Numéro 41

9 juin 2026


À la défense de la poste publique

La ratification des conventions collectives marque une nouvelle étape dans la lutte pour défendre les travailleurs et le service postal

– Entrevue avec Learie Charles, président de la section locale de Scarborough du Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) –

LML : Pouvez-vous nous expliquer les résultats du récent vote qui s'est terminé le 30 mai sur les conventions collectives et ce qui va suivre ?

Learie Charles : Les travailleurs et travailleuses des postes ont maintenant ratifié les conventions collectives tant du secteur urbain que du secteur rural. Le vote du secteur urbain a obtenu près de 90 % d'appuis, tandis que celui des factrices et facteurs ruraux et suburbains (FFRS) a recueilli près de 86 % des votes.

Une chose qui n'est pas encore connue est le nombre de travailleurs qui ont participé au vote. Dans notre section locale, il semble qu'environ 30 % seulement des travailleurs ont voté. Je pense que cela s'explique par le fait qu'ils sont tout simplement exaspérés par l'ensemble du processus de négociation, les attaques gouvernementales et le refus de Postes Canada de négocier sérieusement.

Les négociations n'ont véritablement commencé qu'après la fin de la grève en octobre 2025 et la conclusion d'une entente, le 22 décembre 2025, prévoyant qu'aucune grève n'aurait lieu tant que les négociations ne seraient pas terminées. Maintenant, une fois la convention signée, aucune forme de grève ne pourra légalement être déclenchée avant le 31 janvier 2029, date d'expiration de la convention. Nous sommes liés par cette obligation légale. Traditionnellement, les sanctions ont été très sévères lorsque des moyens de pression étaient exercés pendant la durée d'une convention collective.

Le sentiment général parmi les travailleurs est qu'ils accepteront cette convention parce que le processus de négociation et les interventions gouvernementales durent depuis trop longtemps, même si le résultat ne répond pas aux besoins réels d'une famille vivant au Canada aujourd'hui. L'état d'esprit dominant était : « Finissons-en avec cette histoire. »

En ce qui concerne le contenu de la convention, la plupart des dispositions ne sont pas nouvelles du tout. Les travailleurs ont été découragés de voir l'exécutif national affirmer qu'il s'agissait de la meilleure convention depuis 1982, en soulignant notamment le maintien de l'article 53.

L'article 53 contient les dispositions relatives à la sécurité d'emploi qui ont été négociées il y a 25 ans et qui n'ont jamais été modifiées depuis. Nous voulions qu'elles soient améliorées. Dire simplement que nous ne les avons pas perdues et que cela constitue une grande avancée est trompeur. Ces dispositions avaient besoin d'être modernisées afin de correspondre aux réalités d'aujourd'hui, qui ne sont plus celles d'il y a 25 ans.

LML : Quelle est l'importance de l'article 53 ?

LC : Voici un exemple. L'article 53 est appliqué en ce moment même dans les centres postaux Metro East et Metro West de l'Ontario. Cela concerne 12 000 travailleurs des postes dans une région qui s'étend de Whitby à l'est jusqu'à Oakville à l'ouest, et de Brampton au nord jusqu'au lac Ontario au sud.

Les itinéraires des chauffeurs de camions de cinq tonnes ont été restructurés. Le processus a duré un an et, le 23 mai, l'article 53 a été appliqué. Cela signifie que tous les postes vacants sont gelés et que les 52 chauffeurs dont les postes ont été supprimés et qui ont été déclarés « excédentaires » peuvent soumissionner sur les postes disponibles.

Ils peuvent choisir n'importe quel poste à temps plein vacant, soit facteur, commis postal ou autre. De cette façon, ils bénéficient d'une protection complète. Toutefois, si un chauffeur n'est pas en mesure d'effectuer le travail de facteur, ayant été chauffeur toute sa vie, il perdra le droit de retourner à son poste de chauffeur à temps plein s'il accepte un poste de chauffeur à temps partiel.

Un travailleur déplacé à la suite d'une restructuration et ayant accepté un autre poste à temps plein peut récupérer son emploi d'origine si celui-ci redevient disponible dans les 36 mois suivants. Toutefois, s'il est passé à un poste de chauffeur à temps partiel et que son ancien poste devient disponible, il ne pourra pas le récupérer puisqu'il aura changé son statut de temps plein à temps partiel.

Les protections existent donc déjà, mais comme on peut le constater, elles ont besoin d'être améliorées.

Nous pensons que ce type de restructuration et la déclaration de travailleurs « excédentaires » vont s'intensifier dans un avenir rapproché. L'un des aspects de cette démarche est la consolidation des installations. Par exemple, il existe un immeuble à Don Mills qui regroupe quatre stations postales, chacune ayant son propre personnel et ses travailleurs de relève. Elles seront fusionnées en une seule installation. Le même processus est en cours ailleurs et entraînera l'élimination de 20 à 25 % des emplois, l'utilisation d'un nombre réduit de véhicules, et ainsi de suite.

Par ailleurs, tout ce qui avantageait Postes Canada dans l'ancienne convention collective est mis en oeuvre aussi rapidement que possible avant l'entrée en vigueur de la nouvelle convention. J'ai récemment reçu un appel d'un gestionnaire qui souhaitait éliminer un des postes de répartiteur dans son installation. Le répartiteur est le travailleur chargé du tri du courrier. Il y en a actuellement quatre et il veut réduire ce nombre à trois, en répartissant le travail du quatrième entre les trois autres, augmentant ainsi leur charge de travail d'un tiers.

J'ai également reçu récemment un avis concernant l'élimination de six autres postes et je suis convaincu que cela se poursuivra pendant le reste de l'année parce qu'ils veulent réduire les effectifs partout. Pendant ce temps, les volumes de travail vont remonter. À l'heure actuelle, ils sont à leur niveau le plus bas. Avant la grève, les travailleurs traitaient entre 60 et 65 colis par jour; aujourd'hui, ils en traitent environ 10. Voilà à quel point la baisse a été importante.

Pendant les négociations, Postes Canada a encouragé ses clients à se tourner vers Purolator, qui a offert des incitatifs pour signer des contrats de 18 mois qui arriveront bientôt à échéance. Les importants rabais consentis ont ramené les tarifs de Purolator au niveau de ceux de Postes Canada. L'entreprise a réalisé d'importants profits grâce à l'augmentation du volume. Nous savons que le travail reviendra assez rapidement dès que la convention sera signée et que le public ainsi que les grandes entreprises sauront que les travailleurs ne pourront pas faire la grève avant la fin de la convention, en janvier 2029. Les clients reviendront. Les travailleurs le savent. Ils ont déjà vécu cette situation.

LML : Quels autres aspects de la nouvelle convention préoccupent les travailleurs ?

LC : Les dispositions salariales ne correspondent pas à ce dont nous avons besoin. Les travailleurs se retrouvent essentiellement sans véritable augmentation salariale pendant les trois dernières années de cette convention de cinq ans. Les augmentations prévues jusqu'en 2029 dépendent de l'évolution du coût de la vie.

À mon avis, ce n'est pas une façon progressiste de négocier. Les ajustements liés au coût de la vie ne s'ajoutent pas réellement aux salaires de base. La lutte aurait dû viser l'augmentation du salaire de base plutôt que de se concentrer sur les ajustements au coût de la vie.

En 2026, l'« augmentation » salariale sera d'environ 1,9 % ou un peu plus, selon la hausse du coût de la vie, suivant la même formule utilisée pour l'indexation des pensions. Les travailleurs avaient obtenu une augmentation salariale de 5 % lorsqu'ils ont été forcés de retourner au travail en 2024. On leur doit maintenant l'augmentation de 3 % pour 2025 ainsi qu'environ 1,9 % pour l'année en cours.

L'entreprise a obtenu tout ce qu'elle recherchait dans cette convention. Pas seulement sur le plan salarial. L'un de ses principaux objectifs était de transformer le bureau de poste en entreprise de type « économie à la tâche ». Elle voulait davantage d'emplois à temps partiel et elle les a obtenus dans tous les secteurs où elle le souhaitait, qu'il s'agisse de temps partiel flexible, de temps partiel non structuré ou de temps partiel de fin de semaine pour la livraison des colis.

Ainsi, il y a le travailleur à temps partiel régulier qui travaille un minimum d'environ 15 heures, puis le travailleur à temps partiel non structuré qui doit travailler 20 heures et à qui l'on peut assigner n'importe quelle tâche n'importe quel jour, et enfin le travailleur à temps partiel affecté aux colis qui travaille uniquement les fins de semaine pendant 15 heures.

Les travailleurs à temps partiel reçoivent tout le travail supplémentaire disponible et leurs quarts peuvent être prolongés jusqu'à huit heures par jour. Tout cela répond aux besoins d'une économie à la demande. Si je travaille à temps partiel à Postes Canada, je dois nécessairement avoir un autre emploi.

L'ensemble de la convention collective a été réécrit de manière à ce que les travailleurs à temps partiel soient les premiers à recevoir les prolongations jusqu'à huit heures avant que des heures supplémentaires ne soient attribuées aux employés à temps plein. On a ainsi éliminé les heures supplémentaires sur lesquelles les travailleurs postaux à temps plein comptaient pour compléter leur revenu et atteindre un salaire suffisant.

La société a rejeté la solution simple proposée par le syndicat concernant la livraison des colis la fin de semaine par les employés à temps plein. Cette solution consistait à établir des horaires intégrant les fins de semaine dans l'horaire régulier afin que ce travail ne soit pas rémunéré au taux des heures supplémentaires. Elle l'a rejetée parce qu'elle veut que ce travail soit effectué par des employés à temps partiel.

Ils veulent faire passer le service postal d'emplois stables à temps plein à des emplois précaires de type économie à la tâche. Dans les centres de traitement, environ 78 % des effectifs sont actuellement à temps plein. L'augmentation du travail à temps partiel vise surtout les facteurs, dont environ 94 % occupent actuellement des postes à temps plein. Désormais, ils veulent qu'au moins 10 % de ces emplois deviennent des postes à temps partiel.

Beaucoup de gens considèrent encore qu'un emploi à Postes Canada est un bon emploi. Cela est en train de changer. Ils introduisent toutes sortes de mécanismes pour remplacer le travail à temps plein par du travail à temps partiel afin de maintenir les volumes de production.

L'économie à la demande ne tient pas compte du bien-être des travailleurs, qu'il s'agisse des accommodements nécessaires pour les travailleurs blessés ou des normes de santé et de sécurité pour tous. Ils veulent appliquer à Postes Canada le modèle d'Amazon, c'est-à-dire une économie à la demande sans véritable sécurité pour les travailleurs.

Cette convention collective vise principalement les employés de la livraison, tant dans les conventions du secteur urbain que rural.

LML : Quelle est la prochaine étape pour les travailleurs des postes et pour la lutte contre les attaques de Postes Canada et du gouvernement Carney contre le service postal public ?

LC : Maintenant que les négociations sont terminées, la lutte change de forme. Le gouvernement a publié un document de discussion sur des modifications au Code canadien du travail. Il veut apporter d'importants changements afin de répondre aux besoins de l'économie à la tâche, devenue un secteur majeur de l'économie.

Ils veulent pousser davantage de travailleurs vers une économie où chacun devra cumuler deux emplois ou plus, vivre constamment dans l'incertitude, espérer que ses heures à temps partiel soient prolongées à temps plein, se démener pour accomplir son travail, ou courir d'un emploi à l'autre à ses propres frais. Cela compromet la sécurité et engendre de l'anxiété.

Ils veulent également revoir l'article 107 du Code du travail [qui donne au ministre du Travail le pouvoir d'intervenir dans les conflits de travail et de faire comme bon lui semble]. Ils souhaitent aussi modifier les échéanciers de négociation. Actuellement, les négociations commencent trois mois avant l'expiration de la convention collective. Ils veulent allonger cette période afin d'exercer davantage de pression et de mieux se préparer. Ainsi, lorsque les négociations débutent, Postes Canada informe ses clients qu'il pourrait y avoir des moyens de pression et leur suggère de prendre des mesures, par exemple : « Confiez vos activités à Purolator. »

La nouvelle convention collective prévoit également la fermeture de 100 bureaux ou stations rurales. Nous continuerons de lutter contre toute nouvelle fermeture. Ils entendent poursuivre la privatisation amorcée en 1982. La fermeture de 100 stations rurales ne signifie pas que le service disparaîtra. Il sera simplement repris par des entreprises privées. Les grands monopoles comme Shoppers Drug Mart en tireront profit.

Ils sous-traitent également l'entretien. Lorsqu'un nouvel immeuble est construit, son entretien est confié à des entreprises privées, tout comme l'entretien des équipements et des machines.

Ils apportent aussi d'autres changements au travail effectué par les employés des postes, remplaçant des travailleurs qualifiés par des travailleurs moins qualifiés. L'entretien des machines sera sous-traité plutôt que confié à des machinistes formés et employés par Postes Canada. Autrefois, Postes Canada disposait même de programmes d'apprentissage. Nous avions des mécaniciens qualifiés directement employés par la société. Aujourd'hui, on se contente de parler vaguement de rétablir ces fonctions alors qu'elles sont déjà réalisées par des entreprises privées, comme c'est le cas pour l'entretien des véhicules.

Toutes ces tendances vont se poursuivre en une attaque massive contre l'ensemble du réseau de distribution afin de générer davantage de profits sans augmenter les salaires.

Ce n'est pas seulement un problème pour les travailleurs des postes. Tous les employés du gouvernement fédéral sont attaqués. L'un des ministres a déclaré l'an dernier, lors d'une conférence de presse, en réponse à une question sur les milliers de travailleurs licenciés, qu'ils devraient s'enrôler dans l'armée. C'était sa solution.

Je discutais récemment avec un employé de bureau sur une base militaire. Il m'a raconté que le lendemain même de la réception de son avis de licenciement, il avait reçu une lettre des Forces armées canadiennes lui demandant s'il souhaitait s'enrôler.

Les libéraux poursuivent clairement un programme de militarisation et de préparatifs de guerre, et tout est subordonné à cet objectif, y compris la restructuration de Postes Canada et la réduction des effectifs de la fonction publique fédérale.

Ainsi, maintenant que la convention collective est ratifiée, la lutte prend une autre forme. L'objectif de la société demeure le même qu'auparavant. Elle veut accroître l'exploitation des travailleurs, leur faire accomplir davantage de travail pour une rémunération moindre et trouver constamment de nouvelles façons d'y parvenir.

Les travailleurs vont résister à cette offensive. Ils n'ont pas le choix. Des travailleurs sont déjà sanctionnés et perdent du salaire pour de petites erreurs dans ce contexte. Certains quittent leur emploi parce qu'ils voient ce qui s'en vient et estiment en avoir assez.

La lutte dans les bureaux de poste porte donc désormais sur la contestation des règles arbitraires, de l'exploitation accrue et sur la défense de la santé et de la sécurité des travailleurs.

Quant à la lutte pour empêcher les compressions dans le service postal public partout au pays, nous sommes conscients des enjeux et pleinement engagés. À Etobicoke, dans l'ouest de Toronto, ils s'apprêtent à restructurer une installation et à éliminer 40 % des emplois afin de mettre fin à la livraison à domicile.

La tâche consiste maintenant à informer la population et à la mobiliser contre ces mesures. Nous irons dans les communautés, participerons à l'organisation d'assemblées publiques et discuterons avec les citoyens de leurs services postaux.

Le gouvernement prétend s'appuyer sur des analyses objectives pour justifier ses plans destructeurs, mais nous avons vu avec la Commission Kaplan qu'il ne fait que reprendre les arguments intéressés de la direction de Postes Canada.

Les communautés commencent à faire entendre leur voix, tout comme plusieurs conseils municipaux. Une rencontre nationale des municipalités aura lieu prochainement et nous espérons qu'elles adopteront une position ferme, comme elles l'avaient fait en 2014 contre le projet du gouvernement Harper visant à abolir la livraison à domicile.

Lors de l'élection fédérale de 2015, nous avons fait du porte-à-porte pour demander aux gens s'ils préféraient recevoir leur courrier à domicile ou utiliser une boîte postale communautaire. Presque tous ont répondu qu'ils préféraient la livraison à domicile et ont signé une carte que nous avons ensuite remise au Parlement.

La plupart des candidats conservateurs visés par cette campagne n'ont pas été réélus.

Nous allons donc poursuivre notre travail d'organisation dans les communautés afin de défendre le maintien du service postal. Nous savons que la population apprécie les travailleurs des postes qu'elle côtoie quotidiennement dans les rues de ses quartiers et nous travaillerons avec les communautés pour défendre ce service public.

Nous appelons l'ensemble de la population à se joindre à nous pour défendre la poursuite de ce service public, ainsi que des emplois décents et bien rémunérés assortis d'avantages sociaux adéquats pour les travailleurs qui assurent ce service jour après jour avec un dévouement exemplaire.

Haut de
            la page


PDF

NUMÉROS PRÉCÉDENTS | ACCUEIL

Website:  www.pccml.ca   Courriel:  redaction@cpcml.ca