Les droits inhérents à la condition humaine

– Kathleen Chandler –

Les principes énoncés dans la Constitution des États-Unis ne sont pas pertinents lorsqu'il s'agit d'aborder la question des droits et de leur défense. Les droits ne sont pas des principes. Ce sont des actes d'être. Les droits inhérents à la condition humaine signifient précisément qu'ils ne sont pas des abstractions ou des aspirations, ils s'établissent et s'affirment par des actes d'être des êtres humains. C'est très différent de dire que les droits existent indépendamment du temps et de l'espace, incarnés par des avatars, comme le fait la Constitution des États-Unis, avec son principe que « tous les hommes sont créés égaux » et sa quête d'« une union plus parfaite ».

 Beaucoup disent que les principes évoqués dans la Constitution existent sous une forme incomplète et que pour avancer il faut les appliquer en pratique. Par exemple, Barack Obama dit que « nous valons mieux que cela », et enchaîne avec des déclarations telles que « nous ne sommes pas à la hauteur de nos principes », « nous devons concrétiser notre aspiration à former une union plus parfaite » et ainsi de suite. Ce n'est pas un hasard si, à l'origine, le mot « aspiration » pouvait signifier du vent.

Pour accéder à la conception des droits en vertu de la condition humaine, il faut accéder aux rapports humains qui existent au-delà des principes. Cela peut se faire en affirmant notre point de vue sur la nécessité du changement, résumé dans la phrase : « La compréhension requiert un acte de participation consciente de l'individu, l'acte de découvrir ». En partant de la reconnaissance de la nécessité de changement, il est possible d'établir un point de vue qui part des rapports entre les êtres humains et entre les êtres humains et la nature. L'ensemble des rapports humains est indispensable et indépendant de la volonté individuelle, contrairement aux principes qui, eux, descendent d'en haut.

Du point de vue des dirigeants, il n'est pas possible de voir au-delà de la médiation, le savoir étant fragmenté entre différents services (départements, silos) et relayé par les représentants souverains du gouvernement siégeant au Congrès. Notre point de vue sur la nécessité de changement part de la condition humaine, qui nous appelle à activer le facteur humain/conscience sociale, et à mener des actions concrètes d'affirmation.

Pour les dirigeants, il y a la projection de la perfection, d'une démocratie totale qui s'oppose, par exemple, au fascisme, ou encore le clivage entre l'illusion d'une union parfaite et la réalité. Ce qui est ignoré, c'est la réalité dans laquelle nous vivons et la lutte pour le pouvoir politique au sein de ces conditions matérielles telles qu'elles existent. Ce qu'il faut, c'est élaborer le type de politique qui doit être développé à l'heure actuelle en vertu de notre condition humaine.

Nous abordons cette question de la politique des droits en vertu de notre condition humaine par opposition à un quelconque principe moral. Les arguments de la fin de l'histoire » affirment que la démocratie libérale a atteint un état de perfection, son apogée. Tel est le principe moral. Depuis les années 1950, cela signifie qu'il doit y avoir une souveraineté politique (qui se traduit par le choix électoral dans un système multipartite) et une souveraineté des consommateurs (qui se traduit par le choix via les marchés). Ne pas avoir ces choix, c'est manquer de démocratie.

Dans la pensée des dirigeants, l'enjeu fondamental est ce qu'on appelle la « paix démocratique ». Le principe sous-jacent est que les démocraties n'entrent pas en guerre contre d'autres démocraties. Si vous appartenez au club des démocraties, les États-Unis n'iront pas en guerre contre vous. C'est cette vision qui a été fondamentalement développée par Hobbes au XVIIe siècle, au lendemain de la guerre civile anglaise.

Dans les années 1660, afin de surmonter la situation de guerre civile, Hobbes présente l'idée de la personne naturelle et de la personne morale. Il affirme que la multitude conclut des alliances (contrats) entre ses membres et une autre pour créer une personne morale qu'est l'État. Même si les États existaient déjà auparavant, c'est la première fois que le terme « État » fait son apparition. La conception de l'État a été approfondie au XVIIIe siècle dans le cadre du mouvement des Lumières en Europe.

La personne morale de l'État de Hobbes détient le monopole du recours à la violence et à la contrainte. La personne morale de l'État statue sur toutes les choses présentées comme souhaitables dans le préambule de la Constitution : le crime et le châtiment, la guerre et la paix, les recettes fiscales... Dans son chef-d'oeuvre Le Léviathan, lorsqu'il aborde le pacte de la multitude autorisant la personne morale de l'État à la représenter, Hobbes l'exprime ainsi : « J'autorise cet homme ou cette assemblée d'hommes, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même. » Il ajoute : « Les conventions sans épée ne sont que des mots et n'ont aucune force pour assurer la sécurité de l'homme » (chapitre 17).

Le préambule de la Constitution des États-Unis reprend le discours de la personne morale de l'État. On l'appelait la personne morale, la personne morale de l'État, une incarnation de la moralité. Vient ensuite la personnification de ce principe : un souverain placé au-dessus des factions partisanes et des égos des partis, qui a à coeur l'intérêt universel de la communauté, et dont la volonté peut être exprimée par l'intermédiaire de représentants.

Qui cette personne morale de l'État représente-t-elle ? Elle ne peut représenter la multitude, qui n'a aucune autorité puisqu'elle a déjà consenti par un pacte à se faire représenter par la personne morale de l'État. Désormais, tout ce que dit le représentant de la multitude devient la représentation de la multitude. L'idée est que, quoi que l'on puisse penser de la coercition et de la corruption, on doit se satisfaire du fait qu'il existe au moins cette personne morale de l'État, par opposition à un tyran sous la forme d'un monarque ou autre, contre lequel le peuple s'est rebellé. En d'autres termes, pour Hobbes, la moralité, la justice et les contrats n'existent qu'après la formation de l'État. La fonction ultime du gouvernement n'est pas de gouverner par bonne volonté, mais de faire respecter les lois par la crainte des conséquences, rendant ainsi la coopération des citoyens raisonnablement assurée.

Aujourd'hui, la conscience qu'acquiert le peuple dans la défense de ses droits et des droits de toutes et tous, est que les choses qui sont faites aujourd'hui ne sont pas faites en notre nom.

Un autre type de pouvoir politique

Les Première et Deuxième Guerres mondiales ont donné naissance à un autre type de pouvoir politique, celui de la classe ouvrière, des soviets, non pas fondé sur des déclarations et des règles reposant sur des principes moraux comme les constitutions bourgeoises, mais sur le centralisme démocratique – principe qui dit que l'appartenance à l'État reconnaît l'égalité de tous et que tous peuvent et doivent participer à la prise de décisions et superviser leur mise en oeuvre. L'État n'est pas établi au nom d'un représentant souverain et d'un principe moral appelé démocratie, mais en tant que pouvoir soviétique. Ce pouvoir soviétique a joué un rôle essentiel dans la défaite du fascisme et du nazisme, issus de la démocratie représentative.

Hitler a participé à la politique électorale. Il a consolidé son pouvoir en s'appuyant sur l'article 48 de la Constitution allemande, qui conférait des pouvoirs au président en cas de crise. L'article 48 avait déjà été invoqué à de nombreuses reprises dans les années 1920. Hitler n'était qu'un cas de plus. Il a ensuite aboli la Constitution, jugeant qu'il le fallait pour vaincre le pouvoir soviétique.

La coalition démocratique de l'époque, au sein du Front uni antifasciste, comprenait des capitalistes financiers et leur démocratie ainsi que le pouvoir soviétique fondé sur le centralisme démocratique. Après la Deuxième Guerre mondiale, vers le milieu des années 1950, en Union soviétique et dans les démocraties populaires, les travailleurs ont été privés des moyens d'exercer le pouvoir soviétique par une forme de dictature du Parti destinée à priver le peuple de son pouvoir. Ce processus a été favorisé non seulement par la transformation de l'URSS en superpuissance nucléaire rivalisant avec les États-Unis pour la domination mondiale, mais aussi par la capacité de l'État et du gouvernement, tant en URSS qu'aux États-Unis, à utiliser l'arme nucléaire pour supprimer toute forme de politique. La destruction de toute forme de politique se poursuit toujours, à tel point que la restructuration de l'État mène à l'anéantissement de l'État.

L'appel de l'histoire

Nous affirmons qu'il existe un ensemble de rapports humains. Quand nous établissons un point de vue de départ, nous devons reconnaître cet ensemble. Un ensemble ne se résume pas à une simple agrégation. Il englobe toutes les forces productives. Les rapports de production humains ont évolué au point qu'aujourd'hui, plus de 50 % de la population mondiale vit en milieu urbain. La Chine est désormais urbanisée à 50 %. Les relations entre la ville et la campagne ont radicalement changé.

Il existe d'autres rapports sociaux, comme ceux entre le travail intellectuel et le travail physique, qui ne sont pas distincts l'un de l'autre. Les rapports entre hommes et femmes sont en train de se désagréger. Il y a aussi le rapport social entre les générations. Autrefois, on ne s'inquiétait pas de savoir s'il y aurait une génération future. Par exemple, chez les peuples autochtones de l'Île de la Tortue, il y avait cette notion que l'action présente doit tenir compte des sept générations suivantes. L'action était fonction de ces sept générations.

Aujourd'hui, les humains ont créé des technologies capables d'anéantir l'espèce humaine, que ce soit par les armes nucléaires, les catastrophes climatiques ou autres. La démocratie représentative est incapable d'être en relation avec l'ensemble de rapports humains, car elle a une vision cloisonnée des choses, elle voit les problèmes à travers un agencement de bureaucraties, etc.

La technologie dont on parle a tout à voir avec le facteur humain/conscience sociale. La technologie, qui définit les relations entre l'humain et la nature, est un organe de l'humanité et, comme tout organe, elle est indispensable à son développement. Le développement et l'utilisation de la technologie dépendent du facteur humain/conscience sociale.

Les dirigeants ne cessent de dire que la guerre nucléaire éclatera par accident, mais comment peut-on parler d'accident quand il s'agit d'un système en place et connu depuis plus de 70 ans.

Pendant la guerre civile espagnole, l'image peinte par Pablo Picasso en 1937 de la ville basque de Guernica a été utilisée pour illustrer le bombardement aérien des villes. À cette époque, une catégorie appelée « civils » a été créée, par opposition aux « citoyens ». Comme les bombardements étaient menés par l'armée depuis les airs, les agresseurs ont inventé l'idée qu'un être humain est un civil, par opposition à un soldat. Puis la Deuxième Guerre mondiale a commencé à déchirer ce qui était auparavant maintenu par la personne morale de l'État, ce qui constituait le problème fondamental de toutes les constitutions issues des révolutions démocratiques : la scission entre le membre civil de la société civile et le citoyen membre de la société politique. Ce concept a été avancé par Rousseau et d'autres pour qui tout problème se présente sous la forme d'un paradoxe.

Prenons par exemple la question suivante : si, au sein de la société civile, des individus détiennent un pouvoir motivé par des intérêts privés, comment contenir ces intérêts égoïstes sans déchirer la communauté ? La réponse des dirigeants est d'imposer une conception de la souveraineté populaire dans laquelle la citoyenneté est une abstraction. Ils prétendent la réaliser en accordant certains droits civils tout en limitant les intérêts égoïstes, en particulier ceux des travailleurs et de leur force de travail. Dans cette situation, tout est divisé en deux : le citoyen et l'individu au sein de la société civile. Tant que nous continuerons de voir les choses par le prisme de la « personne morale de l'État », les gens accepteront leurs obligations et punitions et se sentiront impuissants à arrêter ceux qui sont au pouvoir à faire la guerre et à voir les droits comme des privilèges.

Considérer les droits comme des privilèges s'inscrit dans la continuité du Moyen Âge. De nombreuses luttes ouvrières du XIXe siècle, par exemple, étaient liées à des lois fondées sur une relation entre maître et serviteur, reconnue comme de l'esclavage. Le corpus juridique régissant les luttes ouvrières était celui du maître et du serviteur, les droits étant des privilèges accordés par le maître. L'opposition à cette notion, c'est d'agir en vertu de sa condition d'être humain.

Il existe une grande divergence dans la conception des droits humains. Une conception consiste à dire que, lorsqu'on parle de droits humains, il existe une essence humaine, un attribut. C'est comme dire que l'attribut du pouvoir producteur est le pouvoir.

Un attribut de quelque chose est une propriété. Par exemple, la couleur rouge peut être un attribut d'une rose, mais la rose n'est pas un attribut de la couleur rouge. Aujourd'hui, il est courant d'entendre des arguments irrationnels qui reviennent à dire que la rose est un attribut de la couleur rouge. Le prédicat se substitue au sujet, « rose rouge ». Il s'agit d'un problème qui remonte à la figure morale de l'État et à son évolution actuelle, dans un contexte où tout s'effondre, ce qui rend la situation encore plus dangereuse.

L'autre conception est que les droits existent en vertu de la condition humaine, où le facteur humain/conscience sociale doit être activé. Donc, d'un côté les droits sont vus comme un principe moral, issu de l'opinion publique, et ce qu'est la personne humaine peut être débattu. De l'autre il y a la reconnaissance que tous les rapports sociaux et l'ensemble des rapports humains sont indépendants de la volonté individuelle. C'est un fait, pas un principe. Les droits existent dans leur affirmation.

Certains affirment aujourd'hui que les nazis tentent de nous priver de notre État démocratique et que les droits humains sont une aspiration, tout comme l'union parfaite est une aspiration. L'autre conception est qu'il existe une norme établie selon laquelle ce qui est humain n'est pas une question d'opinion publique; c'est le point de référence à partir duquel nous partons. Ce n'est pas quelque chose à remettre en question et à débattre comme on le ferait avec l'opinion publique. La conception humaine de l'existence humaine n'est pas un mystère. Le simple fait d'être humain implique faire des réclamations à la société, par opposition à la conception des droits humains comme principe moral selon lequel une personne ou un groupe de personnes fait des réclamations aux dépens des autres personnes – l'une étant immorale, l'autre morale.

Ce qui se passe actuellement, y compris toutes les menaces proférées, découle de la notion originelle de personne naturelle et personne morale. La relation entre la société politique et la société civile ne se désagrège pas, elle se déchire. Et il semble que parmi les dirigeants, personne n'ait la moindre idée de ce qu'il faut faire pour y remédier. Lorsque Trump a été élu la première fois, et plus encore la deuxième fois, personne ne savait quoi en penser. Nous sommes dans une situation où rien ne peut être contrôlé par l'État existant. Les arguments qui se sont développés au fil des siècles ne sont plus valables. Il est même très difficile de trouver le vocabulaire permettant de parler de ces développements.

Il y a des conceptions qui sont si profondément ancrées dans la pensée qu'il est difficile de régler ses comptes avec la vieille conscience de la société. Le slogan : Qui décide ? C'est nous qui décidons ! est accepté comme légitime, mais n'est pas pour autant repris dans le discours politique. En Louisiane, lorsque David Duke, le « Grand Sorcier » du KKK, s'est présenté comme candidat au poste de gouverneur en 1991, les républicains ont voulu le désavouer, mais n'ont pas pu le faire. De leur côté, les démocrates ont présenté un escroc notoire. On voyait même des autocollants sur les pare-chocs disant : « Je vote pour l'escroc. » Cette élection a connu un des plus forts taux de participation des Afro-Américains, qui s'étaient mobilisés pour empêcher l'élection de David Duke. Ils affirmaient que quoi qu'il arrive, Duke ne devait pas être élu. Ils ont adopté cette position. Il ne s'agissait pas de voter pour le moindre des deux maux. Il s'agissait du fait qu'il n'y avait pas le choix : il fallait empêcher Duke d'accéder au pouvoir, un point c'est tout. La différence ne réside pas dans les idées, mais dans la volonté morale qui mène les gens à agir.

Les instruments de coercition se sont développés parce qu'une classe avait le loisir de le faire. Ce n'est pas l'inverse. Aujourd'hui, cet ancien modèle de contrôle, où la figure morale de l'État dictait ce qui pouvait et ne pouvait pas être fait, s'est effondré. Marx disait que ce paradoxe devait être résolu par une révolution démocratique.

L'achèvement de la révolution démocratique reste le problème de l'heure. Comment la classe ouvrière peut-elle accéder au pouvoir et s'y maintenir ? Telle est le problème posé et à résoudre. Tout ce qui a contribué à la conception de l'État – les notions de communauté, de famille, de machine, tout – n'a désormais plus aucun sens. L'importance de donner naissance à des définitions modernes est dans la classification de ce qui se passe et dans les guides pour l'action qui en découlent.

(Basé sur des Conversations du Centre d'études idéologiques tenues entre 2008 et 2026)



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Volume 56 Numéro 6 - 6 juillet 2026

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