Transition, rapports humains et le faux argument que les concepts qui ont une histoire ne peuvent pas avoir de définition

– Pauline Easton –

Lorsque nous discutons du concept de définitions, la définition est liée au sens, mais elle n'est pas celle donnée dans le dictionnaire. La définition du dictionnaire de la démocratie se contente de remplacer un mot par d'autres, c'est-à-dire que la démocratie est le pouvoir de la majorité, sans dire qui constitue la majorité et en quoi consiste son pouvoir. La définition de la démocratie ne se pose pas comme un dilemme existentiel : être ou ne pas être une démocratie. Elle n'est pas une aspiration, mais quelque chose qui peut être identifié à partir de l'ensemble des rapports entre les êtres humains, ainsi qu'entre les humains et la nature. Ces rapports et ce qu'ils révèlent peuvent être identifiés. En partant de cette réalité, on peut donner à la démocratie une définition moderne qui ait du sens.

La démocratie est le nom qui soulève également la question du rapport entre le peuple et le pouvoir. En quoi consiste ce lien ?

La Heritage Foundation, par exemple, avec son organisation Freedom House fondée en 1941 pour « soutenir et défendre » la démocratie, dresse une liste des pays considérés comme des démocraties en fonction du nombre de milliardaires que compte le pays. Malgré tous les critères qu'elle énumère, rien ne justifie ses affirmations sur la démocratie. Tel est son objectif : promouvoir de fausses conceptions de ce qui constitue la démocratie.

Il y a véritablement un besoin de définitions modernes. Les arguments de la fin de l'histoire brouillent les rapports humains. Cela vaut aussi bien lorsqu'on parle d'une évolution vers le socialisme que d'un retour au féodalisme. Les deux indiquent qu'il y a transition. Si nous ne disposons pas d'un moyen de parler des rapports humains dans cette transition, il ne reste que des concepts d'appartenance. La Heritage Foundation en fournit un exemple lorsqu'elle parle de démocratie. La démocratie est présentée comme une catégorie et une liste est donnée de ce qui appartient à cette catégorie. La liste est établie en fonction de différentes caractéristiques et de leur interprétation par ceux qui l'acceptent ou la rejettent. Viennent ensuite les différents partis et autres factions qui nous disent ce qui est vrai et ce qui est faux, et ainsi de suite. Il existe également des personnes occupant des positions privilégiées dont les explications se situent en dehors des listes officielles. Elles ont tendance à s'intéresser surtout à d'où viennent les mots. Ces mots s'ajoutent à la liste, en dehors de celle-ci. Un mot ou un concept peut être retracé depuis une époque lointaine jusqu'à aujourd'hui. On dit qu'on ne peut pas savoir ce que signifie la démocratie aujourd'hui, car elle a une histoire, et sa signification réside dans la compréhension de cette histoire. Tout le reste peut changer, mais pas ce mot. Il nous est transmis avec une liste, comme celle fournie par la Freedom House de la Heritage Foundation.

Les dirigeants affirment que si les concepts ont une histoire, ils ne peuvent pas avoir de définitions, car le contexte est toujours différent et il ne peut y avoir de consensus sur lequel tout le monde s'accorde. Telle fut la réaction de Nietzsche face à la Commune de Paris, à laquelle il s'opposait. (De la généalogie de la morale, 1887) Ce concept erroné a été largement popularisé et enseigné. Le postmodernisme accorde une place particulière à cet argument lorsqu'il postule qu'il n'y a aucune raison d'avoir des définitions modernes, car on ne peut pas définir des concepts comme la démocratie qui ont une histoire. Ainsi, une pression intellectuelle concertée est exercée sur chacun pour lui faire admettre que des définitions ne peuvent être données que s'il n'y a pas d'histoire. Or, tout ce qui revêt de l'importance dans la vie, quelle que soit la perspective de chacun, a toujours une histoire.

Pour les historiens, un des principaux arguments des dernières décennies est celui en faveur du néo-républicanisme. De nombreux documents ont été rassemblés et des comparaisons ont été établies entre le républicanisme et le libéralisme. Mais on avance alors ce même argument que des concepts tels que la démocratie et le républicanisme ont une histoire et ne peuvent être définis. Cette fausse idée est répandue dans le système universitaire anglo-américain. Elle s'est manifestée avec force aux États-Unis lorsque les « Pères fondateurs » débattaient de la définition de ce à quoi s'opposait le républicanisme et de ce qu'il défendait. Cela incluait l'idée que le républicanisme offre au peuple la possibilité d'accéder au pouvoir, ce que les pères fondateurs voulaient empêcher.

Un autre argument avancé après l'effondrement de l'URSS, et qui reste omniprésent, est que le républicanisme s'opposait à la domination. Cet argument a servi à masquer les contradictions réelles qui existent. Le contraire de la domination est la non-domination, mais l'idée véhiculée est que la domination est anti-liberté et que la non-domination est la liberté. Sur cette base, en ce qui concerne la démocratie étasunienne, on peut dire que l'opposition au fascisme est l'opposition à la domination exercée par Hitler, tandis que la non-domination, ce sont les libertés de la démocratie étasunienne. Ainsi va l'argumentation qui facilite l'imposition de la prétention que ce qu'il faut, c'est défendre la démocratie à l'américaine en opposition à ce qu'on appelle la domination extérieure.

On peut également prendre pour exemple la guerre civile aux États-Unis. Le président Lincoln a été confronté à ce problème lorsqu'il ne voulait pas admettre qu'une guerre civile était en cours. Il souhaitait la traiter comme un acte criminel commis par la Confédération du Sud, mais pas comme une guerre civile. Bien que la guerre ait débuté en 1860, Lincoln ne l'a qualifiée de guerre civile qu'en 1863. Cela s'explique en partie par le fait que la guerre civile a une résonance particulière dans l'histoire de la république, comme ce fut le cas avec la République romaine. Sur le plan conceptuel, la République romaine est toujours associée à la guerre, et en particulier à la guerre civile, et Lincoln souhaitait éviter cette association.

L'absence de définitions modernes fait obstacle à une historiographie précise

Il est également vrai que certains historiens commencent enfin à prendre conscience du fait que de nombreuses guerres faisaient rage à cette époque. L'agression des États-Unis à l'époque de la guerre civile remonte aux guerres menées contre les peuples autochtones (1840-1860) et à celle contre le Mexique (1846-1848), les généraux qui avaient dirigé ces conflits ayant ensuite pris la tête de la Confédération.

Lincoln ne pouvait pas considérer cela comme une guerre d'agression contre une république souveraine. Le Parti républicain (fondé en 1854), dont il faisait partie, était censé reposer sur des principes républicains, tandis que le Parti démocrate (fondé 1828) reposait sur des principes de la démocratie libérale. Pour Lincoln, il est difficile de voir là une guerre civile opposant des notions libérales à des concepts républicains.

Lincoln a finalement promulgué la Proclamation d'émancipation en janvier 1863, concernant uniquement les esclaves dans les États esclavagistes de la Confédération, et non l'ensemble des esclaves. Mais il l'a fait non pas dans le but de libérer les personnes asservies, mais dans celui de confisquer les biens de l'ennemi. Il s'est appuyé sur le droit international de la guerre, ou droit des nations, qui relevait des concepts républicains, pour encadrer cette mesure. Selon la conception républicaine, une personne ne pouvait être libre que dans un État libre, et les États esclavagistes n'étaient pas des États libres ; les personnes réduites en esclavage étaient donc considérées comme des biens. Cela est également conforme à l'arrêt antérieur de la Cour suprême dans l'affaire Dred Scott, rendu en 1857, qui stipulait que les esclaves n'avaient aucun droit, car ils étaient considérés comme des biens et non comme des êtres humains.

Comme l'a dit Marx, la guerre civile aux États-Unis fut la première fois dans l'histoire mondiale qu'une rébellion eut lieu au nom de l'esclavage plutôt que contre l'esclavage. Lincoln ne pouvait pas l'admettre. Son dilemme était qu'il y a les droits de propriété et les droits de la personne, et c'est la propriété qui, à l'époque comme aujourd'hui, jouissait des droits les plus étendus. Il s'agissait de savoir si les États-Unis étaient souverains et indépendants. La Confédération affirmait avoir raison ; sauf qu'elle ne respectait pas le principe constitutionnel selon lequel « tous les hommes sont créés égaux ». Or, les concepts de la Déclaration d'indépendance et de la Constitution des États-Unis reposent précisément sur ce principe.

La Proclamation d'émancipation stipule qu'un esclave relève du droit des nations, ce qui signifie qu'il ne relève pas du droit interne. Le droit des nations fournit également une base pour entrer en guerre.

Le problème aujourd'hui est que nous sommes encore complètement ancrés dans une vision juridique qui remonte au droit romain et au common law britannique, qui ont cette définition de la personne libre et de l'esclave. Une personne libre vit dans un État libre, ce qui signifie que c'est l'État qui détermine si l'on est libre ou asservi. Un esclave est une personne conquise, issue de guerres d'agression menées contre les sociétés africaines. Ces personnes provenaient de nombreuses nations. Elles ont été prises dans une conquête au sens du droit des nations et n'ont donc aucun statut en tant que personne ou peuple. L'affaire Dred Scott a confirmé ce principe, en affirmant que la raison pour laquelle les personnes d'ascendance africaine ne pouvaient pas se présenter devant un tribunal, n'avaient aucun statut, était qu'elles avaient été conquises.

Cette conception des esclaves conquis dépourvus de droits, plutôt que celle d'un peuple doté de droits, y compris le droit à l'autodétermination, est aujourd'hui utilisée par les États-Unis et Israël. Israël a été créé par l'ONU au nom de la lutte contre le génocide et des lois relatives au génocide ont été adoptées. Des termes, comme celui de « génocide », sont confondus avec le type de régime et de lois en vigueur. Les États-Unis et Israël considèrent les Palestiniens comme un peuple conquis, et non comme un peuple à part entière, et s'efforcent d'orienter le débat vers la question de savoir si les critères de la loi relative au génocide, notamment en matière d'intention, sont satisfaits.
Ce sont les conditions et les rapports humains qui déterminent s'il existe un peuple doté de droits et s'il y a génocide, et non l'État et les lois.

La représentation signifie transformer la volonté populaire en volonté légale

Revenons au problème du dilemme existentiel et ce qu'il implique. À l'université de Chicago, il existe un ouvrage sur la liberté d'expression intitulé Free Speech and National Security. Il traite du dilemme consistant à trouver un équilibre entre la liberté et ce que Hobbes appelait l'autorité. Jusqu'où la liberté peut-elle aller en temps de guerre ? Liberté et sécurité sont présentées comme des propositions. La proposition en faveur de la liberté et celle en faveur de la sécurité s'opposent l'une à l'autre, ce que le dictionnaire définit comme étant un dilemme[1].

Lincoln, dans son discours de Gettysburg (novembre 1863), prononcé après la Proclamation d'émancipation (janvier 1863), affirme clairement que la guerre est une guerre civile. Il présente deux propositions qui s'opposent : une nation conçue dans la liberté (impliquant l'indépendance et l'autodétermination) et vouée à tous les hommes créés égaux. Il évoque l'appartenance : « tous créés égaux ». Vient ensuite une deuxième proposition : l'oeuvre inachevée consistant à instaurer un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Il s'agissait là d'un concept républicain depuis les années 1830. La démocratie libérale ne défend pas cette idée. Mais ces deux propositions constituent un dilemme qui se pose aujourd'hui.

Il y a un vice fondamental dans l'argumentation avancée au sujet de la représentation et du fondement de la souveraineté. Il existe un conflit entre le républicanisme et la démocratie libérale, ce dernier s'étant révélé incapable d'endiguer ce retour en force de ce qu'on appelle l'extrême droite, un fascisme croissant qui porte également d'autres noms. Pour la Constitution, « égal » ne signifie pas égal maintenant ; c'est plutôt une aspiration, comme dans « laissez-moi vous vendre une histoire à propos d'une union plus parfaite ».

Il existe une contradiction fondamentale entre la création, qui est naturelle, et ce que les humains produisent par leur travail. Les intérêts de chacun découlent de ce qui est naturel, de l'intérêt personnel. Et il y a le travail que l'on accomplit, qui fixe les limites, définit tout ce que l'on fait.

On observe une tentative fondamentale de masquer les contradictions fondamentales existantes, en recourant aux concepts libéraux de la démocratie à l'américaine. Mitchel Franklin, qui mène un travail sérieux d'analyse du conflit entre les conceptions républicaines et libérales, évoque et fait référence à plusieurs types de constitutions aux États-Unis. La première constitution est celle proposée avant la Déclaration des droits, qui fut largement rejetée par ceux qui luttaient pour faire avancer la révolution démocratique. La deuxième est la Constitution qui contient la Déclaration des droits (les dix premiers amendements) et la troisième est celle comprenant les amendements 13 à 15, adoptés après la victoire sur l'esclavage. Franklin explique que Roosevelt a tenté, sans succès, d'instaurer une quatrième Constitution. Il évoque également le 10e amendement, qui fait référence aux droits conservés par le peuple (par opposition au « roi Trump ») : « Les pouvoirs qui ne sont pas délégués aux États-Unis par la Constitution, ni prohibés par elle aux États, sont réservés aux États respectivement, ou au peuple. » Cela reflète l'influence du droit romain par opposition au common law britannique.

Lorsqu'on donne des définitions modernes, les termes utilisés doivent être en rapport avec la proposition avancée. Par exemple, si l'on parle d'égalité, il y a égalité d'appartenance et égalité de transition, du point de départ au point d'arrivée, ce qui est étroitement lié à la représentation. La représentation est présentée comme une solution à la démocratie directe, où la guerre civile est une fatalité, comme le montre l'histoire. Lorsqu'on parle d'égalité, il existe des relations bien définies impliquant une dimension quantitative. Cela n'équivaut pas à mettre en évidence le compromis entre démocratie et oligarchie, en se basant sur ce qui est donné concernant la nature républicaine que la Constitution est censée revêtir. William Lloyd Garrison, un abolitionniste, s'opposait à la Constitution en tant que constitution de l'esclavage, et était contre ce compromis. Les citoyens sont censés renoncer à leur désir de se débarrasser de l'oligarchie, de l'aristocratie. L'idée est la suivante : « si nous pouvons prélever vos impôts et constituer une armée publique, à condition que ce soit nous qui décidions quand elle est utilisée, alors vous, le peuple, devez renoncer à votre désir de vous débarrasser de l'oligarchie » – qui est aujourd'hui l'oligarchie financière. Ce dilemme implique des propositions contradictoires, notamment celui de la création et du travail du peuple, par le peuple et pour le peuple.

Nous dirions que la représentation n'est pas contraire à la démocratie directe, mais qu'il existe plutôt un vice dans la conception couramment admise de la représentation. Une représentation significative doit transformer la volonté populaire de la collectivité en une volonté juridique qui soit pour le peuple. Le critère réside dans le fait de savoir si « de, par et pour le peuple » – la volonté populaire – se traduit en volonté juridique. Ce qui doit être représenté, c'est la volonté populaire.

Note

1. "Free Speech and National Security," Geoffrey R. Stone, 84 Indiana Law Journal 939 (2009) 

(Basé sur des Conversations du Centre d'études idéologiques tenues de 2008 à 2026)



Cet article est paru dans
Logo
Volume 56 Numéro 7 - 7 juillet 2026

Lien de l'article:
https://cpcml.ca/francais/Lml2026/Articles/LS56071.HTM


    

Site Web:  www.pccml.ca   Courriel:  redaction@pccml.ca