La souveraineté au banc des accusés : les accusations mensongères de Washington contre Raul Castro et la criminalisation du droit de Cuba à la légitime défense

– Isaac Saney –

La récente décision du département de la Justice des États-Unis de mettre en accusation Raul Castro pour la destruction en vol d'un avion appartenant à l'organisation « Hermanos al Rescate » en 1996 n'est pas un acte de justice. Il s'agit d'une manoeuvre foncièrement politique de Washington pour intensifier la campagne qu'elle mène depuis des décennies contre la Révolution cubaine et d'une tentative de réviser l'histoire de l'agression des États-Unis contre Cuba.

Les accusations sont sans fondement, historiquement malhonnêtes et dangereuses. Plus troublant encore, l'acte d'accusation légitime implicitement les actions hostiles lancées contre Cuba depuis le territoire étasunien tout en refusant à Cuba le droit souverain élémentaire à la défense légitime tel que reconnu par le droit international.

Depuis le triomphe de la Révolution en 1959, les États-Unis mènent une guerre sans merci contre le peuple cubain. Cette guerre a pris de nombreuses formes : invasion, sabotage, guerre biologique, tentatives d'assassinat, étranglement économique et attentats terroristes. Bon nombre de ces opérations ont été organisées et financées depuis le sol des États-Unis ou tolérées par les États-Unis. Le bilan humain est dévastateur. Au moins 3478 Cubains ont été tués et 2099 autres blessés à la suite de ces actes de terrorisme et d'agression.

Parmi les victimes figurait Fabio Di Celmo, un jeune Montréalais d'origine italienne tué lors des attentats à la bombe contre des hôtels à La Havane en 1997, orchestrés par des terroristes anticubains liés à des réseaux opérant depuis les États-Unis. Pourtant, les architectes et les financiers de ces crimes ont bénéficié d'une protection à Miami tandis que Washington faisait la leçon à Cuba sur le « terrorisme ».

L'exemple le plus notoire est peut-être l'horrible attentat terroriste du 6 octobre 1976 contre le vol 455 de Cubana. Dans l'hémisphère occidental, il s'agit du premier et du seul attentat à la bombe contre un avion de ligne civil en plein vol. Cet acte odieux, qui a causé la mort des 73 passagers et membres d'équipage à bord, reste l'un des exemples les plus notoires du terrorisme anticubain perpétré par des contre-révolutionnaires violents. L'explosion du vol 455 a été orchestrée par les terroristes anticubains Orlando Bosch et Luis Posada Carriles, qui entretenaient tous deux des liens de longue date avec les services de renseignement des États-Unis.

L'inculpation de Raul Castro doit donc être comprise dans ce contexte historique et politique plus large. L'objectif n'est pas de rendre justice aux victimes, c'est de criminaliser la souveraineté cubaine.

Le gouvernement et les médias étasuniens continuent de présenter Hermanos al Rescate comme des acteurs humanitaires innocents menant des missions pacifiques. Mais même à l'époque, nombre d'observateurs ont rejeté ce récit simpliste. Mark Entwistle, qui était ambassadeur du Canada à Cuba lors de l'événement de 1996, a noté que l'organisation avait violé à plusieurs reprises l'espace aérien cubain, survolant La Havane à basse altitude et larguant de la propagande antigouvernementale. Il a en outre replacé l'événement dans le contexte plus large des organisations violentes d'exilés anticubains telles qu'Alpha 66 et Omega 7, des groupes largement associés à la violence terroriste contre Cuba.

Entre 1994 et 1996, les autorités cubaines ont recensé plus de 25 violations graves de l'espace aérien cubain par le groupe Hermanos al Rescate. Chaque violation a été officiellement signalée au département d'État étasunien, à la Federal Aviation Administration (FAA) et à l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI). Les responsables cubains ont demandé à plusieurs reprises à Washington de révoquer les permis des pilotes, de confisquer les avions et de mettre fin aux vols illégaux au départ du territoire des États-Unis. Ces appels ont été ignorés.

Les provocations n'ont cessé de s'intensifier. Le 13 juillet 1995, des avions ont pénétré dans l'espace aérien réglementé au nord de La Havane et ont largué des tracts de propagande. Les 9 et 13 janvier 1996, des avions ont de nouveau violé l'espace aérien cubain et déversé du matériel subversif le long de la côte. Cuba a publiquement averti que tout aéronef non autorisé pénétrant dans son espace aérien souverain serait intercepté et, si nécessaire, neutralisé. La note diplomatique 45 transmettant cet avertissement a été officiellement remise aux États-Unis le 16 janvier 1996.

Washington ne peut donc pas prétendre ne pas connaître ces faits.

Des preuves ont d'ailleurs permis d'établir par la suite que les responsables étasuniens comprenaient parfaitement qu'une confrontation meurtrière était probable. Les enquêtes menées par l'I TEAM de CBS4 Miami ont mis au jour des documents classifiés démontrant que de hauts responsables étasuniens savaient qu'une attaque était « possible », voire « probable ». Pourtant, les autorités ont tout de même approuvé des plans de vol qu'elles savaient faux, n'ont pas saisi les avions et ont refusé de poursuivre les violations répétées du droit cubain et du droit international.

En vertu du droit international, Cuba avait le droit de défendre son espace aérien et son intégrité territoriale. L'article 51 de la Charte des Nations unies reconnaît le droit inhérent des États à la légitime défense. Le cadre de l'Organisation de l'aviation civile internationale reconnaît de même que les aéronefs utilisés à des fins incompatibles avec leur statut civil perdent les protections habituellement accordées à l'aviation civile.

Les vols en question n'étaient pas de simples déviations innocentes et accidentelles d'une trajectoire. Les autorités cubaines ont fait valoir – en s'appuyant sur des preuves considérables – que ces vols s'inscrivaient dans une campagne de provocation soutenue comprenant des opérations de propagande, d'espionnage et de préparation d'actes de sabotage. Cuba a également soutenu que les avions avaient été abattus dans l'espace aérien et les eaux territoriales cubains, en présentant des données radar, des transcriptions et des coordonnées à l'ONU et à l'OACI.

De sérieuses questions ont également été soulevées concernant la manière dont les États-Unis ont traité les preuves. La station radar navale de Key West aurait effacé ses enregistrements seulement quinze jours après l'événement. Les États-Unis ont dissimulé aux enquêteurs certaines parties des enregistrements audio, omettant des segments cruciaux de six minutes relatifs à la localisation et aux mouvements des avions. Les témoignages utilisés dans les reconstitutions officielles ont eux-mêmes été contestés et, dans certains cas, n'ont jamais été vérifiés de manière indépendante.

Ce ne sont guère là les fondements d'une poursuite pénale crédible trente ans plus tard.

L'acte d'accusation reflète plutôt l'intensification des manoeuvres visant l'objectif ouvertement déclaré de l'administration Trump : un changement de régime à Cuba. À la suite de la campagne de pression menée par Washington contre Nicolas Maduro au Venezuela, le président Donald Trump a fait la déclaration sinistre que « Cuba serait la prochaine ». Les accusations portées contre Raul Castro ne sont donc pas de simples poursuites judiciaires rétrospectives; ce sont des instruments de guerre géopolitique.

Comme on pouvait s'y attendre, les Cubains ordinaires ont vu l'acte d'accusation tel qu'il est. Rosmery Peña, conseillère juridique à la retraite, a défendu les actions de Cuba, affirmant clairement que si l'espace aérien cubain était violé, le pays avait tout à fait le droit de prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher de nouvelles incursions. René Sierra, ouvrier du bâtiment, a déclaré que les Cubains résisteraient à toute agression extérieure, tandis qu'Agustín Sanabria, ancien fonctionnaire du ministère de la Justice, a rejeté l'idée fantaisiste que Cuba pourrait être déstabilisée par des campagnes de pression orchestrées de l'extérieur. Ces réactions reflètent une mémoire historique plus profonde, forgée par des décennies de résistance à l'hostilité des États-Unis.

L'accusation de Washington révèle également un deux poids, deux mesures flagrant. Les États-Unis ont maintes fois revendiqué pour eux-mêmes une doctrine expansive de légitime défense, justifiant des interventions militaires, des frappes de drones, des assassinats et des invasions partout dans le monde au nom de la protection de leur sécurité nationale. Pourtant, lorsque Cuba agit pour défendre sa propre souveraineté contre les provocations répétées lancées depuis le territoire étasunien, elle est qualifiée de criminelle.

Ce geste n'est pas fortuit. Il suit la présomption impérialiste que seuls les États-Unis ont des intérêts légitimes en matière de sécurité et que les nations qui résistent à la domination étasunienne ne peuvent jamais prétendre aux droits accordés aux États souverains en vertu du droit international.

La campagne contre Cuba n'a jamais fondamentalement porté sur la démocratie ou les droits humains. Elle a toujours visé à punir une petite nation pour avoir affirmé son indépendance, rejeté la domination étasunienne et poursuivi un projet social alternatif ancré dans la justice sociale, la solidarité internationale et l'anti-impérialisme.

L'inculpation de Raul Castro n'est donc pas simplement une attaque contre un individu. C'est une tentative de délégitimer le droit de Cuba d'exister en tant que nation souveraine capable de se défendre contre l'agression.

Loin de faire avancer la justice, ces accusations normalisent le terrorisme et la déstabilisation mêmes que Cuba subit depuis plus de six décennies. Elles signalent aux réseaux anti-cubains violents que les actes hostiles lancés depuis le sol des États-Unis peuvent se poursuivre avec la protection politique de Washington.

L'histoire, cependant, ne validera pas ce dernier acte de coercition. La Révolution cubaine a survécu à l'invasion, au sabotage, aux complots d'assassinat, au blocus économique et au terrorisme. Elle a perduré parce que des millions de Cubains comprennent que derrière chaque campagne étasunienne se cache le même objectif immuable : la destruction de l'indépendance cubaine elle-même.

Isaac Saney est professeur et spécialiste des études sur Cuba et des études afro-cubaines au sein du département d'études sur la diaspora africaine et d'histoire de l'université Dalhousie, à Halifax, au Canada. Il est également membre du comité exécutif du Réseau canadien pour Cuba.



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Volume 56 Numéro 34 - 22 mai 2026

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