Les définitions modernes
De vagues notions à propos de ce qui existait dans le passé, des essais enflammés contre l'« ennemi », l'attisement des passions contre tous ceux avec qui on est en désaccord – aucune de ces manières d'agir ne peut être considérée comme une façon moderne de faire les choses. Mais ce n'est pas là que la controverse commence ou se termine. La question de l'heure est que les forces productives ont progressé à un point tel qu'il leur faut des considérations théoriques et idéologiques d'un calibre à briser les fers de la vieille pensée découlant des vieux rapports de production. Tant en termes de classes, où des millions de prolétaires composent la base sociale de la production moderne, qu'en termes de la révolution scientifique et technique, le monde est au bord d'où bien faire un de ses plus grands progrès dans l'histoire, ou bien connaître une de ses plus grandes catastrophes. Une fois libérées, les forces productives vont forcément mener à la création d'une société entièrement nouvelle, une société digne de l'être humain; si elles restent bloquées, il se produira une catastrophe aux proportions inégalées.
Pour s'attaquer au problème de libérer les forces productives, il faut des définitions modernes de la société. Une fois reconnu que la société moderne est la condition de la perpétuation du système sur lequel elle repose, il va de soi que la condition du changement de la société est le changement du système. Par où commencer le changement du système ? Il ne suffit pas d'observer quelques symptômes négatifs et de rédiger un appel programmatique pour s'y attaquer. Il ne suffit pas non plus de retracer l'origine du symptôme pour y remédier. Ce qu'il faut, en premier lieu, c'est élaborer une perspective moderne, une définition moderne du progrès, une conception moderne pour la grande voie de la civilisation. L'élaboration de cette perspective est la reconnaissance des intérêts de la classe ouvrière, des masses populaires et de la société elle-même.
Une définition moderne du progrès a nécessairement comme point de départ une définition moderne de tous les intérêts en jeu objectivement. La vieille controverse au sujet d'un conflit entre l'individu et le collectif ne suffit pas. Elle ne révèle pas entièrement ce qui est en conflit aujourd'hui et comment ces intérêts doivent être harmonisés pour ouvrir la voie au progrès de la société. Si l'on reconnaît que non seulement il existe des collectifs dans une société et que ces collectifs ont des intérêts qui se heurtent entre eux et se heurtent aux intérêts généraux de la société, mais aussi qu'au sein du collectif les intérêts individuels se heurtent à ceux du collectif, et que les intérêts de l'individu se heurtent à l'intérêt général de la société, on arrive à une définition moderne du problème clef qui doit être résolu à cette période. La résolution de ce problème ouvrira la voie du progrès social.
Le point de départ de cette résolution est l'exigence que soit créé un système qui reconnaît que tous les individus ont des droits inhérents fondamentaux qui viennent du fait que ce sont des êtres humains. En somme, le fait qu'un individu ait des droits inviolables en vertu de son humanité doit être la perspective, la définition moderne, la base sur laquelle tous les intérêts peuvent être harmonisés et la voie du progrès de la société ouverte.
Le progrès sans précédent et colossal des forces productives exerce une pression énorme sur la vieille conscience et les vieux rapports de production. En à peine cinq ans, une conscience moderne s'est formée à propos du système politique et économique. De plus en plus de gens réclament le droit d'exercer un contrôle sur leur vie. Dans le domaine politique, la conscience à propos du processus politique et le sentiment que les gens devraient avoir le droit de sélectionner les candidats avant d'exercer leur droit d'élire un député est une rupture par rapport à l'acceptation passive du vieux système dans lequel les maîtres d'esclaves des temps modernes sont élus au suffrage universel. Une conscience tout aussi radicale se voit dans la revendication du peuple que soit augmentés les investissements dans les programmes sociaux pour surmonter la crise économique. La conscience grandit également à propos de la nécessité d'élaborer des considérations théoriques et idéologiques basées sur la réalité actuelle au lieu de se soumettre aux dogmes. Cette conscience spontanée est le reflet de la pression des forces productives sur la vielle conscience et les vieux rapports de production, mais il se fait de plus en plus de travail pour transformer cette conscience en une activité planifiée pour atteindre un objectif précis. C'est une indication que les forces productives l'emportent sur l'ancien et cela trace la voie vers la création d'un système sur lequel pourra être construite une société moderne.
Il faut reconnaître qu'à ce point dans l'histoire, à cause du niveau de développement des forces productives, tous les êtres humains naissent en société. La notion qu'une personne naît seulement dans une famille et pas également en société n'a plus sa place. Mais le vieux monde exige que la société ne reconnaisse pas que les êtres humains naissent en société et accepte plutôt que les individus doivent se débrouiller par leurs propres moyens.
On dit souvent que les animaux acceptent un certain niveau de responsabilité envers leurs progénitures, mais pas envers leur espèce. Comment l'exigence que la société ne prenne aucune responsabilité envers ses membres peut-elle être considérée comme humaine ? La société est née du fait que les individus produisent leurs moyens de subsistance ensemble. Comment le moyen de subsistance peut-il être laissé à l'individu quand la base de l'obtention du moyen de subsistance est sociale ? Généralement parlant, aucune personne humaine ne peut créer son moyen de subsistance seul lorsque le processus de production est social. C'est reconnaître que le contenu technique et matériel de l'économie et des rapports de production présuppose l'existence d'un processus de production qui est social. Si la production est sociale, comment peut-on accepter l'exigence que les individus se débrouillent seuls ? Cette notion repose sur une définition archaïque : la loi de la jungle. Il n'y a absolument aucune raison de reconnaître la loi de la jungle comme fondement d'une société moderne.
Pour s'émanciper, la classe ouvrière doit reconnaître que tout individu a des droits inviolables en vertu de son humanité et que, en second lieu, la société a une obligation envers tous ses membres. Partant de ces deux présuppositions fondamentales, la classe ouvrière proposera dans le domaine de l'économie l'augmentation des investissements dans les programmes sociaux pour que tous les membres se voient garantir le plus haut niveau de vie possible selon le niveau matériel et culturel atteint par leur société et que le niveau de développement des forces productives doit entraîner l'élévation de ce niveau de vie. Dans le domaine politique, la classe ouvrière exigerait qu'il n'y ait pas d'élection sans sélection, c'est-à-dire que les électeurs choisissent les candidats plutôt que de devoir choisir entre des candidats qui leur sont présentés, mais sur lesquels ils n'exercent aucun contrôle. Elle exigerait l'établissement d'une démocratie moderne dans laquelle le peuple se gouverne lui-même. Les partis politiques doivent être subordonnés aux besoins du peuple et non l'inverse. Le peuple doit être le décideur en toute chose. Il faut des mécanismes politiques qui le facilitent. La classe ouvrière devra aussi déclarer que toutes ses considérations théoriques et idéologiques sont vérifiables et qu'elles sont au service de l'ouverture de la voie au progrès de la société.
La reconnaissance des droits inviolables que possèdent tous les êtres humains en vertu de leur humanité et que la société doit pourvoir aux besoins de tous ses membres soulève la question importante que l'individu a des obligations découlant du fait qu'il est membre de la société. Il est généralement admis qu'il n'y a pas de droits sans devoirs. Or, lorsque la société reconnaît fondamentalement que tous les individus ont des droits en vertu de leur humanité et qu'elle doit pourvoir à leurs besoins, la vie elle-même dicte que tous les individus ont le devoir de défendre, de renforcer et d'élargir ce système et la société basée sur les lignes directrices qui en découlent. Ils ont le devoir de créer un tel système, car il n'existe pas actuellement.
Tous les collectifs qui composent la société accepteront-ils ces deux principes fondamentaux ? La réponse est non. Certains seront d'accord et d'autre pas. L'attitude des différents collectifs dépend du sort qui leur est fait dans le système actuel. Ceux qui sont favorisés par le système existant, dans lequel ces deux principes fondamentaux ne sont pas reconnus, s'opposeront à cette définition moderne des droits et de la société. L'oligarchie financière est radicalement opposée à ces deux principes fondamentaux et même si c'est compréhensible, cela reste inacceptable. Toutefois, il est incompréhensible et inacceptable qu'il y ait des dirigeants syndicaux qui ne reconnaissent pas ces principes fondamentaux.
Il est présupposé que tout le monde veut ouvrir la voie au progrès de la société. Nous prétendons que cette voie ne peut être ouverte sans reconnaître ces deux principes fondamentaux. Qui plus est, ni les intérêts généraux de la société ni les intérêts spécifiques des individus ne seront servis si ces principes fondamentaux ne sont pas reconnus comme la base de toute société moderne. En d'autres mots, tous les individus, tous les collectifs dont l'intérêt est d'ouvrir la voie du progrès, et de la société elle-même, devront insister sur l'élimination de la base sociale de ceux qui deviennent des obstacles au progrès. Ils devront élaborer les considérations théoriques et idéologiques qui leur permettront d'atteindre leur but. C'est la somme et la substance des définitions modernes.
Tel que publié à l'origine dans Discussion, revue trimestrielle, printemps 1994 avec quelques modifications mineures apportées en 2026.
Cet article est paru dans

Volume 56 Numéro 6 - 6 juillet 2026
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