organiser des manifestations contre la domination américaine et par organiser les travailleurs. En 1937, à l'occasion du Dimanche des Rameaux, il organisa une manifestation pacifique à Ponce. Un permis de manifester avait été émis. Les manifestants ont été massacrés par la police portoricaine militarisée par le gouverneur américain de Porto Rico. Ce dernier avait déclaré : « C'est la guerre. Nous sommes en guerre avec les nationalistes. » Son expression favorite était : « Tuez les femmes et les enfants. » L'American Civil Liberties Union a écrit un rapport condamnant ce massacre.

Depuis, il y a eu persécution et répression systématiques persistantes de quiconque pouvait sembler un sympathisant ou un défenseur de l'indépendance. Pedro Albizu Campos fut jeté en prison et condamné pour conspiration séditieuse.


Répression sanglante du Parti nationaliste de Porto Rico, le 21 mars 1937, connue comme le massacre de Ponce. Le cadet nationaliste Bolivar Marquez, blessé à mort, y écrivit de son propre sang: « Vive la République! À bas les assassins! »

Si vous connaissez un peu l'histoire juridique des États-Unis, les lois sur la conspiration séditieuse ont été adoptées durant la Guerre civile et visaient à empêcher les États du sud de se séparer de l'Union. Elles n'ont jamais été appliquées aux institutions confédérées ou leurs généraux. Elles n'ont été invoquées qu'en 1937 contre les patriotes portoricains. Depuis, elles ont servi à persécuter et incarcérer les nationalistes, ceux qui luttent pour le droit à l'autodétermination de Porto Rico.

Pour inculper Albizu Campos, on a invoqué dix discours qu'il a prononcés sur la place publique à Porto Rico. Il a été condamné à dix ans de prison et a été détenu deux années de plus parce qu'il a refusé les conditions de sa libération conditionnelle. Puis lorsqu'il est sorti il a recommencé à organiser la lutte.

En dépit de la persécution des indépendantistes en 1950, nous avons mené une révolution armée contre les États-Unis, la Revolucion de Jayuya. Jayuya est un village situé au centre de l'île et c'est une femme qui fut à la tête du mouvement révolutionnaire.

Les États-Unis ont bombardé des villages en utilisant tout leur arsenal militaire. La révolution a été vaincue et la plupart des indépendantistes ont été tués, incarcérés ou forcés de s'exiler. Pendant un certain temps les États-Unis ont cru que le problème du nationalisme et des indépendantistes portoricains était réglé pour de bon, mais vous vous souvenez de l'attaque de 1954 contre le Congrès. Un groupe de nationalistes portoricains, encore une fois dirigés par une femme, Lolita Lebron, attaquèrent le congrès pour exposer au monde la situation coloniale à Porto Rico. Un d'entre eux fut tué et un autre condamné à être exécuté par la chaise électrique. À cause des pressions internationales, sa peine a été commuée à la prison à vie. Lorsque le président Carter est arrivé au pouvoir, il les a libérés. Ce sont les prisonniers politiques qui avaient passé le plus d'années en prison jusqu'alors dans tout l'hémisphère occidental. Ils ont passé trente ans en prison.


La garde nationale des États-Unis est envoyée à Jayuya en 1950 pour écraser la révolution armée.

Suite à ces attaques et arrestations, la déstabilisation du Parti nationaliste semblait complète. Mais comment expliquer que la résistance continuait de se manifester en dépit de tout ce que les Américains ont fait pour l'écraser ?


La combattante de l’indépendance portoricaine Lolita Lebrón (au centre) est arrêtée avec d’autres  patriotes lors d’une action de désobéissance civile contre la présence de la Marine des États-Unis à Vieques le 3 mai 2000.

En 1980, un groupe de Portoricains aux États-Unis et à Porto Rico ont recommencé le travail d'organisation contre la domination coloniale. Ils ont été incarcérés, la persécution s'est poursuivie et les activités d'espionnage contre les Portoricains se sont accrues. Le programme de contre-espionnage du FBI appelé Cointelpro, qui faisait partie de la stratégie pour déstabiliser l'opposition sur l'île, a été appliqué contre le peuple. Le FBI a posé des bombes dans les bureaux de postes et des supermarchés et dit que c'était l'oeuvre des indépendantistes. Nous l'avons su plusieurs années plus tard suite à l'adoption de la loi sur la liberté d'information.

La résistance a continué malgré tout. Elle s'exprime entre autres avec les Macheteros. Il s'agit d'un groupe clandestin qui croit en la lutte armée. Son dirigeant a été accusé de résistance à son arrestation par le FBI. Ils ont dû mobiliser toute une armée pour l'arrêter. Il y a eu un échange de coups de feu. Il a comparu devant la Cour fédérale de Porto Rico et les douze membres du jury l'ont trouvé non coupable, disant qu'il avait retourné les coups de feu en légitime défense, pour se protéger lui-même et protéger sa famille.


Le dirigeant de Los Macheteros Filiberto Ojeda Ríos a été tué par des agents du FBI le jour anniversaire de Grito de Lares le 23 septembre 2005.

Trois jours après sa libération, les agents fédéraux ont tenté de porter des accusations contre lui à l'extérieur de Porto Rico parce qu'ils savaient qu'ils n'obtiendraient pas de condamnation à Porto Rico. Mais lorsqu'ils sont venus l'arrêter, il était déjà passé en clandestinité. C'est dans la clandestinité qu'il continue la lutte contre les États-Unis.

L'important à retenir, je crois, c'est la nature sauvage de la persécution dont font l'objet tous les Portoricains qui entretiennent ne serait qu'un vague sentiment d'indépendance et de fierté en la nation portoricaine. Pour vous donner une exemple, pendant plusieurs années, jusqu'en 1952, porter le drapeau portoricain était un crime. Pour défier cette proscription, nous portions le drapeau sous le collet. Lorsque nous rencontrions quelqu'un qui pourrait être un camarade, nous tournions notre collet vers l'extérieur pour lui montrer.

L'hymne national portoricain fut également interdit, mais ce n'était pas seulement l'hymne comme tel, c'était surtout ce qu'il représentait. Par exemple, en 1971 les étudiants ont fait la grève à l'université. Les escouades de police ont été déployées pour les attaquer, alors nous avons entonné l'hymne national et chanté La Marseillaise. Ils nous ont quand même attaqués. Alors nous avons chanté l'hymne national américain. Ils nous ont battus à nouveau parce que ce qu'ils essayaient de taire, ce n'était pas nos chansons, mais notre esprit de résistance. Et ça, ils n'ont toujours pas réussi à le faire.

Dans cette lutte contre la persécution du fait que vous êtes portoricain, que vous ne vous identifiez pas aux Espagnols, que vous ne vous identifiez pas aux Nord-Américains, vous voyez la résistance. Si vous demandé à n'importe quel Portoricain sa nationalité, il vous dira : « Je suis portoricain. »

Nous n'avons pas de passeport. Nous devons porter le passeport américain qui nous a été imposé en 1917. À l'époque, l'assemblée législative de Porto Rico avait déclaré : « Nous ne voulons pas de la citoyenneté américaine. » Mais c'était durant la Première Guerre mondiale et les États-Unis avaient besoin de ressources, surtout de soldats, pour la guerre. En nous imposant la citoyenneté américaine, ils pouvaient nous obliger à faire le service militaire. Si vous refusiez, vous étiez automatiquement condamné à cinq ans de prison. C'est ainsi qu'ils ont pu se servir de nous comme chair à canon dans leurs aventures impérialistes.

La lutte pour la libération des prisonniers politiques portoricains


Manifestation devant la station de police de Evanston en Illinois le jour de l’arrestation de 11 prisonniers de guerre portoricains le 5 avril 1980

Aujourd'hui une des formes que prend la lutte contre la persécution est la lutte pour la libération des prisonniers politiques, dont bon nombre ont été arrêtés dans les années 1970 et 1980. Leurs conditions de détention sont horribles. Vous ne croiriez jamais qu'un pays qui se prétend aussi démocratique, qu'un pays qui se prétend aussi civilisé, puisse faire subir de telles conditions à des êtres humains.

Par exemple, Alejandrina Torres, condamnée à 35 ans de prison, avait 48 ans lorsqu'elle fut arrêtée. Les Américains ont construit une prison à sécurité maximale douze pieds sous terre à Lexington, au Kentucky. Une campagne a été menée pour la fermeture de cette prison à cause de ses conditions inhumaines. C'est là qu'Alejandrina Torres a été emprisonnée, dans une tout petite cellule sans lumière 24 heures par jour. Elle n'avait pas droit à des visites familiales et n'avait droit de rien lire et de parler à personne sauf son avocat. Elle a été violée trois fois par les gardiens de prison. Je me souviens que lorsque je suis allé la voir, elle avait perdu 40 livres. Vous vous rappelez de ces enfants du Biafra, frappés par la famine, qui n'avaient que la peau et les os. C'est ainsi que j'ai vu Alejandrina. Elle mourrait dans sa tombe, maintenue en isolation totale.

Les geôliers disaient : « La clé pour changer la situation est entre vous mains et c'est de renoncer à l'indépendance et de nous dire qui sont vos complices. » Pendant vingt ans elle a refusé et résisté. Grâce à une campagne internationale et l'aide de groupes de défense des droits humains à travers le monde, nous avons réussi à obliger le gouvernement américain à la transférer dans une autre prison. Elle a finalement été libérée en 2000.


En mai 2014, cela fera 33 ans que Oscar López Rivera est prisonnier politique aux États-Unis.

Un autre exemple est celui de Oscar Lopéz Rivera. Il a été maintenu en isolement cellulaire pendant huit ans. Vous savez ce qu'est l'isolement cellulaire, mes amis. C'est être détenu dans une tout petite cellule sans la lumière du jour 24 heures par jour, sans livre ni visiteur. Seul l'avocat peut communiquer avec la personne et à chaque fois l'avocat est soumis à des fouilles à nu.


Luis Nieves Falcon aux côtés de l’ex-prisonnier politique Alicia Rodriguez à son retour à Porto Rico en septembre 1999 peu de temps après avoir reçu le pardon du président Clinton

C'était également un supplice de visiter ces prisonniers. J'ai étudié le droit pour devenir avocat afin de pouvoir leur rendre visite sans toute la bureaucratie carcérale. À chaque fois que j'ai vu Oscar Lopéz Rivera j'ai dû être soumis à une fouille à nu. Il est même arrivé qu'on m'a fouillé quatre fois avant d'entrer et quatre fois en sortant. Cela est fait uniquement pour nous humilier et nous intimider.

Nous avons fait une autre campagne. Nous avons finalement obtenu des modifications à ses conditions de détention. Oscar a refusé le pardon accordé par le président Clinton parce que pour lui les termes étaient inacceptables.

Nous avons réussi à faire libérer onze personnes dans l'année 2000 selon des termes inadmissibles que nous avons par la suite pu changer, grâce à la lutte. Nous avons également aidé ces camarades libérés à s'ajuster à leur nouvelle vie — à voir de leurs yeux Porto Rico qu'ils avaient conservé dans leur coeur et leur pensée. Tout ce que je puis vous dire c'est que lorsque ces camarades sont arrivés à Porto Rico, toute l'île est venue à leur rencontre à l'aéroport, les acclamant en héros parce que c'est ce qu'ils sont. [Applaudissements] Huit d'entre eux ont décidé d'y rester.


Carlos Alberto Torres revient à Porto Rico le 26 juillet 2010.

Nous travaillons maintenant à la libération d'Oscar, Carlos Alberto Torres, à qui le président Clinton a refusé le pardon, et Haydée Beltrán, qui a refusé de participer à tout processus de demande de pardon. Il leur reste entre 25 et 30 ans à purger. Sachez bien qu'avec la nouvelle administration de George W. Bush, la situation n'est pas facile. Mais nous allons les libérer. Nous n'allons pas arrêter et nous allons continuer la lutte jusqu'à leur libération. [Applaudissements] [Haydeé Beltrá a été libérée le 14 avril 2009 et Carlos Alberto Torres le 26 juillet 2010. Recherché depuis 1985, Avelino González Claudio a échappé aux autorités américaines jusqu'en 2008. En 2010, il a été condamné à une peine d'emprisonnement de 7 ans et a été relâché en 2013 - Note du LML]

Marine américaine, hors de Vieques !

Parallèlement à la persécution politique qui existe depuis si longtemps à Porto Rico, il y a les bases militaires que les Américains nous ont imposées. Il y a 17 bases militaires sur cette île qui n'a que 100 miles de long et 35 de large. Les bases sont reliées par un excellent réseau routier. Les routes n'ont pas été construites pour aider les Portoricains. Elles ont été construites pour permettre des déplacements rapides entre les différentes bases militaires.

Puisqu'ils voient généralement Porto Rico comme une grande base militaire, les États-Unis ont décidé que Vieques, une municipalité insulaire de Porto Rico, était un endroit excellent pour effectuer des exercices militaires. Au début ils voulaient appliquer ce que nous avons appelé le « plan Dracula ». Ils voulaient que tous les résidents de Vieques quittent Porto Rico. Leur plan prévoyaient également le déplacement des dépouilles du cimetière de l'île pour que les résidents n'aient plus de raison de revenir. Mais c'en était trop. Leur « plan Dracula » ne pouvait pas passer. Alors en 1941 ils ont plutôt décidé d'exproprier deux tiers des terres de Vieques. Ils se sont emparés d'un tiers de l'île au sud et un tiers à l'ouest, ne laissant que le milieu aux résidents. Beaucoup de résidents de Vieques ont été forcés de déménager à Sainte-Croix ou ailleurs à Porto Rico.

L'expropriation a été brutale. Les gens ont été avisés à peine 24 heures à l'avance qu'ils devaient quitter leurs demeures, sinon les bulldozers allaient tout raser. Les témoignages de cette expropriation sont une histoire horrible. À cause des tensions et des déplacements forcés, beaucoup de femmes enceintes ont dû accoucher sur la pelouse. Les femmes et les hommes qui ont résisté ont été sauvagement battus par les soldats de marine responsables de l'application des ordonnances d'expropriation.

Ensuite Vieques est devenu un endroit où se produisent des choses que mêmes les Portoricains ne savaient pas. C'était très secret. La marine a décidé que les fins de semaine, durant les exercices, elle allait donner à ses soldats des permissions récréatives. À chaque fin de semaine environ 1 500 soldats venaient à Vieques en permission. Pour les résidents de Vieques, cela voulait dire fermer toutes les portes et toutes les fenêtres et ne pas mettre le pied dehors car toute femme ou tout homme rencontré sur la rue était attaqué sexuellement par les soldats. Ces derniers enfonçaient les portes des maisons et souvent les fins de semaine c'était carrément la guerre entre la marine et les résidents de Vieques. La lutte a pris une telle ampleur et le peuple était si indigné que les autorités militaires ont dû cesser la pratique des permissions sur l'île. Mais le harcèlement a continué.

Les exercices militaires comprennent des tirs sur la partie Est de l'île à partir de la partie Ouest et sur la partie Sud à partir du Nord. Cela comprend aussi des bombardements. Les résidents doivent constamment subir le tintamarre des explosions et des tirs pendant que les exercices ont lieu. Les pêcheurs ne peuvent pas pêcher.

Les gens ont donc commencé à forcer des arrêts des bombardements en se rendant en groupes sur les champs de tir. Ils s'y rendaient avec de petites embarcations et la marine américaine utilisait des vedettes rapides pour les chasser. Les Viequois ont utilisé deux tactiques pour déjouer les vedettes. La première consistait à utiliser les filets de pêches. Ils étendaient sur le filet un épais morceau de chaîne de fer et les lançaient à l'eau. Les hélices des vedettes américaines frappaient les chaînes et se brisaient. L'autre tactique avait une connotation biblique, si l'on veut. Les gens utilisaient des lance-pierres pour lancer des morceaux de fer aux conducteurs des vedettes.

C'était le même esprit de résistance qui manifestait, sauf qu'à l'époque, au début des années 1990, cela se limitait à l'île de Vieques. Puis en avril 1999, par négligence criminelle la marine américaine a largué deux bombes sur une guérite. Un Portoricain qui travaillait là a été tué. Pour le peuple, les Américains venaient de dépasser les bornes. Il a mené une autre campagne, optant pour une autre stratégie, celle de la désobéissance civile. La désobéissance civile était pour l'instant le seul moyen qu'il avait de combattre un empire comme celui des États-Unis.

Bâtir le mouvement contre le colonialisme, l'oppression
et la négation des droits humains

Rappelons que ces deux aspects, celui des prisonniers politiques et celui de la militarisation de Vieques, n'étaient en fin de compte que des manifestations du colonialisme. Mais en plus de ces manifestations ouvertes, le colonialisme se manifestait sous forme d'oppression et de négation des droits humains. Ce qui se produit à Vieques, cette condition d'oppression, les puissances impérialistes l'ont mondialisé. On voit ce type d'oppression s'exercer ailleurs dans le monde également. Mais parfois nous ne voyons pas ce qui se passe. Nous avons fait le lien et avons appris que lorsque nous combattons l'oppression et les atteintes contre les droits humains et la dignité de Vieques, nous combattons contre l'oppression et l'indignité partout dans le monde. En fait, lorsque nous combattons pour la dignité du peuple à Vieques, nous défendons notre propre dignité.

À part ces exemples, comment les résidents de Vieques et l'ensemble des Portoricains réagissent- ils maintenant à toutes les indignités qui leur sont faites par la puissance colonisatrice américaine ? L'illégitimité des régimes institutionnels est de plus en plus évidente. Les gens se rendent compte que pour trouver des solutions à leurs problèmes ils doivent aller au-delà des structures des organisations religieuses et des institutions gouvernementales, au-delà des structures des partis politiques établis. Ces institutions traditionnelles contribuent à maintenir la division parmi ceux qui sont favorables aux intérêts politiques et économiques dominants, ce qui a pour effet d'empêcher le peuple de développer sa force.

Comment allons-nous surmonter ce problème, maintenant que la domination coloniale a créé une attitude si négative envers le mot Independentista ? Nous savions que nous devions examiner la signification rattachée à ce mot et ne pas laisser cette catégorisation nous empêcher de faire notre travail. Nous avons vu que si les gens rejetaient l'étiquette Independentistas, ils ne rejetaient pas toutes ses parties constituantes. Par exemple, ils sont d'avis que les Portoricains doivent avoir plus de contrôle sur leur situation économique. Ils croient que les Portoricains doivent avoir plus de contrôle sur la situation culturelle. Les éléments du concept d'indépendance comme tels n'étaient pas rejetés.

Nous avons poursuivi notre travail, nous rendant compte que ce qui s'était produit à Vieques et ce qui était arrivé à nos prisonniers politiques représentait en réalité des violations des droits humains et une violation de la dignité du peuple. Nous avons rassemblé un groupe d'environ 60 personnes âgées de 17 à 65 ans. Nous les avons éduqués sur la signification des droits humains, sur la notion d'atteinte à la dignité en terme de récupération des gens sur une base individuelle. Nous avons établi un programme de formation intensif, puis nous leur avons dit : « Voici maintenant le test. » Nous sommes allés de porte en porte dans toutes les résidences d'un secteur particulier. Nous y retournions toutes les fins de semaine, tout le groupe. Nous nous rendions dans une certaine municipalité et nous frappions à la porte en disant tous la même chose : « Je suis membre du Comité des droits humains. Me permettrez-vous de vous parler des prisonniers politiques portoricains ? » En général les gens voulaient nous entendre. Nous avons distribué des brochures et demandé aux gens de signer notre pétition. Nous avons couvert toute l'île, secteur par secteur.

Je dois vous dire que ce fut une des plus belles expériences de ma vie. Par exemple, nous avons commencé dans un des villages de la région centrale. Nous y allions le dimanche et nous attendions les gens à la sortie de l'église. Nous leur parlions et les gens s'arrêtaient en groupes. Le prête est venu nous voir et nous a demandé : « Que faites-vous là ? » Nous lui avons expliqué et il a demandé aux autres de s'approcher pour entendre ce que nous disions. Le maire, qui était là, a dit : « Je vais téléphoner à ma fille et à mon gendre pour qu'ils vous aident à rencontrer tout le village. »

Nous savons maintenant que ce n'est pas vrai que le peuple n'a pas d'engagement idéologique. Il est là, il suffit de le faire profiter. Il faut le faire ressortir et c'est ce que nous avons fait par notre travail.

Puis nous sommes allés à la Maison Blanche présenter la pétition au nom des prisonniers politiques. Ces derniers avaient refusé de signer parce qu'ils avaient pris position de ne pas reconnaître l'autorité du gouvernement américain à Porto Rico. Ils n'allaient pas demander leur libération, alors c'est nous qui sommes allés. Nous avons 250 000 signatures. Le même jour, nous avons publié une annoncé dans le New York Times et le Washington Post, une demi-page chacun. Lorsque nous avons rencontre la procureure générale, elle avait vu les annonces dans les journaux et savait que des milliers de paquets de pétitions exigeant la libération des prisonniers politiques portoricains avaient été déposés à son bureau.

Ce travail avec la pétition nous a permis de rendre les gens conscients. Il n'est pas nécessaire de croire à l'indépendance pour soutenir la libération de ces personnes parce qu'il s'agit d'une violation des droits humains et de la dignité humaine, peut importe ce que vous pensez d'elles. Nous sommes même parvenus à faire signer des gens avec des affiliations politiques ou des convictions très réactionnaires. En un sens, nous avons commencé à créer un consensus et les gens ont vu qu'ils pouvaient aborder ces sujets en dehors des institutions sociales et politiques traditionnelles.

Je crois que c'est à cause de ce travail idéologique de base que nous avons fait que le gouvernement américain, par l'entremise du parti d'État à Porto Rico, a tenté de faire adopter une loi rendant l'anglais langue officielle de l'île. L'anglais avait été la langue officielle du système d'éducation. Lorsque j'étais à l'école, je n'avais pas le droit de parler l'espagnol. J'étais puni si je le parlais. En 1952, le secrétaire à l'Éducation a fait circuler un avis interne rendant l'espagnol langue d'enseignement dans les écoles publiques. Et voilà que le gouvernement voulait faire de l'anglais la langue officielle à nouveau.

Les gens sont sortis par milliers pour protester. Le peuple était plus avancé que les chefs des partis politiques existants. Ces derniers ont eu peu et ont adopté la loi officielle -- que nous allons faire abroger d'ici quelques années. Mais la manifestation a été quelque chose d'incroyable.

Après cet épisode, et après avoir présenté les pétitions à la Maison Blanche, nous avons lancé l'appel à une marche en appui aux prisonniers politiques. C'était encore une sujet tabou parce que les États-Unis disent toujours que les prisonniers sont des terroristes. Mais avions la conviction d'avoir passé cette étape et c'est pourquoi nous avons lancé l'appel à marcher en novembre 1999. Des gens me disaient : « Luis, il n'y aura pas plus de mille personnes. Cela aura uniquement pour effet de révéler notre faiblesse. »


La marche historique de 150 000 personnes à Porto Rico au son de « Marine des États-Unis , hors de Vieques! »
le 21 février 2000

Nous avons travaillé très fort. En une semaine, nous avons parcouru tout le pays, rencontré les gens des 77 municipalités, les étudiants dans toutes les universités et tous les chefs syndicaux. Et il y a eu 150 000 personnes à la manifestation. C'était à date la plus grande marche de l'histoire de Porto Rico. [Applaudissements] Deux semaines plus tard, onze des prisonniers politiques étaient libérés. Même si le conseiller du président a dit que la marche n'avait eu aucun poids dans la prise de décision, nous savons que ce n'est pas vrai.

Puis le problème de la présence de la marine américaine à Vieques est arrivé sur la scène. Nous avons appliqué la même stratégie. Aucun être humain ne peut tolérer cette violation des droits humains et cette violation de la dignité humaine. Nous avons organisé une autre marche en appui à Vieques. Le gouvernement a dit aux gens de ne pas participer à la marche, tout comme il l'avait fait en ce qui concerne les prisonniers politiques, mais cette fois-ci plus de 300 000 personnes sont sorties à la défense de Vieques. [Applaudissements] Mais nous croyons que nous devons poser au peuple des questions bien spécifiques et claires : De quel côté voulez-vous être ? Celui qui viole votre humanité ? Celui qui viole votre dignité ? Ou celui du peuple, celui qui n'est pas d'accord.

Naturellement, dans ce travail vous ne devez pas vous attendre à ce que tout le monde soit au même niveau. Certains sont prêts à agir jusqu'à un certain point. D'autres sont prêts à aller plus loin. Prenez par exemple le cas de la gouverneure de Porto Rico. Le fait qu'elle ait réussi à se faire élire, la première femme gouverneure de Porto Rico, est en soi une victoire. Le fait qu'elle ait chassé les réactionnaires qui étaient au pouvoir est une victoire du peuple, pas une victoire personnelle. Mais vous devez également savoir qui elle est. Elle provient d'une famille extrêmement riche. Sa famille tire un revenu de 70 millions $ par année. Elle s'est engagée à défendre la cause de Vieques durant la campagne électorale parce que les politiciens sont très astucieux. Ils peuvent sentir de loin les choses qui peuvent leur profiter. Ils savaient que Vieques était important et elle a pris position en faveur. Elle nous a dit qu'elle ne croit pas en la désobéissance civile. Nous lui avons répondu : « Si vous ne croyez pas en la désobéissance civile, qu'allez-vous faire à la place ? »

Une des premières choses qu'elle a fait a été de faire adopter une loi limitant le niveau de bruit, définissant le nombre de décibels permis dans certaines régions municipales. Les exercices de la marine dépassent les limites permises par cette loi. Elle a porté l'affaire devant une cour fédérale de Washington parce que les instances juridiques de Porto Rico sont des laquais des Américains. À Washington la cour a dit : « Nous n'allons pas les forcer d'arrêter, mais la marine doit ouvrir un dialogue avec le gouvernement portoricain pour trouver une solution à ce problème. »

Elle a fait adopter la loi. Elle a déclaré une injonction. Elle affirme que ce n'est pas politique, mais elle dit : « C'est une question de droits humains, c'est une question de santé. C'est une question de dignité. » Personnellement, ça me convient. Je ne vais pas laisser une chose comme celle-là nous détourner de notre plus grand objectif, qui est de faire sortir la marine américaine de Vieques.

Puis elle a envoyé des gens mesurer les décibels avec des instruments spéciaux. La marine et la Garde côtière ont envoyé des hélicoptères dans les alentours pour faire du bruit et empêcher les équipes de mesurer le bruit des bombardements. Elle les a vu faire. Elle a vu commence cette oppression s'exerce. Que va-t-elle faire ? Je ne le sais pas, mais nous allons lui rappeler ce qu'il faut faire et si elle dévie du droit chemin nous ne resterons pas silencieux.

Les gens mènent la désobéissance civile à Vieques. Elle n'y croit pas mais elle n'intervient pas. Si les gens de son parti ne se joignent pas à la désobéissance civile, ce n'est pas grave. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire que tout le monde y participe. Il y a différentes tâches à faire et chacun peut apporter sa contribution. C'est une situation complexe.

Les États-Unis multiplient les attaques contre le droit à la dignité humaine

Quelle a été la réponse des États-Unis à la désobéissance civile ? Leur première réponse était attendue. C'était l'approche mercantile. Pour eux, la dignité est une abstraction, un concept idéaliste et la conscience s'achète. La marine a offert 8 millions $ en échange de l'utilisation de Vieques comme champ de tir pour une période illimitée. Elle a dit : « Résidents de Vieques, acceptez les 8 millions $ que nous vous offrons et oubliez Vieques. »

C'était une grave erreur de sa part. C'était une erreur parce que cela touche au coeur de la question de la dignité humaine. Pour les résidents de Vieques, la dignité humain est une des seules choses qui restent. Les Américains sont incapables de comprendre ce que cela représente.

Puis, ils ont utilisé la tactique de créer la peur sur le plan économique : « Si vous vous obstinez en ce qui concerne Vieques, nous allons annuler toute l'aide américaine à Porto Rico. » Mais de quelle aide parlent-ils ? Les États-Unis prennent à Porto Rico beaucoup plus qu'ils n'y mettent. Par exemple, ils ont menacé les gens de leur enlever leur assurance sociale. Mais c'est absurde. C'est une assurance. J'y contribue et je peux en retirer quand je veux.

Puis ils ont dit : « Mais pourquoi n'êtes- vous pas fiers de contribuer à la défense nationale ? » Ce à quoi nous avons répondu : « Fiers de quoi ? Dans toutes vos sales guerres, vous nous avez forcés à nous enrôler contre notre gré. Les statistiques montrent que c'est parmi les Portoricains qu'on retrouve les plus les plus élevés de mort au combat dans les guerres américaines. Vous voulez que nous vous sacrifions d'autres vies, en plus de celles que vous nous avez prises ? »

Je crois qu'aujourd'hui la marine et le gouvernement américain savent que la marine devra partir tôt ou tard, que le peuple portoricain et les peuples du monde l'exigeront. Mais ils continuent quand même d'essayer d'arrêter les protestations. Une des seules choses qui leur restent est la répression brutale, la répression physique, l'intimidation. Puis ils disposent également de l'appareil judiciaire, le gardien des intérêts des colonialistes.

La semaine dernière nous avons tenu des audiences où nous avons demandé aux personnes récemment engagées dans la désobéissance civile de nous dire ce qui s'est produit lors des arrestations.

D'abord, les arrestations ont été effectuées par la police militaire. Puis les gens ont été transférés aux U.S. Marshals qui les ont amenés en cour à Porto Rico. La marine a refusé de leur donner les raisons de leur arrestation. Vous savez combien les Américains aiment se vanter à propos des droits humains. Eh bien, ils n'ont respecté aucun des nôtres. Tous les détenus se sont vu refuser l'accès à un avocat. Ce n'est qu'en raison des pressions publiques que les autorités américaines sont revenues sur leur position et ont permis aux détenus de communiquer avec leurs avocats.

Il s'agissait de gens non armés qui résistaient pacifiquement. Ils n'étaient pas violents. Mais ils ont quand même été menottés, les mains derrière le dos, avec ces menottes de plastique qui vous déchire la peau. Puis on leur a dit de monter à bord d'un camion qui faisait plus de huit pieds de haut. Il y avait un camarade qui avait de la difficulté à marcher et qui a dit : « J'ai besoin d'aide. » Deux Marines l'ont pris par les bras et les jambes et l'ont jeté dans le camion comme un sac de patates.

Les soldats ont répandu de la gravelle là où les détenus ont été amenés. C'était de la petite gravelle fine, avec des angles pointus. Les détenus ont été forcés de s'agenouiller sur cette gravelle pendant deux heures. S'ils refusaient, comme le congressiste Gutiérrez de Chicago, on leur collait le visage par terre et les soldats les maintenaient dans cette position en leur mettant pied dans le dos.

Il y avait aussi des gens qui prenaient des médicaments. Certains étaient diabétiques. D'autres prenaient des médicaments pour le coeur. Vous vous demandez peut-être ce qu'une personne avec des problèmes cardiaques peut bien faire dans une résistance civile ? C'est que, pour ces personnes, le principe est plus important que les médicaments. Ils ont tous apporté leurs médicaments avec eux. Mais les soldats les ont confisqués pour créer délibérément des malaises chez ces personnes.

N'oubliez pas à ce stade-ci ces détenus n'ont été accusés que de délits mineurs. Ils n'ont pas encore été trouvés coupables et n'ont pas été jugés. Ils n'ont été qu'arrêtés. Les soldats les ont fouillé, hommes et femmes, d'une façon très indécente. Ils ne les ont pas fait déshabiller mais, par exemple, ils ont demandé à un homme de défaire sa ceinture puis ils lui on saisi les testicules jusqu'à ce qu'il crie de douleur. Ils ont fait des choses semblables aux femmes. Cela se faisait devant les militaires qui regardaient et riaient. Le but premier de ces fouilles étaient d'humilier les détenus, pour leur dire : « Vous voulez la désobéissance civile, voilà ce que vous aurez si vous continuez. »

Ils ont été transportés à la base puis à l'île principale par bateau. Les soldats les ont transportés la nuit, menottes aux poings, assis sur le plancher du bateau sans gilet de sauvetage. L'idée leur est sûrement passée par la tête qu'on allait les tuer, comme en Argentine, au Chili et ailleurs. C'était une autre façon de les torturer.

Lorsqu'ils ont été livrés aux agents fédéraux, ceux-ci les ont forcés de se déshabiller. Ils étaient dans des isoloirs séparés, mais sans porte. Ils ont fouillé à nu hommes et femmes et tous ceux qui passaient pouvaient voir. Alors qu'ils étaient déjà en état d'arrestation, entièrement sous contrôle policier, les agents fédéraux les ont aspergés de poivre de Cayenne en leur disant : « Si vous ne faites pas ce qu'on vous dit, vous allez en avoir encore. »


Action de désobéissance civile le 13 janvier 2003 contre la présence de la Marine des États-Unis à Vieques .

C'est dégradant, une atteinte à la dignité humaine. C'est fait exprès pour humilier et déshumaniser les gens.

On leur a également injecté une substance à tous. Personne ne sait quoi. On leur a dit que c'était un vaccin contre la tuberculose, mais qui sait, ç'aurait pu être des bactéries infectieuses. Nous ne savons toujours pas ce qu'ils ont injecté. L'armée américaine est connue pour ses expériences sur les gens à Porto Rico avec des drogues et des armes. On a déjà injecté des cellules cancérigènes à des Portoricains pour voir quel effet cela aurait. La population de Porto Rico a été assujettie à toutes sortes d'expérimentations du genre.

On aurait cru que lorsqu'ils ont finalement comparu en cour, leur mauvais traitement allait cesser. Toute personne a droit à un procès public. La détermination d'une cause probable fait partie du procès. Il y avait 300 détenus et la Cour fédérale savait que si les comparutions avaient lieu à l'édifice de la cour, il y aurait des manifestations à l'extérieur comme à l'intérieur. Ils ont donc décidé de les faire comparaître en prison, les privant ainsi du droit à un procès public.

La mise en accusation doit se faire individuellement. Selon la loi, chaque détenu doit être mis en accusation séparément. Or le juge a décidé de les accuser en groupe de dix, ce qui est une autre violation de leurs droits fondamentaux. De plus, les juges de cette Cour fédérale étaient tous auparavant des officiers de la Garde côtière. Nous sommes intervenus avec une motion de conflit d'intérêt. Ils ont dit : « Nous n'avons pas de conflit d'intérêt. Nous sommes peut-être des officiers de l'armée, mais nous pouvons être impartiaux. »

Puis il y a le cautionnement. Celui-ci vise deux choses : s'assurer que la personne se présente à son procès et, si elle est considérée comme dangereuse, assurer la protection de la communauté. Ces gens vivent à Porto Rico et à Vieques. Ils n'ont pas de raison de ne pas respecter leur caution et d'ailleurs les gens de la communauté les soutiennent.

La cour permet vous permet également de verser 10 % de la caution pour être libéré. Si la caution est fixée à 1 000 $, vous pouvez faire un versement de 100 $. Vous pouvez également hypothéquer des biens personnels. Mais dans ces cas-ci, ils ont décidé qu'ils n'allaient pas appliquer la règle du 10 % et n'allaient pas accepter les garanties hypothécaires. Les accusés devaient verser la somme totale en comptant. D'autre part, les cautions qu'on leur a imposées étaient extrêmement élevées pour des délits mineurs, allant de 3 000 $ à 10 000 $.

Savez-vous ce que c'est pour une organisation de devoir recueillir des sommes pareilles ? C'est une violation de leurs droits. Le but visé est de déstabiliser l'organisation parce que c'est très difficile de trouver des sommes aussi élevées. C'était aussi pour s'assurer que les détenus restent en prison.

Un des juges a dit par exemple : « Si je fixe votre caution à 1 000 $, vous allez sûrement trouver l'argent qu'il faut. Alors je la fixe à 10 000 $. » C'est utiliser la caution comme acte punitif contre une personne qui s'est vu nier le droit d'être accusée individuellement. Un autre juge a dit : « Vous êtes détenus depuis dix jours. Alors je vous condamne à dix jours de prison plus 10 $. » Un autre a dit quatre mois. Parmi les détenus il y avait dix étudiants d'université et nous essayons d'obtenir leur libération. L'un d'entre eux a été condamné à 60 jours de prison. Les sentences étaient prononcées au gré des préjugés du magistrat.

Lors de leur arrestation, les officiers les ont amenés à l'extérieur de la base où les gens pouvaient voir. Là, ils les ont frappés et battus. Les gens ont commencé à protester et ils ont été aspergés de gaz lacrymogène. Ils ont lancé des gaz contre la population pendant trois jours. Ils ont également tiré des balles de caoutchouc. Mais il fallait voir cela. Ils lançaient des gaz contre la foule et la foule se retirait. Lorsque les gaz se dissipaient, les gens revenaient. Puis c'était les gaz à nouveau. Les yeux irrités, les manifestants ne pouvaient plus voir mais ils continuaient de revenir. C'est cet esprit de défiance, mes amis, qu'ils ne réussiront jamais à étouffer.

Pour nous assurer de faire triompher cet esprit libérateur, nous avons besoin de l'aide de toute la communauté internationale. Nous avons besoin de votre aide. Aidez-nous par les protestations, en écrivant au président américain et en contribuant au fonds de libération des détenus pour nous aider à nous préparer pour la prochaine bataille. La marine dit qu'elle va recommencer dans soixante jours. Nous avons dit que la prochaine fois, nous allons être mille à faire la désobéissance civile, à dresser un bouclier humain sur le champ de tir. Je crois que la condamnation des activités de la marine américaine par tous les secteurs des autres pays peut nous aider dans la lutte pour chasser la marine de Vieques et libérer tous les prisonniers politiques.

La solidarité -- la solidarité des lauréats du prix Nobel, des ministres, des artistes et des prêtres -- nous aide beaucoup. Et les simples citoyens aussi, car les 250 000 signatures étaient celles de simples citoyens. Nous avons besoins de plus de solidarité maintenant. Encore une fois, je viens au Canada pour vous demander votre aide et votre appui. Merci.

(Publié à l'origine dans le LML, volume 31, numéro 112 du 6 juin 2001; Photos: LML, Primera Hora, National Boricua Human Rights Network, Wikipedia)

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