Les prétentions d'« édification nationale » derrière les dépenses militaires de Carney

– Georges Côté –

La Stratégie industrielle de défense du gouvernement Carney s'accompagne de la grande prétention, non pas d'équiper le Canada pour se défendre contre les agressions étrangères, mais de stimuler le développement économique et l'innovation et de « diversifier » pour être moins dépendant des États-Unis. Bien que les communications du gouvernement n'utilisent pas ce terme, les commentateurs parlent d'un « keynésianisme militaire », d'une « renaissance économique », d'un « concept révolutionnaire ». En d'autres termes, la « renaissance » de Carney fonde le développement économique non pas sur le besoin de répondre aux besoins croissants de la population canadienne et de son économie, mais sur la guerre et l'encouragement à la guerre, où il devient dans l'intérêt du Canada qu'il y ait plus de guerres et que les guerres durent aussi longtemps que possible. C'est faire abstraction du fait que la production de guerre nuit considérablement à l'économie, puisqu'elle retire des sommes énormes de l'économie pour des armes et des armements qui sont détruits et ne rapportent rien à l'économie. La production de guerre liée à la machine de guerre des États-Unis sape également les relations fraternelles avec les peuples du monde, en particulier avec ceux qui subissent le plus durement ces guerres.

L'importance accrue accordée aux dépenses militaires conduit nécessairement à un appauvrissement supplémentaire des travailleurs dans l'ensemble de l'économie. Les dépenses consacrées à la production de guerre représentent une augmentation de la valeur totale des biens produits qui sont consommés à des fins inutiles et qui n'ont aucune valeur pour ce qui est de répondre aux besoins des travailleurs. Pourtant, chaque dollar public dépensé pour la production de guerre fait partie de la masse monétaire en circulation et diminue la partie que les gens peuvent utiliser pour acheter des biens qui satisfont leurs besoins. La même quantité d'argent en circulation est utilisée pour acheter moins de biens utiles. Qu'ils soient employés ou non dans l'industrie de la défense, les travailleurs sont alors rémunérés avec ces dollars gonflés.

Voici quelques citations de responsables gouvernementaux qui soutiennent cette prétention que la production de guerre stimulera le développement économique et l'innovation, et diversifiera les marchés pour les produits canadiens.

« La transformation de nos capacités militaires peut contribuer à transformer notre économie. À l'heure actuelle, la Défense nationale représente déjà plus de 275 000 emplois directs et indirects [...] Le renouvellement de notre engagement en faveur de la défense créera des dizaines de milliers de carrières enrichissantes et bien rémunérées pour les travailleurs canadiens. [...] Il stimulera l'innovation dans des secteurs tels que l'intelligence artificielle, les sciences quantiques et la cybernétique. » – Le premier ministre Carney annonce le plan du gouvernement visant à réinvestir pour rebâtir et réarmer les Forces armées canadiennes, le 9 juin 2025

« Le monde est de plus en plus dangereux et divisé. Le Canada doit renforcer sa défense pour mieux protéger sa souveraineté, ses intérêts et ses Alliés. Ces investissements permettront non seulement de renforcer nos capacités militaires, mais aussi de développer nos industries et de créer de bons emplois bien rémunérés dans notre pays. Si nous voulons un monde plus sûr, nous avons besoin d'un Canada plus fort. » – Communiqué de presse du cabinet du premier ministre sur l'engagement envers l'OTAN, 25 juin 2025

« Nous dotons nos Forces armées des capacités et du soutien dont elles ont besoin pour protéger la population canadienne et respecter les engagements que nous avons pris globalement. Cet investissement sans précédent permettra de renforcer notre souveraineté et d'investir dans l'économie canadienne grâce à la mise en place d'une industrie de défense de calibre mondial qui stimulera l'innovation et la création d'emplois. » – David McGuinty, ministre de la Défense, « Le nouveau gouvernement du Canada réinvestir pour rebâtir les Forces armées canadiennes », communiqué de presse, 9 juin 2025

« En renforçant les Forces armées canadiennes, nous bâtissons également l'industrie canadienne : en stimulant l'innovation, en créant de bonnes carrières pour les travailleurs et travailleuses du Canada et en ouvrant de nouvelles possibilités aux entreprises canadiennes. » – Cabinet du premier ministre, communiqué de presse, 8 août 2025

« Le Canada consacre 3,5 % de son PIB aux capacités militaires de base et 1,5 % supplémentaire aux infrastructures de sécurité à double usage (aéroports, ports, télécommunications, systèmes d'urgence), c'est-à-dire à des dépenses qui recoupent directement les capacités économiques civiles. » – Le Canada se joint au nouvel engagement de l'OTAN en matière d'investissements de défense, 25 juin 2025

Qui empoche l'argent des dépenses de défense du Canada ?

Outre l'argument selon lequel cela favorise le développement économique, le gouvernement Carney affirme que l'un de ses objectifs en matière de dépenses de défense et de commerce est de « se diversifier pour réduire la dépendance vis-à-vis des États-Unis ». L'industrie militaire canadienne est tellement intégrée à l'économie de guerre étasunienne qu'il est difficile de déterminer où commence et où finit la propriété. Sans parler du fait que, sur le plan militaire, l'armée canadienne est pratiquement sous le commandement des États-Unis.

Néanmoins, certains affirment qu'avec la Politique des retombées industrielles et technologiques (RIT), les achats militaires canadiens « contribuent aux emplois, à l'innovation et à la croissance économique dans l'ensemble du pays », car la RIT « oblige, par contrat, les entreprises qui se voient attribuer des contrats d'approvisionnement en matière de défense à mener des activités commerciales au Canada d'une valeur qui équivaut à celle des contrats qu'ils ont obtenus ».

Voici une liste des entreprises qui devraient bénéficier ou qui bénéficient déjà des dépenses militaires du Canada. La mention « propriété canadienne » ou « propriété étrangère » est nominale, telle qu'elle figure officiellement dans les registres d'approvisionnement, même si les « propriétés canadiennes » n'appartiennent pas au peuple canadien. Mais même avec cette définition, la majeure partie des dépenses militaires du gouvernement canadien finit par aller à des entités sous propriété et contrôle étrangers.

Principaux bénéficiaires des dépenses militaires du Canada

- Mise en oeuvre de la première série de destroyers de Fleuves et rivières (CSC) chez Irving (entreprise canadienne) : 8 milliards de dollars canadiens pour les navires 1 à 3 (taxes comprises), contrat attribué le 3 mars.

- Avion de patrouille P-8A Poseidon : contrat de la marine américaine de 3,4 milliards de dollars US avec Boeing (propriété étasunienne) pour la construction de 14 P-8A pour le Canada (annoncé le 29 février 2024).

- F-35 achetés à Lockheed Martin (entreprise étasunienne) : 19 milliards de dollars canadiens (janvier 2023), mise à jour du vérificateur général : 27,7 à 33,2 milliards de dollars canadiens (10 juin).

- A330 MRTT (capacité stratégique de transport et de ravitaillement en vol) : 3,6 milliards de dollars canadiens attribués à Airbus Defence and Space (25 juillet 2023). Airbus est détenu conjointement par la société européenne aéronautique et spatiale franco-germano-espagnole et par la société britannique BAE, qui détient 20 % des parts.

- SkyAlyne FAcT (propriété canadienne) : 11,2 milliards de dollars canadiens pour un contrat de 25 ans portant sur la formation complète des équipages (28 mai 2024).

- LVM (véhicules logistiques de l'armée), GDLS-Canada + Marshall : 1,5 milliard de dollars canadiens pour l'acquisition et jusqu'à 1,08 milliard de dollars canadiens pour le soutien en service (mai/juin 2024) à Power Team, un consortium dirigé par General Dynamics Land Systems-Canada (GDLS-Canada) et Marshall Canada. L'un est une filiale de la société étasunienne General Dynamics et l'autre est une filiale du groupe britannique Marshall.

- Brise-glace polaire Davie : 3,25 milliards de dollars canadiens (8 mars) à Seaspan's Vancouver Shipyards et Chantier Davie Canada. Seaspan Shipping est une société étasunienne, tandis que la structure de propriété de Davie est « complexe ».

- MDA : 60 millions de dollars canadiens (destroyers de classe Fleuves et rivières, 24 juin) plus 39 millions de dollars canadiens pour l'acquisition et 27 millions de dollars canadiens pour le soutien en service des systèmes d'aéronefs sans pilote de classe Halifax (5 août). MDA Space est répertoriée comme une entreprise canadienne.

- Construction de deux navires de soutien interarmées : contrat de construction de 2,4 milliards de dollars canadiens en 2020 (ajustements ultérieurs signalés en 2024) attribué aux chantiers navals Seaspan de Vancouver. Seaspan est une entreprise étasunienne.

- Plan de production et de stockage de munitions : cadre de 9,5 milliards de dollars canadiens sur 20 ans, attribué à General Dynamics (États-Unis), Colt Canada (basée à Prague), ITM Defence (soutenue par un fonds d'investissement privé britannique), Magellan Aerospace (propriété canadienne) et HFI Pyrotechnics Inc. (propriété canadienne).

- Technologie radar « Over-the-Horizon » confiée à la filiale australienne de la société britannique de défense BAE Systems, pour un coût de 6 milliards de dollars, dans le cadre de l'engagement du Canada à dépenser 38 milliards de dollars pour moderniser le NORAD. Annoncé le 18 mars.

(Sources : Gouvernement du Canada, Wikipédia, Marshall Group, AP News et autres agences)



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Volume 55 Numéro 10 - Octobre 2025

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