Numéro 7
7 juillet 2026
250e anniversaire de la Déclaration d'indépendance des États-Unis de 1776
Lever le voile sur les conceptions
oligarchiques de la souveraineté

Lever le voile sur
les conceptions oligarchiques
de la souveraineté
Centre d'études idéologiques
Mai-Juin 2026
Partie 1
• Sept voiles significatifs qui bloquent la démocratie moderne
Transition, rapports humains et le faux argument que les concepts qui ont une histoire ne peuvent pas avoir de définition
Lorsque nous discutons du concept de définitions, la définition est liée au sens, mais elle n'est pas celle donnée dans le dictionnaire. La définition du dictionnaire de la démocratie se contente de remplacer un mot par d'autres, c'est-à-dire que la démocratie est le pouvoir de la majorité, sans dire qui constitue la majorité et en quoi consiste son pouvoir. La définition de la démocratie ne se pose pas comme un dilemme existentiel : être ou ne pas être une démocratie. Elle n'est pas une aspiration, mais quelque chose qui peut être identifié à partir de l'ensemble des rapports entre les êtres humains, ainsi qu'entre les humains et la nature. Ces rapports et ce qu'ils révèlent peuvent être identifiés. En partant de cette réalité, on peut donner à la démocratie une définition moderne qui ait du sens.
La démocratie est le nom qui soulève également la question du rapport entre le peuple et le pouvoir. En quoi consiste ce lien ?
La Heritage Foundation, par exemple, avec son organisation Freedom House fondée en 1941 pour « soutenir et défendre » la démocratie, dresse une liste des pays considérés comme des démocraties en fonction du nombre de milliardaires que compte le pays. Malgré tous les critères qu'elle énumère, rien ne justifie ses affirmations sur la démocratie. Tel est son objectif : promouvoir de fausses conceptions de ce qui constitue la démocratie.
Il y a véritablement un besoin de définitions modernes. Les arguments de la fin de l'histoire brouillent les rapports humains. Cela vaut aussi bien lorsqu'on parle d'une évolution vers le socialisme que d'un retour au féodalisme. Les deux indiquent qu'il y a transition. Si nous ne disposons pas d'un moyen de parler des rapports humains dans cette transition, il ne reste que des concepts d'appartenance. La Heritage Foundation en fournit un exemple lorsqu'elle parle de démocratie. La démocratie est présentée comme une catégorie et une liste est donnée de ce qui appartient à cette catégorie. La liste est établie en fonction de différentes caractéristiques et de leur interprétation par ceux qui l'acceptent ou la rejettent. Viennent ensuite les différents partis et autres factions qui nous disent ce qui est vrai et ce qui est faux, et ainsi de suite. Il existe également des personnes occupant des positions privilégiées dont les explications se situent en dehors des listes officielles. Elles ont tendance à s'intéresser surtout à d'où viennent les mots. Ces mots s'ajoutent à la liste, en dehors de celle-ci. Un mot ou un concept peut être retracé depuis une époque lointaine jusqu'à aujourd'hui. On dit qu'on ne peut pas savoir ce que signifie la démocratie aujourd'hui, car elle a une histoire, et sa signification réside dans la compréhension de cette histoire. Tout le reste peut changer, mais pas ce mot. Il nous est transmis avec une liste, comme celle fournie par la Freedom House de la Heritage Foundation.
Les dirigeants affirment que si les concepts ont une histoire, ils ne peuvent pas avoir de définitions, car le contexte est toujours différent et il ne peut y avoir de consensus sur lequel tout le monde s'accorde. Telle fut la réaction de Nietzsche face à la Commune de Paris, à laquelle il s'opposait. (De la généalogie de la morale, 1887) Ce concept erroné a été largement popularisé et enseigné. Le postmodernisme accorde une place particulière à cet argument lorsqu'il postule qu'il n'y a aucune raison d'avoir des définitions modernes, car on ne peut pas définir des concepts comme la démocratie qui ont une histoire. Ainsi, une pression intellectuelle concertée est exercée sur chacun pour lui faire admettre que des définitions ne peuvent être données que s'il n'y a pas d'histoire. Or, tout ce qui revêt de l'importance dans la vie, quelle que soit la perspective de chacun, a toujours une histoire.
Pour les historiens, un des principaux arguments des dernières
décennies est celui en faveur du néo-républicanisme. De nombreux
documents ont été rassemblés et des comparaisons ont été
établies entre le républicanisme et le libéralisme. Mais on
avance alors ce même argument que des concepts tels que la
démocratie et le républicanisme ont une histoire et ne peuvent
être définis. Cette fausse idée est répandue dans le système
universitaire anglo-américain. Elle s'est manifestée avec force
aux États-Unis lorsque les « Pères fondateurs » débattaient de
la définition de ce à quoi s'opposait le républicanisme et de ce
qu'il défendait. Cela incluait l'idée que le républicanisme
offre au peuple la possibilité d'accéder au pouvoir, ce que les
pères fondateurs voulaient empêcher.
Un autre argument avancé après l'effondrement de l'URSS, et qui reste omniprésent, est que le républicanisme s'opposait à la domination. Cet argument a servi à masquer les contradictions réelles qui existent. Le contraire de la domination est la non-domination, mais l'idée véhiculée est que la domination est anti-liberté et que la non-domination est la liberté. Sur cette base, en ce qui concerne la démocratie étasunienne, on peut dire que l'opposition au fascisme est l'opposition à la domination exercée par Hitler, tandis que la non-domination, ce sont les libertés de la démocratie étasunienne. Ainsi va l'argumentation qui facilite l'imposition de la prétention que ce qu'il faut, c'est défendre la démocratie à l'américaine en opposition à ce qu'on appelle la domination extérieure.
On peut également prendre pour exemple la guerre civile aux États-Unis. Le président Lincoln a été confronté à ce problème lorsqu'il ne voulait pas admettre qu'une guerre civile était en cours. Il souhaitait la traiter comme un acte criminel commis par la Confédération du Sud, mais pas comme une guerre civile. Bien que la guerre ait débuté en 1860, Lincoln ne l'a qualifiée de guerre civile qu'en 1863. Cela s'explique en partie par le fait que la guerre civile a une résonance particulière dans l'histoire de la république, comme ce fut le cas avec la République romaine. Sur le plan conceptuel, la République romaine est toujours associée à la guerre, et en particulier à la guerre civile, et Lincoln souhaitait éviter cette association.
L'absence de définitions modernes fait obstacle à une historiographie précise
Il est également vrai que certains historiens commencent enfin à prendre conscience du fait que de nombreuses guerres faisaient rage à cette époque. L'agression des États-Unis à l'époque de la guerre civile remonte aux guerres menées contre les peuples autochtones (1840-1860) et à celle contre le Mexique (1846-1848), les généraux qui avaient dirigé ces conflits ayant ensuite pris la tête de la Confédération.
Lincoln ne pouvait pas considérer cela comme une guerre d'agression contre une république souveraine. Le Parti républicain (fondé en 1854), dont il faisait partie, était censé reposer sur des principes républicains, tandis que le Parti démocrate (fondé 1828) reposait sur des principes de la démocratie libérale. Pour Lincoln, il est difficile de voir là une guerre civile opposant des notions libérales à des concepts républicains.
Lincoln a finalement promulgué la Proclamation d'émancipation
en janvier 1863, concernant uniquement les esclaves dans les
États esclavagistes de la Confédération, et non l'ensemble des
esclaves. Mais il l'a fait non pas dans le but de libérer les
personnes asservies, mais dans celui de confisquer les biens de
l'ennemi. Il s'est appuyé sur le droit international de la
guerre, ou droit des nations, qui relevait des concepts
républicains, pour encadrer cette mesure. Selon la conception
républicaine, une personne ne pouvait être libre que dans un
État libre, et les États esclavagistes n'étaient pas des États
libres ; les personnes réduites en esclavage étaient donc
considérées comme des biens. Cela est également conforme à
l'arrêt antérieur de la Cour suprême dans l'affaire Dred Scott,
rendu en 1857, qui stipulait que les esclaves n'avaient aucun
droit, car ils étaient considérés comme des biens et non comme
des êtres humains.
Comme l'a dit Marx, la guerre civile aux États-Unis fut la première fois dans l'histoire mondiale qu'une rébellion eut lieu au nom de l'esclavage plutôt que contre l'esclavage. Lincoln ne pouvait pas l'admettre. Son dilemme était qu'il y a les droits de propriété et les droits de la personne, et c'est la propriété qui, à l'époque comme aujourd'hui, jouissait des droits les plus étendus. Il s'agissait de savoir si les États-Unis étaient souverains et indépendants. La Confédération affirmait avoir raison ; sauf qu'elle ne respectait pas le principe constitutionnel selon lequel « tous les hommes sont créés égaux ». Or, les concepts de la Déclaration d'indépendance et de la Constitution des États-Unis reposent précisément sur ce principe.
La Proclamation d'émancipation stipule qu'un esclave relève du droit des nations, ce qui signifie qu'il ne relève pas du droit interne. Le droit des nations fournit également une base pour entrer en guerre.
Le problème aujourd'hui est que nous sommes encore complètement ancrés dans une vision juridique qui remonte au droit romain et au common law britannique, qui ont cette définition de la personne libre et de l'esclave. Une personne libre vit dans un État libre, ce qui signifie que c'est l'État qui détermine si l'on est libre ou asservi. Un esclave est une personne conquise, issue de guerres d'agression menées contre les sociétés africaines. Ces personnes provenaient de nombreuses nations. Elles ont été prises dans une conquête au sens du droit des nations et n'ont donc aucun statut en tant que personne ou peuple. L'affaire Dred Scott a confirmé ce principe, en affirmant que la raison pour laquelle les personnes d'ascendance africaine ne pouvaient pas se présenter devant un tribunal, n'avaient aucun statut, était qu'elles avaient été conquises.
Cette conception des esclaves conquis dépourvus de droits,
plutôt que celle d'un peuple doté de droits, y compris le droit
à l'autodétermination, est aujourd'hui utilisée par les
États-Unis et Israël. Israël a été créé par l'ONU au nom de la
lutte contre le génocide et des lois relatives au génocide ont
été adoptées. Des termes, comme celui de « génocide », sont
confondus avec le type de régime et de lois en
vigueur. Les États-Unis et Israël considèrent les Palestiniens
comme un peuple conquis, et non comme un peuple à part entière,
et s'efforcent d'orienter le débat vers la question de savoir si
les critères de la loi relative au génocide, notamment en
matière d'intention, sont satisfaits.
Ce sont les conditions et les rapports humains qui déterminent
s'il existe un peuple doté de droits et s'il y a génocide, et
non l'État et les lois.
La représentation signifie transformer la volonté populaire en volonté légale
Revenons au problème du dilemme existentiel et ce qu'il implique. À l'université de Chicago, il existe un ouvrage sur la liberté d'expression intitulé Free Speech and National Security. Il traite du dilemme consistant à trouver un équilibre entre la liberté et ce que Hobbes appelait l'autorité. Jusqu'où la liberté peut-elle aller en temps de guerre ? Liberté et sécurité sont présentées comme des propositions. La proposition en faveur de la liberté et celle en faveur de la sécurité s'opposent l'une à l'autre, ce que le dictionnaire définit comme étant un dilemme[1].
Lincoln, dans son discours de Gettysburg (novembre 1863), prononcé après la Proclamation d'émancipation (janvier 1863), affirme clairement que la guerre est une guerre civile. Il présente deux propositions qui s'opposent : une nation conçue dans la liberté (impliquant l'indépendance et l'autodétermination) et vouée à tous les hommes créés égaux. Il évoque l'appartenance : « tous créés égaux ». Vient ensuite une deuxième proposition : l'oeuvre inachevée consistant à instaurer un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Il s'agissait là d'un concept républicain depuis les années 1830. La démocratie libérale ne défend pas cette idée. Mais ces deux propositions constituent un dilemme qui se pose aujourd'hui.
Il y a un vice fondamental dans l'argumentation avancée au sujet de la représentation et du fondement de la souveraineté. Il existe un conflit entre le républicanisme et la démocratie libérale, ce dernier s'étant révélé incapable d'endiguer ce retour en force de ce qu'on appelle l'extrême droite, un fascisme croissant qui porte également d'autres noms. Pour la Constitution, « égal » ne signifie pas égal maintenant ; c'est plutôt une aspiration, comme dans « laissez-moi vous vendre une histoire à propos d'une union plus parfaite ».
Il existe une contradiction fondamentale entre la création, qui est naturelle, et ce que les humains produisent par leur travail. Les intérêts de chacun découlent de ce qui est naturel, de l'intérêt personnel. Et il y a le travail que l'on accomplit, qui fixe les limites, définit tout ce que l'on fait.
On observe une tentative fondamentale de masquer les contradictions fondamentales existantes, en recourant aux concepts libéraux de la démocratie à l'américaine. Mitchel Franklin, qui mène un travail sérieux d'analyse du conflit entre les conceptions républicaines et libérales, évoque et fait référence à plusieurs types de constitutions aux États-Unis. La première constitution est celle proposée avant la Déclaration des droits, qui fut largement rejetée par ceux qui luttaient pour faire avancer la révolution démocratique. La deuxième est la Constitution qui contient la Déclaration des droits (les dix premiers amendements) et la troisième est celle comprenant les amendements 13 à 15, adoptés après la victoire sur l'esclavage. Franklin explique que Roosevelt a tenté, sans succès, d'instaurer une quatrième Constitution. Il évoque également le 10e amendement, qui fait référence aux droits conservés par le peuple (par opposition au « roi Trump ») : « Les pouvoirs qui ne sont pas délégués aux États-Unis par la Constitution, ni prohibés par elle aux États, sont réservés aux États respectivement, ou au peuple. » Cela reflète l'influence du droit romain par opposition au common law britannique.
Lorsqu'on donne des définitions modernes, les termes utilisés doivent être en rapport avec la proposition avancée. Par exemple, si l'on parle d'égalité, il y a égalité d'appartenance et égalité de transition, du point de départ au point d'arrivée, ce qui est étroitement lié à la représentation. La représentation est présentée comme une solution à la démocratie directe, où la guerre civile est une fatalité, comme le montre l'histoire. Lorsqu'on parle d'égalité, il existe des relations bien définies impliquant une dimension quantitative. Cela n'équivaut pas à mettre en évidence le compromis entre démocratie et oligarchie, en se basant sur ce qui est donné concernant la nature républicaine que la Constitution est censée revêtir. William Lloyd Garrison, un abolitionniste, s'opposait à la Constitution en tant que constitution de l'esclavage, et était contre ce compromis. Les citoyens sont censés renoncer à leur désir de se débarrasser de l'oligarchie, de l'aristocratie. L'idée est la suivante : « si nous pouvons prélever vos impôts et constituer une armée publique, à condition que ce soit nous qui décidions quand elle est utilisée, alors vous, le peuple, devez renoncer à votre désir de vous débarrasser de l'oligarchie » – qui est aujourd'hui l'oligarchie financière. Ce dilemme implique des propositions contradictoires, notamment celui de la création et du travail du peuple, par le peuple et pour le peuple.
Nous dirions que la représentation n'est pas contraire à la démocratie directe, mais qu'il existe plutôt un vice dans la conception couramment admise de la représentation. Une représentation significative doit transformer la volonté populaire de la collectivité en une volonté juridique qui soit pour le peuple. Le critère réside dans le fait de savoir si « de, par et pour le peuple » – la volonté populaire – se traduit en volonté juridique. Ce qui doit être représenté, c'est la volonté populaire.
Note
1. "Free Speech and National Security," Geoffrey R. Stone, 84 Indiana Law Journal 939 (2009)
(Basé sur des Conversations du Centre d'études idéologiques tenues de 2008 à 2026)
Lever le voile sur les conceptions oligarchiques de la souveraineté
Partie 1
Sept voiles significatifs qui
bloquent
la démocratie moderne
Aujourd'hui, TML lance la série de « Conversations
» tenues par le Centre d'études idéologiques en mai-juin 2026.
Partie intégrante du travail du Parti communiste du Canada
(marxiste-léniniste) sur les définitions modernes, cette série
en quatre parties est publiée sous le titre « Lever le voile
sur les conceptions oligarchiques de la souveraineté ». Sept
voiles significatifs sont identifiés comme faisant partie
intégrante de l'historiographie bourgeoise, privant les
peuples de la conception du monde nécessaire pour établir une
démocratie moderne dans laquelle le « nous » de « nous, le
peuple » désigne le peuple lui-même, et non l'oligarchie
financière et ses factions qui se disputent le pouvoir au
profit de leurs propres intérêts étroits. L'objectif de ces
discussions est de corroborer la nécessité d'une
historiographie qui nous soit propre, fondée sur nos propres
points de vue qui reconnaissent les peuples comme les artisans
de l'histoire. Ce sont les peuples, par leur résistance et
leurs efforts pour humaniser l'environnement social et
naturel, qui non seulement s'affirment en tant que peuples,
mais établissent également des droits qui appartiennent à
chacun du fait de son humanité.
De nombreux sujets préoccupants ont fait l'objet de reportages au cours des dernières semaines. Il y a eu les décisions de la Cour suprême des États-Unis qui accroissent les pouvoirs de l'exécutif et portent un nouveau coup aux droits de vote et visent plus spécifiquement à empêcher les Noirs de participer à la vie politique; la sortie du secrétaire à la Guerre Hegseth qui exige que l'armée et le gouvernement adoptent l'éthos du guerrier, par opposition à un éthos libéral démocratique; les attaques incessantes contre le Liban et Gaza et l'intensification des menaces contre Cuba. Tout cela fait partie de la contre-révolution propre à ce temps et espace.
Un autre aspect de cette contre-révolution particulière, caractérisée par l'incapacité de la bourgeoisie à résoudre ses conflits, concerne les efforts déployés par les forces opportunistes au sein des classes dirigeantes, qui s'avancent pour affirmer que tous ces conflits peuvent être résolus si l'on se débarrasse des normes du passé – la Constitution, les institutions déchues et tout le reste. Elles demandent une rupture radicale et qu'on revienne à une époque antérieure à toute conception des droits, des normes et des arrangements basés sur tel ou tel principe. Elles proposent de dépouiller l'être humain de toute humanité, de déshumaniser la personne humaine. Sauf que, bien sûr, elles ne le peuvent pas.
Au sein des mouvements qui s'élèvent contre la contre-révolution, il subsiste une forte tendance, en partie due à l'habitude, à croire que nous pouvons nous débarrasser de cette contre-révolution cancéreuse en revenant à ce qui existait auparavant : la Constitution, la Déclaration d'indépendance, etc. C'est particulièrement le cas aujourd'hui, avec toute la promotion qui est faite du 250e anniversaire de la Déclaration d'indépendance de 1776.
W.E.B. Du Bois a abordé ce point lorsqu'il a écrit que si nous nous contentons d'atteindre ce sommet de la Reconstruction, la révolution démocratique restant inachevée, et ne cessons de répéter que ce point atteint est le but du mouvement historique, le résultat est une tragédie sans fin. C'est le cas tant que les limites sont fixées par ce que Du Bois appelait la « mentalité américaine ». Cette « mentalité américaine » englobe l'ensemble de la pensée et de l'état d'esprit des dirigeants jusqu'à ce jour; une pensée et un état d'esprit qui influencent l'ensemble de la société.
Il est difficile de saisir l'importance de la lutte qui s'engage pour éliminer toutes les formes d'esclavage quand il y a prolifération de nouvelles formes d'esclavage. Dans la contre-révolution en cours, par exemple, Trump tente d'éliminer tout ce qui existait par le passé avec ses détentions de masse et ses camps de détention, qui pourraient facilement être transformés en camps de travail forcé pour tout travailleur que le pouvoir exécutif qualifie de traître, de terroriste ou de toute autre étiquette au caprice du moment. Le nombre et la taille de ces camps de concentration vont bien au-delà de ce que requiert l'exécutif pour détenir des immigrants et des réfugiés.
Compte tenu de l'influence de la « mentalité américaine », l'importance des rapports humains existants et de l'ensemble des rapports humains n'apparaît pas spontanément. Il est difficile de saisir la portée des développements auxquels nous assistons. Il ne s'agit pas ici uniquement de ce qui nous explose quotidiennement au visage, nous obligeant à réagir sans cesse aux attaques immédiates, à débattre de la montée du fascisme, etc. Nous soulevons ici une question très importante : que révèle l'ensemble de ce mouvement historique ? Il ne suffit pas de voir ce qui s'est passé jusqu'à présent, il faut voir ce que révèle l'histoire dans son ensemble. Marx l'a très bien identifié quand il a dit que « l'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes des classes ». C'est ce que nous entendons par l'histoire dans son ensemble.
Pour comprendre les implications de ce qui se passe aujourd'hui, il faut connaître les implications de ce qui existe dans la situation historique. Il faut également tenir compte des implications pour ce qui va se passer dans un avenir proche, pour définir sa stratégie face à cette période historique. Ce sont là les implications, ce qui nous porte dans l'avenir immédiat.
Du Bois a proposé de considérer les implications nationales et internationales comme des critères d'analyse de l'histoire. Il ne se demandait pas si cette « mentalité américaine » était démocratique ou autocratique, ni ne s'attardait sur aucune des autres divisions du même genre, mais soulignait la nécessité de se pencher sur les implications. Où cette « mentalité américaine » nous a-t-elle menés ?
Puisque la question du pouvoir politique est en jeu, nous devons connaître la voie à suivre pour acquérir ce pouvoir et les obstacles qui se dressent sur le chemin de l'empouvoirement politique du peuple, d'une démocratie populaire pleine et entière. Qu'est-ce qui créera les conditions d'une transition vers un monde sans guerre de destruction massive, sans exploitation, sans racisme, sans inégalités ?
Du Bois avait des idées précises à ce sujet. L'une d'elles concernait la « ligne de couleur », qui fait souvent l'objet d'interprétations erronées. On dit que Du Bois ne fait pas ici référence aux rapports sociaux, alors que c'est bel et bien de cela qu'il parle. Quand il écrit dans l'avant-propos de The Souls of Black Folks que « le problème du XXe siècle est celui de la ligne de couleur », il parle de la ligne, les lignes sociales et la couleur et le rapport entre elles. En évoquant la ligne de couleur, il parle également des Noirs aux États-Unis, nés avec un voile, et il dresse une liste de six autres peuples associés à d'autres voiles dont il faille tenir compte.
« Après les Égyptiens et les Indiens, les Grecs et les Romains,
les Teutons et les Mongols, le Noir est en quelque sorte un
septième fils, né avec un voile et doté d'une deuxième vision
dans ce monde américain – un monde qui ne lui procure aucune
véritable conscience de soi et lui permet seulement de se voir
par ce qui lui est révélé par l'autre monde. C'est une sensation
singulière, cette double conscience, ce sentiment de toujours se
voir à travers le regard des autres, de mesurer son âme à l'aune
d'un monde qui l'observe avec un mépris amusé et de la pitié. On
ressent sans cesse sa dualité – un Américain, un Noir; deux
âmes, deux pensées, deux aspirations inconciliables; deux idéaux
en guerre dans un seul corps obscur, dont seule la force tenace
l'empêche d'être déchiré. » (The Souls of Black Folk,
p. 2)
La notion qu'il y a un voile à lever concerne l'examen et l'identification des différents aspects du pouvoir humain. Ceux qui mènent la contre-révolution actuelle affirment qu'ils peuvent dépouiller les êtres humains de tout ce qui fait d'eux des êtres humains – leurs besoins, leurs buts, leur conscience collective et leur mémoire –, qu'ils peuvent écraser l'esprit humain jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien. C'est de cela que parle Trump lorsqu'il parle d'anéantissement, ou lorsqu'il affirme que le gouvernement étasunien doit s'occuper d'abord de puissance militaire, que le gouvernement fédéral ne peut pas s'occuper du bien-être humain, comme les garderies, car il doit financer la guerre et la puissance militaire. Il lie cette affirmation à l'adhésion à l'éthos du guerrier, répété et promu par le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth. Trump ajoute que les gens devraient prendre le risque d'accepter tout ce qu'il dit et quiconque refuse de le faire est un traître.
Ce sont des phrases creuses et le problème survient quand on tente de leur opposer d'autres phrases creuses qui ne résolvent pas le problème qui nous intéresse. La contre-révolution ne concerne pas simplement Trump, Epstein ou d'autres éléments du même genre. La contre-révolution concerne l'anéantissement, y compris celui des dispositions constitutionnelles actuelles de l'État. Elle va au-delà de la restructuration pour aboutir à l'anéantissement.
Différents concepts sont souvent confondus. Prenons l'exemple de l'expression « consentement des gouvernés », qui prête à confusion car on ne sait pas qui sont les gouvernés et les gouvernants. Dans la Déclaration d'indépendance des États-Unis, le consentement des gouvernés s'accompagne d'une liste de « vérités évidentes ». On y trouve une liste de principes selon lesquels tous les hommes sont créés égaux, pourvus de droits inaliénables, etc. Elle se termine par une conception du consentement des gouvernés : « Nous tenons pour évidentes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. »
La Déclaration d'indépendance a vu le jour à un moment et en un lieu précis, dans un contexte historique particulier. Il s'agissait d'une déclaration d'indépendance qui introduit un concept, non seulement en termes de mots, mais aussi en termes de forme d'indépendance, d'une nation souveraine, qualifiée de distincte et égale parmi les puissances. Le consentement des gouvernés dans la Déclaration d'indépendance s'exprime en relation avec liberté, une nation « conçue dans la liberté ». Le type de liberté dont il est question ici est l'indépendance, celle d'une entité souveraine, autonome et indépendante : « En conséquence, nous, les représentants des États-Unis d'Amérique, assemblés en Congrès général, prenant à témoin le Juge suprême de l'univers de la droiture de nos intentions, publions et déclarons solennellement au nom et par l'autorité du bon peuple de ces Colonies, que ces Colonies unies sont et ont le droit d'être des États libres et indépendants; qu'elles sont dégagées de toute obéissance envers la Couronne de la Grande-Bretagne; que tout lien politique entre elles et l'État de la Grande-Bretagne est et doit être entièrement dissous; que, comme les États libres et indépendants, elles ont pleine autorité de faire la guerre, de conclure la paix, de contracter des alliances, de réglementer le commerce et de faire tous autres actes ou choses que les États indépendants ont droit de faire. »
La contre-révolution s'attaque à la souveraineté du peuple et de l'État
En ce qui concerne les vérités que « nous tenons pour évidentes », qui est ce « nous » de la Déclaration d'indépendance ? Qui est ce « nous » qui tient ces vérités pour évidentes ? Ce sont ceux qui gouvernent, et non ceux qui sont gouvernés. Selon la conception inhérente à la Constitution, le fondement qui est donné pour l'indépendance et l'égalité répond à l'exigence d'avoir le « consentement des gouvernés ».
On peut également examiner cette notion telle qu'elle est formulée dans le préambule de la Charte des Nations unies : « Nous, peuples des Nations Unies ». L'expression « Nous, peuples des Nations Unies » ne fait pas référence aux peuples du monde, dont beaucoup – la majorité – ne sont pas reconnus comme tels par l'ONU, mais plutôt aux États-nations qui existaient au moment de la fondation de l'ONU ou qui ont depuis adhéré à l'ONU. La conception défendue par les grandes puissances, menées par les États-Unis, met l'accent sur l'État-nation de type européen. « Nous, les peuples » est une appellation, une référence aux États-nations qui sont membres.
La contre-révolution actuelle des dirigeants étasuniens tente de détruire les acquis issus de la Deuxième Guerre mondiale et de la victoire de la guerre mondiale antifasciste, notamment la Charte des Nations unies, ses principes, ses conventions et ses divers organes, tels que ceux touchant aux réfugiés.
La controverse grandissante concerne tant la souveraineté des États que celle des peuples. La contre-révolution vise les deux : tant la souveraineté que les peuples, ou un peuple donné, comme les Palestiniens, ont acquise, que la souveraineté de l'État, y compris celle des États-Unis. La restructuration de l'État s'inscrit dans cette volonté de s'attaquer à cette souveraineté de l'État, de la démanteler, de l'anéantir, y compris la souveraineté des différentes autorités au sein d'un pays donné, telles que les autorités nationales et régionales, les forces armées et les services de police, etc.
Une question clé à approfondir dans nos polémiques est de savoir si la souveraineté appartient à l'État ou si elle appartient au peuple. En examinant la république démocratique promise par la Constitution des États-Unis, il est nécessaire de se demander s'il s'agit vraiment d'une république du peuple, par le peuple et pour le peuple, comme l'exige l'ensemble des rapports humains dont la classe ouvrière est le coeur et l'âme. Ou s'agit-il d'un État créé à l'image des capitalistes et aujourd'hui pris en otage par des oligarques, où la fin de l'histoire-en-tant-que-telle et le libéralisme sont imposés comme l'aboutissement de l'« évolution idéologique » de la société humaine ? Cette dernière hypothèse suppose qu'il est possible de tout simplement arrêter le développement humain, y compris le développement idéologique et politique.
Dans le cadre du 250e anniversaire de la Déclaration d'indépendance de 1776 qui fait l'objet d'une grande propagande aux États-Unis, Trump affirme qu'il est le prolongement de cette déclaration et qu'il est le seul à représenter l'État. Cela montre bien que la contre-révolution vise autant la souveraineté du peuple que celle de l'État. Elle est déterminée à les anéantir toutes les deux.
Face à cette destruction, on laisse entendre que la seule issue est de se débarrasser du phénomène Trump et de rétablir la souveraineté de l'État – plutôt que d'instaurer la souveraineté du peuple qui compose la société. Cela revient à écarter la source même du changement, qui est la résistance et les luttes des peuples et leur revendication au pouvoir politique. Cela revient à écarter la résistance et les luttes qui forment le matériel de pensée d'un peuple et contribuent à forger le caractère d'un peuple dans son ensemble. Une partie de l'attaque contre la souveraineté du peuple consiste à éliminer la mémoire collective qui existe en tant que peuple.
Dans la forme et la géométrie du pouvoir, il est nécessaire d'examiner la base de ce pouvoir. La base est-elle l'État qui impose à la société toutes ses conceptions intellectuelles et morales de la liberté, de la souveraineté, de l'égalité, etc ? Ou bien la base de l'État réside-t-elle dans le peuple de la société ? Qui occupe la position supérieure, le peuple ou l'État ?
L'argument qui soutient que l'État est le fondement propose comme solution de le rétablir, qu'il s'agisse d'un État de démocratie libérale, d'un socialisme de type européen ou d'un autre système. Ceux qui sont d'accord avec cet argument sont surtout préoccupés par le rétablissement de l'ancien État. La forme ne les intéresse pas.
Les arguments et les raisons donnés dans ce sens voilent la base réelle, qui est la société et l'ensemble des rapports humains, et non l'État. Ces arguments et raisons remontent à très loin et sont donnés par la thèse de l'alliance présentée par Thomas Hobbes. Ce sont Hobbes et d'autres auteurs du milieu du XVIIe siècle qui ont d'abord créé le voile historique qui couvre le fondement de la société. C'était à l'époque des guerres civiles, lorsque le roi Charles Ier d'Angleterre fut décapité et que la conception de la monarchie absolue – selon laquelle les rois régnaient par droit divin – en tant qu'argument plausible pour détenir le pouvoir, allait être écartée.
Hobbes a énoncé sa thèse de l'alliance et formulé sa conception de la représentation en se fondant sur une alliance entre chacun et ensuite avec le tout, créant ainsi la « personne de l'État ». La multitude s'engage par alliance à conférer l'autorité à cette « personne de l'État » et à son représentant, qu'il s'agisse d'un président, d'un premier ministre ou des délégués qu'il désigne. Ces notions d'alliance, de « personne de l'État », de pouvoir suprême, de représentation et de démocratie représentative exercent encore aujourd'hui une grande influence, rendant indispensable un retour sur les origines de ce voile et de la thèse de l'alliance.
L'histoire est le mouvement historique réel des peuples
L'importance de ce voile réside dans la reconnaissance du fait que l'histoire n'est pas une succession de révolutions et de contre-révolutions, de guerres mondiales, de progrès scientifiques et autres événements similaires, les uns menant aux autres, en engendrant d'autres, etc. Le voile dissimule le fait que l'histoire est le mouvement historique réel des peuples.
L'histoire ne peut pas être présentée comme une séquence logique d'idées, une « évolution » idéologique. Imposer une telle séquence logique transforme la dialectique de l'histoire en quelque chose d'éclectique. Tantôt elle est présentée comme contemporaine, tantôt comme un retour au passé, mais ce qui est présenté n'est pas le mouvement historique des peuples, avec sa dialectique vivante.
Hobbes affirmait qu'il existe deux types de personnes : la personne naturelle et la personne artificielle. Les personnes et populations naturelles sont celles qui forment la multitude entrant dans des rapports sociaux précis. Chaque personne naturelle dispose de pouvoirs et de droits égaux à ceux de toute autre personne, y compris le droit de tuer, de prendre, de dominer les autres – tout ce que chacun est capable de faire. Hobbes considère les conditions de guerre civile en l'absence d'autorité légitime reconnue, ou en présence de revendications concurrentes d'autorité, comme étant l'état naturel. Il affirme que de telles conditions entraîneraient une guerre civile sans fin et la mort de la société.
Il propose donc une alliance des personnes où chacune renonce à une partie de sa conscience et de sa liberté. Puis, tous s'entendent pour créer la personne artificielle de l'État. Ce faisant, ils renoncent à leur droit de juger sur des questions majeures qui ont un impact non seulement sur les individus, mais sur tout le monde. Les questions majeures concernent la guerre et la paix, le crime et le châtiment et, aujourd'hui, l'environnement et l'appauvrissement. Ce pouvoir de jugement est confié à une seule personne, cette personne artificielle unique qu'est l'État. Au lieu d'une multitude de volontés en conflit les unes avec les autres, il existe une volonté unique capable de prendre des décisions pour l'ensemble de la société.
La personne de l'État crée un représentant souverain, le président, le premier ministre, etc., qui devient ce qu'on appelle la machine gouvernementale, qui comprend les assemblées législatives. Les termes « gouvernement » et « machine gouvernementale », notamment aux États-Unis, nous éloignent du concept d'État et confondent d'une part l'État et son appareil – tel que la police et l'armée, qui restent constants – et d'autre part les gouvernements, qui changent, que ce soit par des élections, des coups d'État ou par d'autres moyens de sélection. L'État a également des membres, un corps politique, une population.
Une grande mystification sert à convaincre que la représentation ne peut être incarnée que par une personne – une personne de l'État. Cela remonte à Cicéron, César et l'Empire romain, et a été résumé à l'époque, puis par Hobbes, en affirmant que chaque personne recèle trois personnes en elle : un moi, un adversaire (de soi-même ou d'autrui) et un juge. Le pouvoir de juger est conféré à la personne de l'État. Hobbes affirme que la multitude des individus, ceux qui existaient avant l'État, ne pouvait parvenir à une volonté unique, car leurs volontés et leurs intérêts étaient contradictoires. Il faut donc une volonté unique pour exercer le jugement. Cette conception de l'alliance s'est forgée à travers des polémiques, des batailles et des guerres civiles. Elle n'est pas le fruit d'un raisonnement abstrait. Elle est également présentée, à l'époque comme aujourd'hui, comme le fondement du consentement. Les individus consentent à confier ce pouvoir de jugement à la personne d'État, qu'il s'agisse d'un monarque, d'un président ou des assemblées législatives.
Donner ce consentement, c'est partager quelque chose avec quelqu'un d'autre. C'est céder quelque chose à autrui alors que l'on aurait pu s'en servir pour s'opposer à cet autrui. Hobbes dirait que donner son consentement, c'est faire un choix. Il était très clair sur ce point. À titre d'exemple, si quelqu'un braque une arme sur vous et vous dit : « La bourse ou la vie », il y a un choix à faire, et certains consentent alors à céder volontairement la bourse. On peut dire qu'aujourd'hui, même cette logique ne tient plus, car la contre-révolution impose qu'il n'y a rien que l'on puisse céder, sauf la vie.
Ces vieilles notions d'alliance et de consentement mettent les pouvoirs en place dans toutes sortes d'impasses, au sein de leur propre classe dirigeante et vis-à-vis d'autres pouvoirs en place. Pour le peuple, c'est la possibilité d'accéder au pouvoir qui s'ouvre. L'objectif principal de la contre-révolution est de bloquer cette possibilité.
La conception du consentement des dirigeants considérait que son contraire était la conquête. Soit on dispose d'une autorité reconnue et légitime, dotée d'une certaine notion de légalité et de représentation avec le consentement des gouvernés tel que reconnu par cette autorité, soit on est en situation de conquête. Si l'on vit dans une situation où l'on est assujetti à un pouvoir, on existe soit en tant qu'esclave, soit dans des conditions de guerre – « tous contre tous » dans l'image donnée par Hobbes. Cette soumission est également devenue connue sous le nom de « paix du roi ». On accepte la soumission et on donne son consentement pour continuer de vivre sous l'autorité de celui qui soumet. C'est la paix. La gouvernance par consentement suppose une division entre gouvernés et gouvernants. L'alternative, c'est être gouverné par la conquête. Ces deux concepts remontent au droit romain et sont utilisés aujourd'hui : Trump veut gouverner par la conquête et éliminer même les conceptions bourgeoises du consentement.
Sept voiles importants à lever
On peut identifier sept voiles importants qui recouvrent la contre-révolution et font obstacle à la démocratie moderne dont nous avons besoin aujourd'hui. Lever ces sept voiles, qui entravent également le développement de la conception du monde requise, est une des tâches auxquelles est confronté le mouvement pour l'empouvoirement du peuple. Il existe sans doute d'autres voiles que l'on pourrait identifier, mais ceux-ci sont les plus significatifs.
Lloyd Austin et Philip Bobbitt sont deux partisans de ces voiles. Lloyd Austin était secrétaire à la Défense sous Biden. Il était présenté comme un général populaire, responsable du Commandement central et commandant des guerres en Irak et en Afghanistan. L'ancienne secrétaire d'État Hillary Clinton le suivait de près, tout comme Tony Blair de Grande-Bretagne, l'ancien secrétaire d'État John McCain et d'autres. Austin a publié un article en tribune libre dans le New York Times qui fait le lien entre différents points dons nous discutons[1].
Philip Bobbitt a servi sous différentes administrations, notamment celles des présidents Jimmy Carter, George H.W. Bush et Bill Clinton. Il est considéré comme un expert en matière de guerre et de gouvernance et est reconnu comme juriste et théoricien politique. Henry Kissinger l'a qualifié de « philosophe politique hors pair de notre époque » et la Couronne britannique lui a décerné le titre de chevalier. Il enseigne actuellement à l'Université de Columbia et a enseigné à Harvard. Il a écrit un ouvrage intitulé Terror and Consent : the Wars for the Twenty-first Century (Terreur et consentement : les guerres du XXIe siècle – 2008).
Bobbitt affirme que le monde est divisé entre les gouvernements fondés sur le consentement, tels que définis dans la Déclaration d'indépendance des États-Unis, et les gouvernements fondés sur la terreur. Il y affirme qu'il est nécessaire de disposer de nouvelles constitutions et d'un nouvel État, qu'il qualifie d'« État de marché » dont le rôle est de garantir les opportunités. Cet ouvrage a été écrit à l'époque où les États-Unis ont déclenché leur guerre mondiale contre le terrorisme, mais il estime que son analyse reste d'actualité. Il est également l'auteur de The Shield of Achilles : War, Peace and the Course of History (Le bouclier d'Achilles : guerre, paix et le cours de l'histoire, 2002). Austin et Bobbitt affirment tous deux que nous savons désormais à quoi ressemble la guerre moderne.
Dans notre travail sur les définitions modernes, nous soulignons que les disputes entre tous ces auteurs sur ce qui est ou n'est pas de la démocratie et sur quelles sont les divisions politiques dans le monde d'aujourd'hui, n'ont aucun sens d'un point de vue historique. Il y a des voiles à lever, et l'une de nos tâches importantes consiste à observer comment les peuples sont privés de pouvoir et à voir ce que révèlent le mouvement historique des peuples et l'ensemble des rapports humains.
En bref, les sept voiles que nous identifions sont les suivants :
1) Le voile qui ne voit pas l'histoire comme une histoire réelle, ordonnée dans le temps et l'espace. Il avance plutôt des arguments sur la fin de l'histoire-en-tant-que-telle, qui consistent en l'ordonnancement d'une séquence d'événements et en l'« évolution » des idéologies. L'histoire est présentée comme un ensemble d'actes intellectuels, dans l'esprit des individus, chacun ayant sa propre version. Les peuples sont privés de leur histoire réelle et des mouvements historiques des peuples à l'échelle mondiale.
2) Le voile qui considère les catégories comme des actes intellectuels, issus de l'esprit d'une personne, et les relations réelles comme l'incarnation de ces pensées privées. Ce concept peut admettre que les humains produisent des biens dans des rapports bien définis, mais il ne reconnaît pas que ce qu'ils produisent également, c'est un éthos démocratique, qui crée une personnalité démocratique. Cette personnalité se forge par la résistance et l'activité collective consciente. Ce n'est pas une idée abstraite. La base de l'inversion qui existe, en tant que condition de l'ensemble des rapports humains, est voilée. Pensez à l'histoire des habits neufs de l'empereur. Le voile cache le fait que le critère permettant de juger celui qui régnait sur la société, l'empereur, a été créé par les tailleurs, les travailleurs qui ont confectionné des vêtements invisibles.
3) La relation entre le maintien de la vie et la création de nouveaux besoins est voilée. Cela implique de voiler le mouvement continu des forces productives humaines et l'histoire de la destruction des rapports qui asservissent les humains. Les sociaux-démocrates avancent des arguments pour réduire les dépenses pour la défense et s'opposer au complexe militaro-industriel afin qu'il y ait davantage pour les besoins humains. De telles revendications devraient être formulées, mais on ne peut oublier la production de la vie réelle et la création de nouveaux besoins humains.
4) La conception d'un équilibre entre continuité et changement
est un voile. Les rapports sociaux forment un tout. La
conception originelle de la souveraineté du pouvoir avancée par
Hobbes était qu'elle devait être totale et intégrale. La
multitude doit faire partie du corps, comme l'illustre la
représentation du Léviathan sur la couverture de l'ouvrage
éponyme de Hobbes. De nos jours, on parle davantage de la
nécessité d'un équilibre. On dit qu'aujourd'hui, on peut
répondre aux exigences du changement tout en respectant la
Constitution. Ou encore qu'il est possible d'avoir un équilibre
entre l'égalité et les différences, entre la sécurité et les
droits. L'arrêt de la Cour suprême des États-Unis sur le
redécoupage électoral prétend équilibrer le changement et la
continuité[2].
5) Le voile lié à l'idée que le monde dans lequel nous vivons
nous pousse à vouloir conserver le bien et éliminer le mal,
laissant ainsi entendre que, si nous n'éliminons pas le mal,
l'extinction est inévitable. Cela réduit la question qui se pose
à nous à un problème existentiel où « être ou ne pas être » est
la seule question qui compte, et où aucune autre ne se pose. Il
n'y a aucune notion de la nécessité du changement ni de ce
moment où plus devient différent, où naît
une qualité nouvelle.
6) Le voile qui consiste à confondre simplification et complexité. Aujourd'hui, certains affirment que la situation est nouvelle et que nous avons besoin de nouvelles théories ou de nouvelles idées pour assumer la complexité. Ces affirmations sont dénuées de sens et souvent utilisées pour rejeter la validité du marxisme-léninisme. Elles ignorent que Marx souligne dans le Manifeste du Parti communiste que la caractéristique distinctive de la société bourgeoise est sa simplification de tous les types de conflits de classe. La société tout entière se divise de plus en plus en deux camps hostiles, la bourgeoisie et le prolétariat, et la classe ouvrière est le fossoyeur de la bourgeoisie. Lever ce voile implique de reconnaître que nous sommes confrontés à une question concernant l'ensemble, l'ensemble de la société, qui se divise en deux parties liées et interdépendantes. Pensez au ruban de Möbius comme illustration. Il ne s'agit pas de deux parties distinctes. La torsion et l'inversion les relient. Les rapports de classe du passé sont simplifiés, et aujourd'hui plus directs, non pas plus complexes.
7) Le voile selon lequel le « pluralisme » pourrait constituer un moyen d'assurer la survie humaine, que le problème est dans les contradictions entre les croyances défendues, souvent identifiées comme le libéralisme, le socialisme européen et le réalisme (voir par exemple Michael Doyle, Ways of War and Peace). Les croyances appartiennent à la personne; elles ne sont pas un « isme » auquel elle adhère. Pensez à l'ancien mythe de la déesse Inanna et à sa descente aux Enfers depuis un monde en proie aux flammes. Elle a dû se débarrasser de sept couches, sept vêtements, représentant le pouvoir. Le faux pluralisme est un voile destiné à dissimuler qui détient le pouvoir et comment les peuples peuvent acquérir le pouvoir politique.
Notes
1. Voici l'article de Lloyd Austin « L'Iran nous a montré à quoi ressemble la guerre moderne », New York Times, 7 avril 2026.
Tout au long de mes 41 années passées dans l'armée étasunienne et de mes quatre années en tant que secrétaire à la Défense, j'ai souvent ordonné des analyses post-opérationnelles. Nos forces armées ne cessent d'apprendre et ne cessent de se demander : qu'est-ce qui a fonctionné, qu'est-ce qui n'a pas fonctionné, et comment pouvons-nous nous améliorer ? C'est ce qui garantit que l'armée américaine reste la force de combat la plus performante et la plus redoutable au monde.
L'armée des États-Unis doit également tirer les leçons de la guerre contre l'Iran, qui est déjà l'un des conflits les plus marquants de ces dernières décennies. Bien que l'issue stratégique soit encore loin d'être certaine, nos militaires font preuve d'un professionnalisme et d'une compétence exceptionnels. Nous pouvons d'ores et déjà commencer à en tirer quelques enseignements clés.
La guerre contre l'Iran est radicalement différente des autres guerres récentes menées par les États-Unis au Moyen-Orient et en Afghanistan. La guerre contre l'Iran ressemble bien davantage à la guerre entre la Russie et l'Ukraine, avec la prolifération de drones d'attaque à usage unique et peu coûteux, les progrès rapides en matière de surveillance et de ciblage, l'utilisation massive de munitions et l'extension du champ de bataille bien au-delà des cibles militaires traditionnelles.
Pendant mon mandat de secrétaire à la Défense, nos responsables militaires et civils ont soigneusement étudié les enseignements tirés de l'Ukraine – et ont commencé à se préparer à ce nouveau type de guerre.
Nous avons acheté des milliers de systèmes autonomes jetables que les forces étasuniennes utilisent désormais, investi dans les technologies de lutte contre les drones et l'intelligence artificielle, et développé la production conjointe d'équipements de défense avec nos alliés. Nous avons fourni des systèmes de défense aérienne à l'Ukraine et mis à l'épreuve les capacités qui protègent aujourd'hui l'espace aérien de nos partenaires arabes du Golfe contre les missiles et les drones iraniens. Et nous avons tout mis en oeuvre pour développer et accélérer notre production de munitions, une initiative que l'administration Trump a, à juste titre, poursuivie.
Il s'agissait d'investissements délibérés pour nous préparer au type de conflit dans lequel nous sommes désormais engagés. En l'espace de quelques semaines seulement, la guerre contre l'Iran a déjà clairement montré que les États-Unis doivent faire bien davantage.
Tout d'abord, nous avons besoin de toute urgence d'une approche plus abordable et plus globale pour contrer la menace des drones. L'Iran et ses mandataires ont lancé des milliers de drones depuis le début de ce conflit, prenant pour cible des installations et des bases étasuniennes et prenant nos partenaires arabes du Golfe au dépourvu. Malgré tous les efforts du Pentagone, le rapport coût-efficacité reste largement déséquilibré : les intercepteurs de pointe que nous utilisons pour repousser ces drones coûtent bien plus cher que les armes qu'ils neutralisent, et leur production prend également beaucoup plus de temps.
Accélérer le développement d'intercepteurs moins coûteux fait partie de la solution, mais cela ne suffira pas. Nous avons besoin d'une défense véritablement multicouche, qui commence par perturber les chaînes d'approvisionnement et les usines de drones, puis utilise la guerre électronique pour neutraliser les drones à distance, déploie des drones intercepteurs et d'autres solutions pour les neutraliser à moindre coût, et réserve les missiles avancés coûteux aux menaces qui les exigent réellement. Nous devons également changer la manière dont nous concevons, approvisionnons et positionnons nos forces, notamment en les dispersant davantage et en fortifiant nos bases et nos infrastructures – tant sur notre territoire qu'à l'étranger.
Nous devrions tirer les leçons des Ukrainiens, qui combattent depuis trois ans les drones Shahed fabriqués en Iran. Le soutien apporté par Téhéran à la guerre menée par la Russie lui a permis de tester ses propres armes sans pilote, qui se sont révélées efficaces pour contourner et submerger les défenses aériennes conventionnelles. L'Ukraine a déjà déployé quelque 200 membres de ses forces de défense aérienne dans le Golfe afin de partager des tactiques et des technologies acquises de haute lutte, et le président ukrainien Volodymyr Zelensky s'est récemment rendu en Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats arabes unis et en Jordanie, ce qui est très significatif. Nous devrions encourager davantage ce type de coopération sur le champ de bataille entre alliés et partenaires.
Nous avons également besoin de stocks de munitions plus importants, ainsi que de la capacité industrielle nécessaire pour les reconstituer rapidement en cas de pression. La guerre en Ukraine a montré que les missiles et les intercepteurs peuvent être épuisés plus rapidement que prévu. La guerre contre l'Iran l'a confirmé. Accroître la production nécessite davantage de ressources, mais aussi un partenariat plus étroit avec les alliés : coproduire des armes, partager les chaînes de production et harmoniser les achats afin que l'arsenal collectif du monde libre puisse être maintenu dans un conflit prolongé. Aucun pays, pas même les États-Unis, ne peut porter ce fardeau à lui seul. Enfin, la guerre contre l'Iran a rapidement démontré que la dimension économique des conflits modernes ne peut être considérée comme secondaire. L'Iran n'a pas besoin de vaincre nos forces armées de premier plan pour nous infliger des coûts énormes; il lui suffit de rendre le détroit d'Ormuz trop dangereux pour que les pétroliers puissent le traverser. Mon équipe a été confrontée à une version de ce défi lorsque les attaques des Houthis ont perturbé le trafic maritime en mer Rouge pendant des mois, obligeant les navires à contourner l'Afrique à grands frais. Le détroit d'Ormuz illustre ce problème à une échelle bien plus grande.
Nous devons réfléchir sérieusement à la manière de renforcer notre résilience stratégique et de maintenir le fonctionnement de l'économie mondiale lorsqu'un adversaire fonde sa stratégie sur sa perturbation. Cette question est d'autant plus urgente lorsqu'on envisage la possibilité d'un conflit majeur dans la région indopacifique, où la capacité de la Chine à infliger des dommages économiques dépasse de loin celle de l'Iran. Une partie essentielle de la réponse consiste à veiller à ce que la charge soit partagée au sein d'une large coalition d'alliés, comme ce fut le cas lors des campagnes passées menées par les États-Unis pour vaincre Daech et aider l'Ukraine à se défendre contre l'agression impérialiste du président russe Vladimir Poutine.
La guerre en Iran est une étude de cas en temps réel sur l'évolution de la nature de la guerre moderne. Elle montre que les leçons tirées de l'Ukraine n'étaient pas une anomalie. Mettre en oeuvre les changements institutionnels nécessaires pour tirer ces leçons sera difficile – mais comme la guerre en Iran l'a déjà démontré, cela n'est pas facultatif.
2. Dans un arrêt rendu à 6 voix contre
3, la Cour suprême a estimé que le découpage électoral visant à
obtenir des avantages partisans lors d'une élection était
admissible, mais que la création intentionnelle de
circonscriptions dans le but principal d'offrir davantage de
possibilités aux électeurs issus des minorités était
inconstitutionnelle. En d'autres termes, les États ne peuvent
pas utiliser l'origine ethnique comme facteur déterminant lors
du découpage des circonscriptions législatives.
(Conversations, 8 mai 2026)
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