250e anniversaire de la Déclaration d'indépendance des États-Unis
Qui est «Nous, le peuple»? Voilà la question
Une des caractéristiques des célébrations du 250e anniversaire de la Déclaration d'indépendance des États-Unis est la confusion totale sur le sens de cet événement historique. On parle beaucoup des arrangements mis en place au XVIIe siècle, proclamés dans la Déclaration d'indépendance de 1776 et ensuite inscrites dans la Constitution de 1787. Les interprétations sont nombreuses, mais la signification de ces documents est dissimulée derrière de nombreux voiles.
Notons également que nous vivons à une époque où ces arrangements ont été démantelés; ils ne fonctionnent plus. Cela vaut tout particulièrement pour le système de représentation inscrit dans la Constitution, adoptée en 1787 pour donner une forme de gouvernance à la Déclaration d'indépendance. Il en résulte d'étranges paradoxes qui sont très préoccupants. C'est un sujet qui mérite d'être débattu dans l'optique d'apporter des définitions modernes de la démocratie et de l'égalité qui ouvrent la voie au progrès.
La Déclaration d'indépendance proclame : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »
Elle conclut : « En conséquence, nous, les représentants des États-Unis d'Amérique, assemblés en Congrès général, prenant à témoin le Juge suprême de l'univers de la droiture de nos intentions, publions et déclarons solennellement au nom et par l'autorité du bon peuple de ces Colonies, que ces Colonies unies sont et ont le droit d'être des États libres et indépendants; [...] comme les États libres et indépendants, elles ont pleine autorité de faire la guerre, de conclure la paix, de contracter des alliances, de réglementer le commerce et de faire tous autres actes ou choses que les États indépendants ont droit de faire. »
Quant à la Constitution des États-Unis, son préambule énonce les objectifs fondamentaux du gouvernement : former une union plus parfaite, établir la justice, assurer la tranquillité intérieure, pourvoir à la défense commune, promouvoir le bien-être général et garantir les bienfaits de la liberté.
L'expression « Nous, le peuple » signifie que, en théorie, soit il s'agit de la multitude de personnes ayant conclu un contrat avec le gouvernement, et qu'il existe un contrat qui désigne un représentant – ce qui n'a pas de sens, car une constitution constitue, elle ne contracte pas –, soit « Nous, le peuple » est la personnification de l'État, qui peut être représentée par son président et le pouvoir exécutif. Cela pose également problème, car cela exclut le demos, le peuple – en d'autres termes, la démocratie elle-même –, ce qui sous-entend une situation de guerre civile.
Ce que représente l'expression « Nous, le peuple », c'est un avatar. Dans la philosophie indienne, un avatar désigne une représentation graphique ou physique d'une personne, d'une idée ou d'une divinité. Il s'agit de l'image d'un pouvoir descendu des dieux, qui prend une forme.
Aujourd'hui, on attribue généralement les conditions actuelles au capitalisme, au réchauffement climatique, à la cupidité, à l'ignorance ou à d'autres facteurs similaires. Des preuves empiriques sont avancées pour illustrer ou démontrer la cause invoquée. Dans ce type d'argumentation, alors que la majorité de la population ne possède pas de propriété privée, c'est à la propriété privée – c'est-à-dire à une infime minorité – que l'on attribue le pouvoir d'agir. Pourquoi ? Comment ? Le demos est encore exclu.
On prétend que les gens se sont volontairement asservis par contrat, comme si la personne est définie suivant les représentations proposées au XVIIe siècle par le théoricien politique britannique Thomas Hobbes, considéré comme l'un des pères fondateurs de la philosophie politique moderne. Cette conception, intégrée dans la pensée des « pères fondateurs » des États-Unis lorsqu'ils ont rédigé la Déclaration d'indépendance puis la Constitution, ne permet de résoudre aucun problème – ni ceux auxquels sont confrontés aujourd'hui les dirigeants, ni ceux auxquels sont confrontés les peuples. Cette théorie de la représentation ne peut pas tenir compte des rapports sociaux et de l'ensemble des rapports humains qui sont indispensables et qui existent indépendamment de la volonté de tout individu.
À l'instar du terme « démocratie », l'expression « Nous, le peuple » est utilisée pour personnifier ce qu'on appelle un représentant souverain. Censée consacrer le principe de souveraineté, l'auteur de cette souveraineté est la personne de l'État. On s'interroge rarement, voire jamais, sur les raisons pour lesquelles il en est ainsi et pourquoi cela devrait encore être le cas aujourd'hui.
On dit que la démocratie représentative tient compte de la multitude, c'est-à-dire de l'ensemble de la population appartenant à l'État. Le « Nous, le peuple » de la Constitution des États-Unis. La multitude, la majorité des personnes sont membres et l'État a le pouvoir de maintenir la multitude unie, évitant ainsi la guerre civile. L'une des justifications avancées est qu'une personne d'État est nécessaire car, sans l'État, la multitude elle-même s'effondrerait. Une autre justification est que les gens ne voudraient pas travailler de leur propre chef; ils sont fondamentalement paresseux, et doivent donc être contraints par un État à le faire. Le point de départ de cet argument est que les individus ne sont pas productifs par eux-mêmes, en tant qu'individus ou en tant que collectifs. La justification donnée est que, laissés à eux-mêmes, ils tricheraient, mentiraient, voleraient et se laisseraient corrompre. Pour contrôler la multitude, donc, il faut un État qui a le pouvoir de maîtriser à la fois la coercition et la corruption.
La conception qui découle de cette représentation est que la « personne de l'État » est une personne réelle – à une différence près. La différence est que cette personne détient le droit exclusif d'imposer une obligation à la multitude, car c'est ce qu'établit le pacte qu'elle a conclu. La raison invoquée est que c'est le seul moyen de contrôler la violence. Cette personne de l'État peut imposer une obligation en vertu du pouvoir qu'elle détient, y compris celui d'infliger la mort, d'infliger des sanctions, de faire la guerre et d'obliger autrui à en faire autant. Pour accomplir toutes ces actions, énumérées dans le préambule de la Constitution des États-Unis (1788), cette personne de l'État détient le monopole de l'usage de la force et de la violence.
Le pacte prévoit que l'État assure la sécurité contre la violence. Or, l'État étasunien est l'État le plus violent qui soit. La théorie fondée sur la thèse de l'alliance, telle qu'élaborée par Hobbes et enrichie par d'autres auteurs par la suite, ne peut rendre justice à cette réalité. Cela ne permet pas de résoudre le problème du recours excessif à la violence à des fins d'extermination, ni celui de l'absence de mécanismes permettant de demander des comptes à l'État ou à ses représentants.
Le principe inscrit dans la Constitution des États-Unis concernant ce pouvoir de l'État est attribué à « Nous, le peuple », mais en réalité cela fait référence aux signataires de la Constitution, les hommes fortunés de l'époque, ceux qui détenaient le pouvoir, et qui définissaient les droits comme des privilèges. Le préambule stipule :
« Nous, Peuple des États-Unis, en vue de former une Union plus parfaite, d'établir la justice, de faire régner la paix intérieure, de pourvoir à la défense commune, de développer le bien-être général et d'assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité, nous décrétons et établissons cette Constitution pour les États-Unis d'Amérique. »
Il y a trois aspects distincts à prendre en considération.
La première est la question de l'autorité. Elle s'inspire de notions anciennes selon lesquelles une monarchie exerce le pouvoir suprême et des principes sont énonçés pour constituer l'État. Dans ce cadre, le concept fondamental de la Constitution est qu'il doit exister une autorité au-dessus des partis, au-dessus des factions et de leurs intérêts particuliers. Il doit y avoir quelque chose de neutre, au-dessus des querelles.
Aujourd'hui, il est nécessaire de remettre en question le concept d'autorité inscrit dans la Constitution, car il ne tient plus la route. Ceux qui décrivent le président comme la personnification d'un monarque ne tiennent pas compte du concept fondamental de la Constitution, d'autant plus dans le cas d'un président doté du pouvoir d'utiliser l'arme nucléaire.
La deuxième partie de la Constitution porte sur l'idée que l'autorité est représentée soit par un seul individu, soit par un petit nombre d'individus, ce qui soulève la nécessité de contrôler la bureaucratie, qui est aujourd'hui gigantesque. En raison des factions au sein des oligarques qui se disputent le pouvoir, il est nécessaire d'assurer une médiation entre le pouvoir exécutif (qu'il s'agisse d'une monarchie ou d'une république) et la bureaucratie, et cela est censé se faire par l'intermédiaire de représentants. Aux États-Unis, c'est là le rôle du Congrès.
La troisième partie traite de la notion d'intérêts universels et du principe selon lequel l'armée ne doit pas prendre parti parmi les factions; elle doit représenter les intérêts de l'ensemble. Selon cette théorie, ces dispositions permettent aux dirigeants de contrôler la violence des factions. La première phrase que James Madison écrit dans le Federalist Papers n 10, L'Union comme rempart contre les factions et les insurrections intérieures, est la suivante : « Parmi les multiples avantages promis par une Union bien construite, il n'en est aucun qui mérite d'être plus exactement développé que sa tendance à freiner et à contrôler la violence des factions. »
Un problème fondamental dans tout cela est que cela ne nous dit rien sur le système de gouvernement, que le pouvoir suprême soit concentré entre les mains d'un dirigeant unique ou d'un petit groupe qui n'a de comptes à rendre à personne. Dans les deux cas, ni le système de gouvernement, ni la nature du pouvoir, ni la manière dont il est exercé ne sont révélés.
On dit que le contraire de la démocratie est l'autocratie – un système où le pouvoir absolu est concentré entre les mains d'un dirigeant unique ou d'un petit groupe qui n'a de comptes à rendre à personne. Qu'il s'agisse de guerre, de démocratie, de régime civil ou militaire, de guerre froide ou de guerre chaude – ces concepts sont présentés comme la représentation de quelque chose qui existe, comme s'ils existaient sous une forme incomplète, comme si ce que représente l'espèce humaine était imparfait, mais en quête de perfection.
La représentation telle qu'elle est donnée consiste à nommer des objets ou des phénomènes, comme des entités dotées d'une capacité d'action, comme s'il s'agissait de personnes humaines. Un problème majeur est que tous les arguments avancés aujourd'hui tendent à séparer les humains et la nature. Certains affirment que les humains sont devenus une force de la nature. Par exemple, ils sont capables de créer artificiellement des températures plusieurs fois supérieures à celle du soleil. Les deux – les humains et la nature – sont considérés comme deux entités externes, deux phénomènes distincts et extérieurs. Le problème réside alors dans le fait que nous devons intervenir pour rassembler les humains, les harmoniser, les hiérarchiser, les placer sous notre contrôle.
Cette séparation entre l'humain et la nature existe depuis la fin des années 1500, à l'époque où le mode de production capitaliste a émergé et remplacé les rapports féodaux. Cependant, surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles, le travail et la nature ne pouvaient plus être séparés lorsqu'il s'agissait de l'activité humaine. La classe ouvrière a pris sa place au centre de tous les développements. Ce n'est que dans la pensée qu'une séparation pouvait exister.
Les deux ne sont pas distincts. Tous deux sont nécessaires au développement des forces productives humaines. Les dirigeants tentent de résoudre ce problème de non-séparation en réduisant les êtres humains à une espèce qui n'existe qu'en tant que force productive, une force considérée non seulement comme extérieure à ce sur quoi elle applique son travail, comme la nature, mais aussi comme une force dispensable. La seule harmonisation possible serait alors réalisée par la médiation d'une politique appelée « démocratie représentative ».
Cela nous donne l'image d'une démocratie comme personnification des pouvoirs politiques humains qui ont évolué. Cela donne lieu à une conception selon laquelle nous avons affaire à la fois à l'évolution et à la révolution. Même si la démocratie est donnée en dehors de l'histoire, son développement est perçu comme évoluant à travers l'histoire, et l'on dit alors que l'histoire est périodiquement interrompue par des révolutions.
Faut-il dire que l'évolution engendre la révolution, qu'elles sont liées l'une à l'autre ? Le problème est que cette conception ne permet pas d'expliquer ce qui se passe dans le monde aujourd'hui, que ce soit aux États-Unis ou dans le cadre de leurs relations avec les pays qu'ils cherchent présentement à contrôler et à dominer. Les partisans de ce concept affirment également que cette évolution des systèmes politiques est désormais achevée, la démocratie libérale étant le point d'aboutissement du développement humain en matière de systèmes de gouvernement. Cela soulève une question évidente : face à l'échec manifeste des systèmes démocratiques libéraux existants, quelle sera la prochaine étape ?
(D'après les Conversations du Centre d'études idéologiques, 2008-2026)
Cet article est paru dans

Volume 56
Numéro 6 - 6 juillet 2026
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