Le charabia sur la construction de logements, c'est jouer avec la vie des gens

Manifestation à Montréal pour le droit au logement, 13 septembre
2025
L'une des réussites du gouvernement Carney serait le programme Maison Canada qu'il a mis en place le 14 septembre. Dotée d'un budget de 13 milliards de dollars, cette agence fédérale s'engage à construire, financer et soutenir des projets de logements abordables partout au Canada. Mais qu'est-ce que cela signifie exactement ? Il ne fait aucun doute que ce qui est « abordable » est déterminé par les promoteurs immobiliers, et non par ce que les résidents. En quoi son apparat et ses paillettes diffèrent-ils de ceux de ses prédécesseurs, qui ont eux aussi tout promis au nom du bien public sans apporter de solutions à la crise du logement ?
Depuis les années 1980, sous le gouvernement de Brian Mulroney, puis sous le gouvernement de Jean Chrétien et les gouvernements qui ont suivi, des coupes massives ont été effectuées dans le financement du logement social.
Au
milieu des années 1990, le gouvernement Chrétien a supprimé le
Régime d'assistance publique du Canada, qui exigeait des
provinces qu'elles respectent les normes nationales en matière
d'aide sociale. Ces normes comprenaient le droit à un revenu
tenant compte des besoins budgétaires de la personne,
l'interdiction de toute discrimination fondée sur la province
d'origine du bénéficiaire, un mécanisme d'appel et
l'interdiction d'obliger un bénéficiaire de l'aide sociale à
travailler en échange de prestations. Tout cela a été fait au
nom de la « rareté des fonds » pour financer les
programmes sociaux et de la nécessité de donner la priorité au
remboursement de la dette nationale.
Pendant l'ère Chrétien, de 1993 à 2003, le seul investissement du gouvernement fédéral dans de nouveaux logements sociaux a été un programme ponctuel de 89 millions de dollars en 2001.
Dans un document intitulé Un aperçu de l'état de l'itinérance au Canada, préparé en 2014 pour le Mouvement pour mettre fin à l'itinérance à Montréal, Alison Smith souligne qu'en 1996, le gouvernement fédéral a transféré la gestion des logements sociaux aux provinces. L'Ontario a ensuite transféré la responsabilité des logements sociaux aux municipalités. En 2001, le gouvernement libéral de la Colombie-Britannique a procédé à de nouvelles coupes dans le financement des logements sociaux.
Alison Smith souligne également les effets délétères de la fermeture des établissements psychiatriques qui a eu lieu dans tout le pays entre les années 1970 et 1980. Cette mesure a été justifiée par le fait que les personnes concernées vivraient mieux dans la communauté plutôt que dans des institutions, mais les aides dont elles avaient besoin ne les ont pas suivies dans la communauté, avec les résultats prévisibles que l'on connaît.
L'auteure note que « les pensionnats ont également fermé leurs portes, et le pays a assisté à une urbanisation des populations autochtones. Beaucoup d'Autochtones qui ont déménagé dans les grandes villes ont subi des traumatismes inimaginables et un passé violent, et ont été séparés de leur culture et de leur langue. En plus du racisme, les Autochtones continuent de se heurter à des obstacles systémiques en matière de logement et de soutien, et représentent une part disproportionnée de la population sans abri dans de nombreuses villes canadiennes, en particulier dans l'Ouest. »
En 2017, les libéraux de Trudeau ont annoncé qu'ils « réduiraient de 50 % le nombre de sans-abri chroniques ». Plus tard, dans le discours du Trône de 2019, les libéraux ont déclaré qu'ils « renforçaient leur engagement et se fixaient pour objectif d'éliminer complètement l'itinérance au Canada ». D'autres engagements ont été pris par le gouvernement Trudeau en 2024. Aucun de ces engagements, ni les résultats éventuellement obtenus, n'ont été mentionnés par le gouvernement Carney.
Pourquoi Mark Carney pense-t-il que les Canadiens croiront que sa stratégie géniale est différente de celles de ses prédécesseurs ? En substance, l'objectif est de payer les riches et de faire en sorte que les individus et les familles se battent pour obtenir les « avantages » qui leur seront accordés. C'est un discours cynique de banquier de A à Z.
En outre, le premier ministre et son gouvernement, dans leur arrogance, nient les décennies de recherche menées par les organisations de défense du droit au logement et les experts en logement, qui ont maintes fois exposé ce qui est nécessaire pour mettre fin au fléau de l'itinérance au Canada.
Mark Carney affirme que sa
nouvelle agence fédérale Maisons Canada « va transformer la
collaboration entre les secteurs public et privé et utiliser des
méthodes de construction modernes tout en favorisant l'émergence
d'une toute nouvelle industrie canadienne de l'habitation.
L'organisme tirera parti de terrains publics, offrira des
incitatifs financiers flexibles, mobilisera des capitaux privés,
facilitera la conclusion d'importantes transactions de
portefeuille et aidera les fabricants d'aujourd'hui à bâtir les
logements dont ont besoin les Canadiens et les
Canadiennes. »
« Tirer parti de terrains publics » ? Quels terrains ? « Incitatifs financiers flexibles » ? Cela ressemble à une promotion pour les banques, déguisée pour donner l'impression d'un bénéfice pour l'emprunteur. « Mobiliser des capitaux privés » ? Les promoteurs immobiliers font partie des secteurs les plus corrompus du capital financier. Que leur offre donc Carney après qu'ils ont bénéficié de tant d'« incitations » précédentes ? « Faciliter la construction d'importantes transactions de portefeuille » ? Encore un discours de conseil d'administration sous prétexte que Maisons Canada « axera principalement ses efforts sur les logements hors marché. L'organisme s'assurera de répondre à divers besoins en matière de revenus dans le cadre d'une initiative nationale visant à doubler la construction de logements, à rétablir l'accessibilité financière et à réduire l'itinérance. » Le logement « hors marché » signifie invariablement davantage de programmes avantageux pour les promoteurs immobiliers qui construisent des condominiums de luxe tout en ayant un petit quota d'appartements « abordables ».
Les « importantes transactions de portefeuille » sont censées être un ensemble continu de « multiples projets individuels, programmes et même opérations » gérés conjointement afin « d'atteindre des objectifs organisationnels stratégiques et de maximiser la valeur globale et le retour sur investissement ».
Mark Carney présente la construction de logements comme un signe de brillance, une idée épatante qu'il a découverte et qu'il offre aux Canadiens comme si, désormais, grâce à son génie financier, le droit au logement sera garanti, car il s'agit d'un « engagement stratégique qui équilibre le risque et le rendement en hiérarchisant, en allouant des ressources et en optimisant en permanence un ensemble diversifié d'initiatives qui contribuent à la stratégie commerciale globale ».
Incroyable.
Voici les « trois piliers » du programme Maisons Canada tels qu'annoncés par le gouvernement Carney.
« Tout d'abord, Maisons Canada établira des partenariats avec l'industrie, d'autres ordres de gouvernement et les communautés autochtones afin de bâtir des logements abordables rapidement et à grande échelle. [...]
« Ensuite, Maisons Canada va investir des capitaux, créer de la demande et exploiter des technologies innovatrices dans le domaine du logement afin de bâtir plus rapidement et de manière plus durable tout au long de l'année. [...]
« Enfin, Maisons Canada adoptera la nouvelle politique « Achetez canadien » du gouvernement et accordera la priorité aux projets réalisés à partir de bois d'oeuvre et d'autres matériaux canadiens. »
Comme si construire en utilisant des technologies modernes et des ressources canadiennes était une invention nouvelle, M. Carney a également rendu publics les quatre premiers investissements et initiatives de BCH lors de l'annonce :
« 1. Alors que Maisons Canada procède à l'aménagement de terrains publics appartenant à la Société immobilière du Canada, l'organisme privilégiera l'utilisation de logements préfabriqués innovateurs. Dans un premier temps, Maisons Canada accordera la priorité à six sites afin de construire 4 000 logements préfabriqués sur des terrains fédéraux, avec une capacité supplémentaire pouvant atteindre 45 000 logements dans l'ensemble du portefeuille. [...] Ces premiers sites seront situés à Dartmouth, à Longueuil, à Ottawa, à Toronto, à Winnipeg et à Edmonton. [On peut supposer que Vancouver, où la crise du logement est l'une des plus graves du pays, fait partie des « investissements et initiatives » – ndlr].
« 2. Afin de protéger les logements locatifs abordables actuels, le Fonds canadien de protection des loyers, doté d'une enveloppe de 1,5 milliard de dollars, sera lancé sous l'égide de Maisons Canada. Cette initiative aidera le secteur du logement communautaire à acheter des immeubles de logements locatifs à risque, afin de garantir que ceux-ci restent abordables à long terme. [...]
« 3. Maisons Canada investira 1 milliard de dollars dans la construction de logements supervisés et de transition pour les personnes en situation d'itinérance ou à risque de le devenir. L'organisme collaborera avec des partenaires clés des provinces, des territoires, des municipalités et des communautés autochtones pour assortir ces investissements fédéraux de mesures de soutien en matière d'emploi et de soins de santé.
« 4. Maisons Canada s'associera à la Société d'habitation du Nunavut afin de bâtir plus de 700 logements publics, abordables et supervisés. Environ 30 % des logements devraient être construits hors chantier, à l'aide de méthodes de construction innovantes telles que la préfabrication. »
En ce qui concerne Maisons Canada, le gouvernement fédéral a annoncé le 19 septembre qu'il « compléterait les 1,5 milliard de dollars de prêts accordés au volet nouvelles constructions du Fonds pour le logement abordable ». Il s'agit de l'un des deux « sous-volets » du Fonds qui offrirait des prêts remboursables à faible taux d'intérêt et des prêts remboursables.
Aucune mention n'est faite de ce que les personnes vulnérables doivent faire pour être admissibles à l'un de ces prêts, ni de qui jugera de leur capacité de remboursement ou de leur « mérite » à bénéficier d'une remise de dette. Mais bon, à quoi servent les « sous-volets » si ce n'est à couvrir tous les cas de figure ? Dans ses plans, le gouvernement Carney ne quantifie pas le problème de l'itinérance au Canada, ni ses causes. Les partis cartellisés et les gouvernements qu'ils forment, y compris les libéraux de Carney, ne parlent pas des droits qui appartiennent à chacun du fait qu'il est un être humain, notamment le droit au logement en tant que nécessité fondamentale de la vie.
Le gouvernement Carney ne dit même pas quand ses plans mettront fin à l'itinérance dans son économie qu'il a l'intention de rendre la « plus prospère » de tous les pays du G7 (Canada, États-Unis, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Italie, Japon).
À la fin du mois d'août, le Vietnam, dont la population est 2,5 fois supérieure à celle du Canada, a annoncé que l'itinérance avait désormais disparu dans ce pays. En comparaison, le gouvernement Carney promet de présenter un « budget d'austérité » le 4 novembre, avec des coupes massives dans les services publics fédéraux, tout en augmentant le financement de la militarisation et des préparatifs de guerre à hauteur de centaines de milliards par an d'ici 2030.
Le cynisme du gouvernement Carney consiste à parler de l'« accessibilité financière » lorsqu'il aborde la crise du logement. Par un tour de passe-passe, il donne l'impression qu'en laissant le marché régler le problème, les besoins de la population en matière de logement seront satisfaits.
Le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) a publié un calcul de ce qu'il appelle le salaire locatif, c'est-à-dire le salaire horaire nécessaire pour payer un loyer tout en travaillant 40 heures par semaine et en consacrant 30 % de son revenu au logement. Dans une mise à jour basée sur les statistiques de 2024 concernant les loyers des appartements d'une ou deux chambres, il a constaté que Toronto et Vancouver figuraient en tête de la liste des villes les moins abordables, une personne travaillant à temps plein devant gagner près de 38 dollars de l'heure pour pouvoir se loger dans un appartement d'une chambre.
À Vancouver, Toronto et Calgary, le salaire locatif pour un appartement d'une chambre est plus du double du salaire minimum, a souligné le CCPA. Sur 62 villes, seules huit permettent de se loger dans un appartement d'une chambre à un prix abordable tout en travaillant à temps plein au salaire minimum, ajoute le CCPA. Il souligne la nécessité évidente d'augmenter le salaire minimum et de prendre des mesures pour contrôler les loyers.
Un loyer inférieur de 20 % au prix du marché est considéré comme « abordable », même s'il reste hors de portée des familles à faible revenu, selon John Gordon, PDG de Logement coopératif national autochtone inc., qui écrit dans le Hill Times. Il estime que la crise du logement est le résultat de la « financiarisation » du logement, qui n'est plus considéré comme un foyer, mais comme un investissement. Il souligne que de nombreux Autochtones du Canada font partie de la première ou de la deuxième génération à ne pas avoir fréquenté les pensionnats indiens et ne disposent donc pas d'un patrimoine intergénérationnel à transmettre à leurs familles.
« Nous sommes simplement confrontés à un défi plus important que la population générale en matière de logement. Si la population générale est en crise, imaginez ce que cela représente pour les Autochtones », écrit l'auteur.
Le ministère du Logement, des Infrastructures et des Collectivités du Canada indique que Maisons Canada travaillera avec « un large éventail de parties prenantes, notamment des promoteurs immobiliers, des partenaires autochtones, des gouvernements provinciaux et territoriaux, des institutions financières et des experts en méthodes de construction modernes ».
Le gouvernement Carney fait du neuf avec du vieux avec ses propositions pour accroître « l'accessibilité » qui sont une justification pour les stratagèmes pour payer les riches. Ce qui est « nouveau », ce n'est pas la façon dont son programme de construction de logements joue avec la vie des gens, mais la façon dont il s'inscrit dans sa politique de destruction de l'édifice national du Canada. Il transforme chaque Canadien, Québécois, Autochtone, Inuit et Métis en une relation personnelle individuelle avec des intérêts commerciaux privés étroits auxquels ils sont censés se livrer à leur merci.
Mark Carney est maître de l'art du charabia. Pas étonnant qu'il aime citer l'ancien pape. Dans son livre Valeur(s), il invoque un déjeuner au Vatican avec le pape François, au cours duquel celui-ci lui aurait dit : « Votre travail consiste à retransformer la grappa en vin, à retransformer le marché en humanité. » Comme le pape, Mark Carney oublie que la grappa n'est pas fabriquée à partir de vin et ne peut donc pas être « retransformée » en vin, tout comme le marché capitaliste n'est pas organisé pour répondre aux besoins de l'humanité.
Cet article est paru dans

Volume 55 Numéro 10 - Octobre 2025
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