La reconnaissance des causes de la tragédie dans les CHSLD et les solutions à envisager
- Pierre Soublière -
Plusieurs enquêtes publiques et analyses faites par des syndicats,
des individus et des organismes sur la cause des décès de nos aînés en
soins de longue durée tirent des conclusions quasi unanimes non
seulement sur les causes, mais aussi sur ce que nous devons faire pour
réorganiser les soins de santé sur une base humaine.
L'enquête du coroner
Dans les prochaines semaines, l'enquête de la coroner Géhane
Kamel se poursuivra, alors qu'au mois de janvier la
sous-ministre-adjointe aux Aînés sera appelée à témoigner aux audiences
publiques.
Le 17 juin 2020, la coroner en chef du Québec, Pascale
Descary, a ordonné la tenue d'une vaste enquête sur les décès de
personnes âgées ou vulnérables survenus dans les milieux d'hébergement
au cours de la pandémie de la COVID-19. Plus spécifiquement, l'enquête
porte sur les décès survenus entre le 12 mars et
le 1er mai 2020 au CHSLD Herron de Dorval lors de la
première vague ainsi que sur un échantillonnage de décès survenus dans
les milieux d'hébergement pour aînés au cours de la même période.
L'étape actuelle de l'enquête entamée au mois de septembre 2021 est
celle du « Volet national de gestion de la pandémie dans
les CHSLD et recommandations ».
Dans son intervention aux audiences publiques de la coroner, la
Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN) affirme qu'il
ne faut jamais revivre un drame comme celui vécu par nos aînés avec la
pandémie de la COVID-19. Elle fait valoir que l'état déplorable dans
lequel le réseau s'est présenté à l'arrivée de la pandémie, jumelé
à l'entêtement des autorités de la santé et du gouvernement à ne pas
appliquer adéquatement le principe de précaution, avait mis à risque le
personnel et les personnes âgées hébergées.
Ce
qu'il faut changer pour ne plus jamais revivre un tel drame, poursuit
la FSSS-CSN, c'est que le Québec doit se doter d'un véritable régime
public de soins de longue durée, aussi bien en hébergement que dans le
soutien à domicile. Le syndicat souligne la nécessité d'un meilleur
financement des services, une meilleure planification de la
main-d'oeuvre, de meilleures conditions de travail pour le personnel et
la nécessité d'assurer la disponibilité de tout le matériel et de tous
les équipements nécessaires. Il soulève notamment l'absence d'écoute et
d'échanges de la part du gouvernement pour entendre les préoccupations
des travailleurs de la santé lors de la première vague, retardant
ainsi la mise en place de réelles solutions.
L'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des
services sociaux (APTS), pour sa part, soulève qu'il faut apprendre du
pire afin que plus jamais l'intolérable ne se produise. Elle affirme que
le manque de personnes professionnelles et techniciennes, ainsi que le
délestage de leurs activités et leur réaffectation chaotique sans
indications ni orientations claires lors de la première vague avaient
contribué à la catastrophe, décimant nos aînés et affectant grandement
les membres de l'APTS. Elle souligne l'urgence d'augmenter le
financement de ces services et que le gouvernement et les établissements
reconnaissent le rôle indispensable du personnel professionnel et
technique comme les ergothérapeutes, les physiothérapeutes et les autres
dans des fonctions où son expertise est entièrement mise à
contribution. Elle recommande aussi d'élever le niveau de prévention à
tous les niveaux et de veiller à la qualité des services dans les CHSLD.
Le rapport de la Protectrice du Citoyen
Le 23 novembre, la Protectrice du Citoyen, Marie Rinfret,
rendait public son rapport final — La COVID-19 dans les CHSLD durant la
première vague de la pandémie, « Cibler les causes de la crise, agir, se
souvenir », qui a été déposé à l'Assemblée nationale. Rappelons
qu'elle avait rendu public un premier rapport d'étape
le 10 décembre 2020 appelé « Apprendre de la crise et passer à
l'action pour respecter les droits et la dignité des personnes
hébergées ». Dans son rapport final, elle réitère qu'au moment de
la crise il y avait d'importantes lacunes systémiques préexistantes et
connues de longue date. Elle souligne la nécessité de services adéquats
qui permettent de donner des soins appropriés, continus et humains, pour
que les aînés n'aient plus jamais à vivre une telle déshumanisation des
soins en milieu d'hébergement.
Parmi
les lacunes, elle souligne le manque chronique de personnel fragilisé
encore davantage par l'augmentation subite des patients, des aînés qui
avaient été envoyés des hôpitaux vers les CHSLD, par les soins à assurer
à des personnes particulièrement vulnérables et par la contamination
d'une part importante des membres du personnel qui
ont dû s'absenter du travail parce qu'infectés. Elle recommande au
Ministère de la Santé et des Services sociaux d'élaborer et d'adopter un
plan d'action national visant à reconnaître la complexité de la
prestation des soins et services en CHSLD et le besoin de soins et de
services plus humains avec, entre autres, des conditions de travail
adéquates,
une stabilité du personnel et la formation continue.
Au sujet du rapport de la Protectrice du Citoyen, la Fédération
interprofessionnelle de la Santé du Québec (FIQ) ainsi que la
FIQ/secteur privé ont dit que ses recommandations étaient les mêmes
recommandations que la FIQ et la FIQP avaient formulées à maintes
reprises. Elles soulignent la nécessité de présenter une loi sur les
ratios
infirmière/patient afin de contraindre l'État et ses gestionnaires à
donner des soins et des services de qualité. La présidente par intérim
de la FIQ, Nathalie Lévesque, observe que le gouvernement n'a pas su
protéger les personnes les plus vulnérables ni leur offrir l'ensemble
des soins auxquels elles ont droit. Elle souligne que la situation
demeure
fragile dans l'ensemble des CHSLD et qu'une solution durable passe par
le financement et l'implantation graduelle de ratios. De telles mesures
allégeraient la charge de travail, stabiliseraient les équipes et
réduiraient la mobilité du personnel, garantissant ainsi des soins de
qualité, à la fois plus humains et sécuritaires.
Compter sur notre propre force
À
la lumière de telles constatations, il est important de souligner que
des membres du gouvernement Legault ont témoigné mais ont refusé
d'assumer leurs responsabilités et font porter le blâme sur
les directeurs d'établissement et sur leurs propres institutions, comme
la Sécurité civile du ministère de la Santé. Ils pointent du doigt la
décentralisation de la réforme Barrette, sans reconnaître le rôle de
leur propre gouvernement dans l'intensification de l'offensive antisociale
néolibérale qui est la principale cause de la désorganisation de la
santé au Québec. Des membres de l'opposition parlementaire, pour leur
part, soulèvent que l'enjeu est « la confiance des gens dans les
institutions
publiques » et qu'il faut « reconstruire la confiance par la
transparence ».
La confiance qui doit être renforcée est celle des travailleuses
et des travailleurs eux-mêmes, comptant sur leur propre force et
s'unissant dans l'action dans la lutte pour la mise en oeuvre des
solutions qu'ils ont trouvées pour dispenser des soins de santé
respectueux de la dignité et des droits qui nous reviennent en tant
qu'êtres humains.
Cet article est paru dans
Numéro 118 - 10 décembre 2021
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