Le Marxiste-Léniniste

Numéro 30 - 30 juin 2015

Fête du Canada 2015 et le besoin urgent d'un nouveau départ

Retour sur l'histoire du Canada pour résoudre les problèmes du présent

Le tapage au sujet de la Magna Carta
Les définitions modernes de l'égalité et des droits échappent
au gouvernement Harper

- Pauline Easton -
La revendication moderne de l'égalité
- Hardial Bains -


La crise profonde constitutionnelle du Canada appelle
au renouveau politique et constitutionnel

L'évolution du pouvoir politique au Canada
25 anniversaire de la défaite de l'Accord du lac Meech
La Commission Spicer - Forum des citoyens sur l'avenir du Canada
Le contexte de la Magna Carta


Fête du Canada 2015 et le besoin urgent d'un nouveau départ

Retour sur l'histoire du Canada pour résoudre
les problèmes du présent

Cette année est le 148e anniversaire de la fondation du Canada. En cette occasion, les Canadiens sont la cible de la politicaillerie crasse du premier ministre, de ses ministres, des chefs des partis dits « majeurs » qui rivalisent pour former le prochain gouvernement, des politiciens de ces partis et, pour le comble, de ce qu'on appelle les « principaux » médias. Dans la campagne « pré-électorale » déjà amorcée, tous ont déclaré la saison de chasse ouverte contre les électeurs et ils les traquent et les pourchassent pour leur arracher un vote et se faire élire.

Le premier ministre dit que la Fête du Canada cette année s'inscrit dans les préparatifs pour les célébrations du 150e anniversaire de la Confédération de 1867. Lui et le ministère du Patrimoine canadien se servent de l'occasion pour créer le maximum de confusion sur l'histoire du Canada, sur ce que le Canada a représenté dans le passé et ce qu'il représente aujourd'hui. En cette veille du 150e anniversaire de la Confédération, le gouvernement se lance dans une grande entreprise de déformation de l'histoire dans le cadre de son programme de destruction nationale condamné et méprisé par tous. Son objectif est de désinformer les Canadiens pour qu'ils ne soient pas en mesure de donner une expression à leur désir de changement de manière qui leur soit favorable.

La Fête du Canada cette année coïncide avec le 800e anniversaire de la Grande Charte (Magna Carta). Des articles sont publiés sur la signification de la Grande Charte pour faire la promotion du chauvinisme anglo-canadien et trouver des justifications pour l'invasion criminelle de pays étrangers. Les références au concept de la primauté du droit servent à justifier les agressions contre des États qui défendent leur souveraineté et leur droit d'exister.

Cette année est également le 25e anniversaire de l'échec de l'Accord du lac Meech et bientôt ce sera le 23e anniversaire de l'échec de l'Accord de Charlottetown. Les deux furent des tentatives des élites dominantes du Canada de préserver le statu quo par le renforcement du pouvoir exécutif, ce contre quoi les Canadiens, les Québécois et les peuples autochtones se sont rebellés et à quoi ils se sont opposés maintes et maintes fois.

Le gouvernement réactionnaire de Stephen Harper et d'autres saisissent l'occasion de ces anniversaires pour fouiller le passé et trouver quelque chose qui leur permette de bloquer la voie au progrès de la société. Ils trahissent un désir morbide d'imposer ces aspects du passé colonialiste, élitiste et réactionnaire du Canada que les Canadiens ont rejetés et veulent éliminer une fois pour toutes. Aujourd'hui ce qu'il faut c'est repartir à neuf en répondant aux défis auxquels le Canada fait face.

Pour repartir à neuf il faut renouveler les arrangements établis au moment de la Confédération sur une base moderne, des arrangements qui conviennent à ceux qui forment la fédération aujourd'hui. Cela veut dire tous les citoyens et résidents, les provinces et les territoires et, surtout, les peuples autochtones, dont les terres ont été expropriées ou acquises sur la base de traités qui ne sont toujours pas respectés, et la nation du Québec.

Dans ce numéro, Le Marxiste-Léniniste offre à ses lecteurs de l'information de base sur les arrangements politiques avant et après la Confédération ainsi que sur l'Accord du lac Meech, la Commission Spicer et la Magna Carta.

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Le tapage au sujet de la Magna Carta

Les définitions modernes de l'égalité et des droits échappent au gouvernement Harper

« Lorsque les Pères de la Confédération ont délibéré de la façon de créer un pays en unissant les quatre colonies distinctes, tous ont convenu que le Canada devait être une monarchie constitutionnelle fondée sur les principes énoncés dans la Magna Carta : la liberté, la démocratie et la primauté du droit. »

Voilà ce qu'a dit l'honorable Pierre Poilievre, ministre de l'Emploi et du Développement durable et ministre de la réforme démocratique, à l'occasion du 800e anniversaire de la signature de la Grande Charte, le 15 juin 2015.

« À l'approche du 150e anniversaire de la Confédération, en 2017, il importe d'en apprendre davantage sur la Grande Charte, laquelle a fait du Canada le pays fort, fier et libre que nous connaissons aujourd'hui », a ajouté Poilievre.

Selon les experts, trois des quatre grands principes de la Magna Carta sont : « nul n'est au-dessus des lois, pas même le roi, nul ne peut être détenu sans motif ni preuve, tous ont droit à un procès avec jurés ».[1]

La dernière fois qu'un tel tapage a été fait au sujet de la Magna Carta, c'était par cette autre fanatique de la prérogative royale et du chauvinisme anglais Margaret Thatcher. En 1989, lorsque la France a célébré le bicentenaire de la Révolution française, Thatcher a déclaré que la Révolution française n'avait rien apporté au plan des droits démocratiques et des libertés de l'être humain. Elle a dit qu'avec la Grande Charte, les Anglais avaient déjà ces droits depuis plusieurs siècles. Comme Margaret Thatcher, qui elle-même gouvernait par décret, les ministres de la Couronne au Canada aiment aussi promouvoir le chauvinisme anglais pour justifier la négation des droits aujourd'hui. Le fait que la nouvelle loi soi-disant antiterroriste C-51 viole directement les principes qui sont censés émaner de la Magna Carta illustre la crise de la démocratie canadienne et non sa force. C'est pourquoi ils utilisent le 800e anniversaire pour faire des déclarations qui ont pour but de tromper le public.

La Magna Carta est un document que les barons anglais ont arraché au roi Jean sans Terre le 15 juin 1215. Dans cette charte, le roi promettait certains droits à ses sujets, les barons, qui avaient rédigé la Charte pour protéger leurs fiefs et obtenir plus de privilèges. Elle concernait le roi et sa famille, les barons, les chevaliers et ce que l'on appelait les paysans libres. La Charte ne s'appliquait pas aux paysans non libres qui étaient également appelés « vilains ».

Pour ceux à qui la Magna Carta s'appliquait, la primauté du droit stipulée dans la Charte existait et elle contenait en elle le droit de recours, sans lequel il n'y a pas la règle de droit. Tous les autres vivaient en dehors de l'État de droit. Il est difficile de voir cela comme un signe de progrès quand aujourd'hui ceux que les semblables du premier ministre et son ministre ont le privilège de diffamer et de traiter comme des « vilains » sont également relégués à vivre en dehors de l'État de droit et, en tant que tels, n'ont pas accès à ce qu'on appelle les principes importants de la Grande Charte.

Le fait que Stephen Harper et ses ministres peuvent se servir de leur majorité au Parlement pour exercer leur prérogative de nier les droits « des communes » et ont adopté des lois permettant de transformer en « vilains » tous ceux avec qui ils sont en désaccord peut difficilement être considéré comme une grande réussite en ce 800e anniversaire de ce qui est considéré comme « un document fondateur du droit britannique sur lequel est fondé le Canada ».

Les quelques droits reconnus qui proviennent de la Magna Carta, telle que modifiée par Édouard 1er en 1297, comme l'habeas corpus, sont aujourd'hui violés en toute impunité. Le fait demeure que quand des réactionnaires comme Margaret Thatcher et Stephen Harper applaudissent la Grande Charte comme étant un document qui consacre les droits des êtres humains, ils le font pour dissimuler leurs propres crimes contre tous les principes et toutes les normes modernes. Cela montre que la Constitution du Canada n'est pas fondée sur la définition moderne des droits inhérents à l'acte d'être, mais sur des privilèges qui peuvent être donnés et donc supprimés par une puissance supérieure. Il n'y a rien de moderne ou de progressiste dans tout cela.

Considérons les paroles qu'a prononcées la vice-présidente du Comité du 800e anniversaire de la Magna Carta en Grande-Bretagne, Alice Richmond, dans son discours du 12 octobre 2011. Elles montrent très bien comment 800 ans plus tard cette Charte est utilisée pour justifier le renversement de gouvernements étrangers. Richmond a eu ces mots au sujet de la Magna Carta :

« Il est important de se rappeler combien nous sommes redevables à ce manuscrit maintenant ancien et aux idées qu'il représente. Mais il faut également se rappeler que ce don du passé n'est pas irrévocable et doit être protégé et chéri par chaque génération. La primauté du droit est ce qui nous sépare de toutes les autres formes de gouvernement depuis le début des temps et notre capacité ou échec à le reconnaître est à mon avis sans doute la plus grande menace à notre mode de vie.

« Le 15 juin 2015, nous allons retourner à la prairie de Runnymede pour revivre cette histoire remarquable. Nous allons reconnaître la dette que nous avons envers les barons qui ont décidé qu'ils en avaient assez. Plus encore, cependant, nous allons célébrer la puissance des idées qui vivent toujours ici et dans les rues du Caire, de Tunis, de Benghazi et d'ailleurs où les étudiants, les avocats, les travailleurs, les familles, les soldats et les boutiquiers appellent à la primauté du droit. Quelle idée puissante et magnifique ! »

La Magna Carta n'était pas une mesure progressiste pour ce qui est de la naissance des nations modernes, ni à l'époque ni maintenant. Il a fallu aux Anglais plus de 300 ans pour en surmonter les conséquences et commencer à établir à l'époque élisabéthaine un pouvoir centralisé au sein de la structure d'un État-nation. Aujourd'hui, c'est la classe ouvrière qui doit devenir la nation et investir le peuple de son pouvoir souverain. Ce sont les droits humains qui doivent être garantis, pas les droits et privilèges de propriété.

Au final, le tapage du gouvernement au sujet de la Charte n'est effectivement que vacarme et confusion sans aucune signification. La seule chose positive dite à cette occasion est d'inviter tout le monde à en apprendre davantage sur l'importance de la Charte. C'est un bon conseil. Que chacun tire les conclusions qui s'imposent !


Le roi Jean approuve la Magna Carta de son sceau sous le regard des barons rebelles à Runnymede en Angleterre le 15 juin 2015. (Frank Wood, 1925)

Note

1. Le quatrième principe est : « Nul ne peut forcer une veuve à se remarier et à abandonner sa propriété ». Ce qui est censé être « un premier pas de géant pour les droits de la femme ».

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La revendication moderne de l'égalité

Extraits du livre Pour faire face à l'avenir de Hardial Bains écrit durant le référendum sur l'Accord de Charlottetown en 1992.

* * *

La revendication d'un droit est l'expression du degré de développement de la personnalité humaine selon les conditions de l'époque. Il s'agit ici de la personnalité humaine en tant que genre, en tant que reflet approprié de son époque, en tant que produit de l'être social. La revendication de l'égalité est donc aussi un produit de l'histoire. Aujourd'hui cette revendication consiste à réclamer le même statut politique et social pour tous les êtres humains, ou du moins pour tous les citoyens de l'État, tous les membres de la société, du fait de la communauté de leur nature humaine, du fait qu'ils sont tous des êtres humains.

La personnalité ou la civilisation humaine a évolué au fil des millénaires selon les conditions de chaque époque. Elle a été marquée par certaines époques et souvent elle a à son tour marqué l'époque en exigeant que les conditions soient à la hauteur de son propre développement.

Dans les communautés primitives les plus anciennes, l'égalité des droits s' appliquait tout au plus aux hommes, l'exclusion des femmes, des esclaves et des étrangers étant considérée comme allant de soi.

Chez les Grecs et les Romains les inégalités entre les hommes étaient beaucoup plus significatives que l'égalité réalisée dans certains domaines. Dans la civilisation grecque on distinguait Grecs et barbares, hommes libres et esclaves, citoyens et étrangers. Les Romains faisaient une distinction entre citoyens romains et sujets romains, bien que ces distinctions, à l'exception de celle entre homme libre et esclave, aient progressivement disparu. Ainsi est apparue l'égalité entre citoyens privés, c'est-à-dire entre hommes libres, qui donna naissance au droit romain, un système élaboré de loi fondé sur la propriété privée.

Dans le contexte européen il y avait, à l'époque médiévale, le roi et la noblesse qui possédaient terres et châteaux et tiraient leurs richesses du servage. En raison du droit divin, tous les droits appartenaient au roi qui gouvernait de concert avec l'Église. En 1215, avec la Grande Charte les barons anglais obligèrent le roi à leur remettre une partie de ses droits.

Dans l'empire germanique fut développée une hiérarchie sociale et politique complexe comme on en avait jamais vue qui mit au rancart toute notion d'égalité pour des siècles à venir. Plus tard, avec le développement historique, il apparut pour la première fois un système d'États nationaux dans lequel les États s'influençaient mutuellement tout en se protégeant les uns des autres. C'est au sein de ces États nationaux qu'apparut plus tard la notion d'égalité des membres d'un corps politique spécifique.

C'est finalement l'époque de la Renaissance, soit la deuxième moitié du quinzième siècle, en Europe occidentale, qui nous amène à l'orée des temps modernes. Une nouvelle forme de production, la production capitaliste, se fit jour, d'abord en Italie dans les années 1400 et s'étendant vite à toute l'Europe. Fondée d'abord sur l'artisanat, sur la manufacture au vrai sens du terme, elle était l'embryon de la grande industrie d'aujourd'hui. Le pouvoir royal, qui reposait sur les citoyens des villes, renversa le pouvoir féodal de la noblesse et donna naissance aux grandes monarchies nationales, au sein desquelles prirent naissance de nouveaux États modernes et la nouvelle société bourgeoise.

Les grandes découvertes géographiques et scientifiques de l'époque propulsèrent ce mouvement vers l'avant. Les découvertes, comme celle de Christophe Colomb, dont les voyages permirent de constater que la terre était ronde, et celle de Copernic qui prouva que la terre tourne autour du soleil, renforcèrent la confiance de l'homme en lui-même. La découverte de la boussole ouvrit la voie aux grandes croisades aventurières. Les caravelles, les embarcations rapides et légères du quinzième et du seizième siècles, permirent les grandes traversées à la recherche de nouvelles terres. C'est alors seulement que ces pays découvrirent le monde et que furent jetés les fondements du commerce international. L'invention de l'imprimerie en 1450 aida à la propagation des écrits de l'Antiquité, de l'éducation et de la culture. La découverte de la poudre à canon, ramenée de Chine par Marco Polo, mit fin à l'invincibilité des forteresses du Moyen-Âge.

Si ces facteurs conduisirent à un développement sans précédent des forces productives, ils apportèrent aussi une nouvelle forme d'exploitation des travailleurs dans les manufactures et des paysans, une exploitation encore plus brutale qu'auparavant. Les contradictions sociales et la lutte des classes s'accentuèrent. Les habitants des nouvelles terres étaient impitoyablement pillés. Le féodalisme fut ébranlé par de nombreuses insurrections populaires.

Ces changements aidèrent à la naissance de la nouvelle conception du monde de la vie et de l'homme, qui trouva son expression dans l'humanisme, et libérèrent l'homme de l'exploitation féodale et de l'oppression obscurantiste. Les humanistes dénoncèrent l'hypocrisie du clergé qui inculquait à l'homme le mépris des choses de ce monde afin de mieux vivre dans un paradis de l'au-delà. Ils apprirent à l'homme à rechercher le bonheur par l'activité pratique et par l'application de la science. L'homme était maintenant l'objet premier de la science, de la philosophie, de la littérature et des arts. Les droits de l'homme doivent être défendus. L'homme doit être brave et audacieux et doit être doté d'une pensée indépendante. I1 doit donc soumettre à la critique tout ce qui l'entoure. Ces qualités ne s'acquièrent pas par l'accumulation de titres de noblesse, mais par l'activité quotidienne.

La nouvelle culture n'était pas une continuation de la culture du Moyen-Âge, qui fut une période de noirceur et d'ignorance, mais de cette culture créée par la civilisation gréco-romaine. On notera chez les humanistes une admiration de l'Antiquité dans toutes leurs entreprises. Ils étaient convaincus de l'impossibilité de créer quoi que ce soit sans imiter les réalisations anciennes, qu'ils croyaient insurpassables. Engouffrés dans le culte de l'Antiquité, nombre d'humanistes rédigèrent leurs ouvrages en latin, langue demeurée incompréhensible pour le peuple. Cependant, des humanistes progressistes luttèrent pour l'unité nationale et commencèrent à écrire dans les langues nationales.

Tout le système médiéval d'éducation était remis en question. De solides coups furent portés à l'idéologie religieuse et à la scolastique, un courant philosophique apparu au onzième siècle en opposition aux sciences et fondé non pas sur l' analyse de la réalité, mais sur les dogmes de l'Église. L'étude de l'Antiquité donna un élan aux sciences expérimentales qui commencèrent à s'affranchir de la téléologie, doctrine religieuse selon laquelle le monde obéit à une finalité.

Il faut cependant garder à l'esprit que tous ces nouveaux avantages de la société étaient l'apanage exclusif des couches qui pouvaient se permettre le loisir. Le peuple était exploité à outrance, sans culture et sans instruction. On ne lui reconnaissait aucun droit. Sur le plan économique, le commerce avait beaucoup dépassé en importance les seuls échanges entre les pays d'Europe et le commerce intérieur de ces pays. L'Europe fut envahie par l'or et l'argent de l'Amérique. L'industrie artisanale ne pouvait plus satisfaire la demande croissante ; dans les grandes industries des pays les plus avancés elle fut remplacée par la manufacture. Les changements formidables survenus dans les conditions économiques exigeaient des changements dans les structures politiques. Le commerce intérieur, le commerce international et surtout le commerce mondial exigeaient l'égalité des droits pour les marchands. Ces derniers devaient pouvoir échanger leurs biens sur une base égale, du moins dans leurs champs respectifs. Le passage de l'artisanat à la manufacture suppose l'existence d'hommes libres, affranchis des entraves de la corporation, libres de vendre leur force de travail, jouissant de l'égalité des droits en tant que parties contractantes.

C'est ce contexte qui a façonné la revendication de l'égalité contemporaine. Les rapports économiques exigeaient l'égalité et la liberté, mais le régime politique y faisait obstacle. C'est aux grands hommes du dix-huitième siècle, surtout en France, qu'incomba la tâche de transcender la pensée de la période antérieure. L'oeuvre la plus représentative de cette époque, qu'on appelle le Siècle des Lumières, fut l'Encyclopédie, publiée entre 1750 et 1789 à Paris par Denis Diderot avec l'aide de Jean le Rond d' Alembert, et comprenant les contributions de quelque quarante autres « philosophes », notamment de Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Montesquieu, Quesnay, Fontenelle, le baron d' Holbach et Buffon, de même que l'apport anonyme d'innombrables ouvriers et artisans consultés pour leur expertise de la mécanique, de la construction et des instruments techniques. Elle fut influencée par des hommes comme Condillac et Helvétius. L'Encyclopédie, « dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers », constitua un recueil de la connaissance humaine accumulée jusqu'à ce jour. C'était surtout une arme dans la lutte contre tous les préjugés de l'Ancien Régime. Les encyclopédistes se mirent à vulgariser et à propager les résultats de la révolution scientifique dans l'espoir qu'elle serve à encourager la transformation de la société. C'était une contribution colossale au changement social en ce qu'elle canalisait l'ensemble de la connaissance humaine dans l'effort de réforme sociale. Évidemment, la vulgarisation des réalisations de la révolution scientifique devait nécessairement conduire à une remise en cause fondamentale et bouleversante de toutes les idées et de tous les préceptes à la base de la société sous l'Ancien Régime. Robert Niklaus, dans un essai intitulé Le Siècle des Lumières, écrit :

La soif du savoir et la curiosité intellectuelle avait comme objet le monde extérieur. La connaissance de l'histoire, des langues et des religions des habitants de pays étrangers ; des nouveaux développements dans les sciences, surtout la physique, les mathématiques, les sciences naturelles et la médecine, changèrent le climat d'opinion dans l'ensemble du monde civilisé. On attira l'attention sur l'éthique, la politique et l'économie de l'homme social, mais au centre se trouvait l'homme individuel, sa nature, son bonheur, son rapport avec le cosmos, les fonctionnements de sa pensée...

Friedrich Engels écrit dans son Anti-Duhring :

Les grands hommes qui, en France, ont éclairé les esprits pour la révolution qui venait [...] ne reconnaissaient aucune autorité extérieure, de quelque genre qu'elle fût. Religion, conception de la nature, société, organisation de l'État, tout fut soumis à la critique la plus impitoyable ; tout dut justifier son existence devant le tribunal de la raison ou renoncer à l'existence. La raison pensante fut la seule et unique mesure à appliquer à toute chose. Ce fut le temps où, comme dit Hegel, le monde était mis sur sa tête, en premier lieu dans ce sens que le cerveau humain et les principes découverts par sa pensée prétendaient servir de base à toute action et à toute association humaines, et, plus tard, en ce sens plus large, que la réalité en contradiction avec ses principes fut inversée en fait de fond en comble. Toutes les formes antérieures de société et d'État, toutes les vieilles idées traditionnelles furent déclarées déraisonnables et jetées au rebut ; le monde ne s'était jusque-là laissé conduire que par des préjugés ; tout ce qui appartenait au passé ne méritait que pitié et mépris. Enfin, le jour se levait ; désormais, la superstition, l'injustice, le privilège et l'oppression devaient être balayés par la vérité éternelle, la justice éternelle, l'égalité fondée sur la nature, et les droits inaliénables de l'homme.

Cette défense des droits de l'homme et du besoin d'un monde meilleur sur la terre annonçait le début des temps modernes. Dans son livre Les philosophes, Norman L. Torrey écrit que

...les idées que nous avons de ce qui constitue les principes fondamentaux de la démocratie trouvent leur origine dans les écrits des « philosophes ».

Il poursuit :

D'Alembert explique que le sens de l'équité, le besoin de découvrir une loi précédant toutes les lois positives et écrites [...1 provient d'avoir fait l'expérience de l'injustice, une théorie dont la grande passion de la justice chez Voltaire fut un exemple remarquable.

John Morley fait remarquer dans son ouvrage Diderot and the Encyclopaedists :

Lorsqu'on affirme que les encyclopédistes ont amorcé un travail politique, on veut dire qu'ils ont examiné à la lumière des idées nouvelles les institutions, les usages et tout ce qui touchait au bien-être et au bonheur véritables de la France, comme la nutrition qui influe sur la santé et la force du Français individuel. Ce sont les encyclopédistes qui agitèrent les opinions en France contre les inégalités de la tyrannie coloniale et les abominations du commerce des esclaves. Ils démontrèrent la folie, l'inutilité et la cruauté d'un régime fiscal qui faisait mourir la terre. [...] C'est ce groupe d'auteurs qui comprirent les premiers le grand principe de la société moderne, le mérite de l'industrie productrice. [...] attirant l'attention du public général sur les causes de la détérioration forcée de l'agriculture française, notamment les restrictions imposées au commerce des céréales, l'arbitraire des impôts et l'exode des populations vers les grandes villes. [...] Lorsqu'on dit, donc, que les encyclopédistes ont délibérément préparé la voie à une révolution politique, rappelons que leur véritable accomplissement fut de jeter la lumière de la raison sur les doléances pratiques.

Par contre,

...pas un seul « philosophe » ne fut un véritable démocrate. Dans leurs écrits se trouvent les origines intellectuelles de la révolution française, mais ils n'étaient pas des révolutionnaires. Dans son ouvrage De l'esprit des lois, Montesquieu se porte à la défense des privilèges seigneuriaux dont il trace les origines et dont il jouissait en tant que membre de la noblesse. Sa théorie de l'équilibre des pouvoirs invoquait la nécessité d'une Chambre des lords comme facteur de stabilisation entre le roi et la chambre basse. Voltaire, en tant que propriétaire foncier bienveillant, se méfiait du peuple, en proie à la superstition et au fanatisme, et croyait que la monarchie constitutionnelle serait la meilleure solution pour la France. Rousseau partageait avec Platon la méfiance des démocraties et la croyance presque universelle que les procédures administratives démocratiques étaient impossibles dans une grande nation. Le gouvernement représentatif, croyaient-ils, menait inévitablement à l'usurpation et à la corruption. Face à ce dilemme, Montesquieu proposa une république fédérée, ou une société de sociétés, qui pourrait sauver les institutions démocratiques et sauvegarder la force de ses membres.

Résumant la contribution politique des encyclopédistes, Robert Niklaus écrit :

On sait que pendant longtemps les « philosophes » ont misé leurs espoirs de réforme sur l'institution d'un législateur idéal qui assurerait le bonheur et la vertu [...] et c'est avec réticence et très tard qu'ils se détournèrent, par désespoir, de la monarchie pour épouser les idéaux républicains souvent inspirés de Rousseau, que très peu ont d'ailleurs vraiment compris. Durant la première époque ils se soucièrent davantage de réformes pratiques touchant le commerce et l'industrie, et de réformes civiles qui permettraient aux hommes de faire tout ce que les lois permettaient de faire. Ils n'ont pas réclamé la liberté politique, comme le révèle une lecture attentive de l'Encyclopédie à l'article « Liberté ». Ils ne désiraient pas voir abolir toute forme de censure ; ils voulaient qu'on nomme un censeur favorable à leur cause. Ils attaquèrent implacablement les inégalités du système social, et l'idée d'un contrat social comme base de la société gagna du terrain, avec son implication que si le souverain rompt le contrat tacite entre son sujet et lui-même, il peut être révoqué.

La notion de consentement populaire de Rousseau fournit une base rationnelle à la révolution qui devait s'insurger contre la conception des droits telle qu'exprimée par la déclaration de Louis XIV : « L'État, c'est moi. » Le précepte de Rousseau, « tous les hommes naissent égaux », servit à expliquer comment l'homme naturel pouvait être dénaturalisé et refaçonné en l'homme civil, comment la liberté civile pouvait se substituer à la liberté naturelle et comment l'égalité pouvait être reconquise par une société fondée sur la volonté générale du peuple souverain. Le Contrat social se voulait le fondement logique de toute autorité légitime. Les principes généraux du Contrat social comprennent 1a notion qu'aucun homme n'a d'autorité naturelle sur les autres et donc que les rois n'ont pas de droit divin. L'individu, en tant qu'unité de base, renonce à ses droits naturels en faveur de l'État, dans lequel il est à la fois souverain et sujet. Il propose la notion de droits civils qui supplantent les forces naturelles et réfute le droit du plus fort. La force, écrit-il, demeure une cour d'appel de dernière instance et justifie la révolution contre la tyrannie ou l'usurpation des pouvoirs politiques.

Voici comment le problème se pose chez Rousseau :

Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l'état de nature l'emportent, par leur résistance, sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister ; et le genre humain périroit s'il ne changeoit de manière d'être.

Or, comme les hommes ne peuvent engendrer de nouvelles forces, mais seulement unir et diriger celles qui existent, ils n'ont plus d'autre moyen, pour se conserver, que de former par agrégation une somme de forces qui puisse l'emporter sur la résistance, de les mettre en jeu par un seul mobile et de les faire agir de concert.

Cette somme de forces ne peut narre que du concours de plusieurs ; mais la force et la liberté de chaque homme étant les premiers instruments de sa conservation, comment les engagera-t-il sans se nuire et sans négliger les soins qu'il se doit ?

Il explique cette difficulté dans les termes suivants :

« Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant. » Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution.

Les clauses du Contrat social, écrit-il, se résument à une seule :

l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté : car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous ; et la condition étant égale pour tous, nul n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres.

En conclusion :

Enfin, chacun se donnant à tous ne se donne à personne ; et comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a. [...]

À l'instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d'association produit un corps moral et collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté. Cette personne publique, qui se forme ainsi par l'union de toutes les autres, prenoit autrefois le nom decité, et prend maintenant celui de république ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres État quand il est passif, souverain quand il est actif, puissance en le comparant à ses semblables. À l'égard des associés, ils prennent collectivement le nom de peuple, et s'appellent en particulier citoyens, comme participant à l'autorité souveraine, et sujets, comme soumis aux lois de l'État. Mais ces termes se confondent souvent et se prennent l'un pour l'autre ; il suffit de les savoir distinguer quand ils sont employés dans toute leur précision.

En résumé la conception de la souveraineté de Rousseau est

...que la volonté générale peut seule diriger les forces de l'État selon la fin de son institution, qui est le bien commun ; car, si l'opposition des intérêts particuliers a rendu nécessaire l'établissement des sociétés, c'est l'accord de ces mêmes intérêts qui l'a rendu possible. C'est ce qu'il y a de commun dans ces différents intérêts qui forme le lien social ; et s'il n'y avoit pas quelque point dans lequel tous les intérêts s'accordent, nulle société ne sauroit exister. Or, c'est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée.

Le pouvoir souverain, dit-il, peut être transmis, mais pas la volonté.

Cette conception rendait les peuples d'Europe et d'Amérique conscients de leurs droits dans les conditions données. Les industriels et les marchands s'enrichissaient continuellement, mais restaient dépourvus de droits politiques. Les fonctions supérieures de l'État demeuraient entre les mains de la grande noblesse qui conservait jalousement son pouvoir et réprimait impitoyablement tout mouvement organisé. Le maintien de la cour royale engouffrait des sommes énormes. Le régime d'imposition était si onéreux qu'il provoqua nombre d'insurrections paysannes et des rébellions dans les colonies.

La révolution française porta un solide coup aux fondements du vieil ordre féodal. Une nouvelle classe, la bourgeoisie, s'empara du pouvoir et s'accapara l'autorité. La Guerre d'indépendance américaine donna naissance aux États-Unis d'Amérique. Ces grands accomplissements du dix-huitième siècle ont été suivis de deux siècles de bouleversements et de croissance dans tous les domaines.

Conclusion

Le système de partis et le processus politique se sont progressivement discrédités tout au long du vingtième siècle. L'électorat réclame un rôle dans les prises de décisions du gouvernement. Les crises nationales servent de prétexte pour escamoter le problème, à tel point que durant ces crises les gouvernements parviennent à s'imposer entant que représentants de la volonté de la nation. Ce fut le cas durant la première et la seconde guerres mondiales. L'exemple le plus récent de ce phénomène est le ralliement de l'opinion publique américaine à l'appel de George Bush durant la guerre du Golfe. Une fois la supposée crise nationale terminée, le public a demandé qu'il s'occupe de l'économie.

Ce n'est pas un hasard si la notion de « volonté nationale » se substitue parfois à la « volonté populaire ». Or, le premier relève de la nation, le second relève des rapports entre les citoyens et le corps politique. Ils ne sont pas interchangeables.

Le monde doit se pencher sur la déficience du système démocratique et du processus politique, car ni l'un ni l'autre ne représente le corps politique d'aujourd'hui. Au dix-huitième et au dix-neuvième siècles, ils représentaient le corps politique constitué par les classes possédantes qui s'étaient emparé du pouvoir politique, que ce soit dans les métropoles ou dans les colonies.

Au cours des deux derniers siècles le droit de vote est devenu universel. Aujourd'hui il s'applique aux femmes ; il s'applique aussi à ceux que l'Angleterre impériale considérait jadis comme « races inférieures ». Au Canada, le droit de vote est devenu véritablement universel lorsqu'il a été accordé aux peuples autochtones. Or une fois le droit de vote reconnu comme universel, une contradiction se fait jour entre les détenteurs des droits politiques et les détenteurs du pouvoir politique. Cette carence de la démocratie n'a jamais été corrigée.

Le pouvoir politique apparu au dix-huitième et dix-neuvième siècles représentait un corps politique bien précis. Les notions de gouvernement représentatif, gouvernement populaire et gouvernement responsable concordaient en général aux valeurs des classes possédantes qui formaient le corps politique. La souveraineté juridique et la souveraineté politique s'harmonisèrent. Mais dès que les partis politiques au parlement ne représentent plus les corps constitués des électeurs, le conflit refait surface, le mécontentement populaire assume une importance primordiale et les pouvoirs en place s'efforcent de précipiter une crise nationale pour escamoter le problème. Le besoin de renouveler la démocratie demeure, le système politique étant infirmé par cette contradiction entre le corps politique qui détient le pouvoir et le corps politique qui détient un pouvoir nominal. Il existe aussi un besoin de renouveler le Canada : la nécessité d'incorporer toutes les Canadiennes et tous les Canadiens dans la nation canadienne. Il faut donner aux droits humains une définition et une garantie politique. Il faut aussi donner aux droits nationaux une garantie politique. Ce sont les conditions universelles du renouvellement de la démocratie.

Si la fin de la guerre froide a placé à l'ordre du jour le besoin de renouveler les démocraties, ce n'est pas la première fois que la question se pose. Le fait que le pouvoir politique ne représente plus, politiquement, l'ensemble de l'électorat qui aujourd'hui englobe tous les êtres humains, et non plus seulement les citoyens ayant une propriété, est une carence de la démocratie et doit être corrigée. II faut inventer les moyens de donner un pouvoir réel à l' électorat. Tel est le problème fondamental aujourd'hui.

Le problème du renouvellement du Canada se pose d'une façon un peu différente. C'est un problème qui concerne la nation et en particulier la fédération, la façon dont elle a été formée et l'état dans lequel elle se trouve aujourd'hui. En faisant du Canada une fédération, l'Acte d'Amérique du Nord britannique proclamait que les décisions du parlement anglais s'appliqueraient dans les domaines autres que ceux relatifs au partage des pouvoirs. Bref, pour régir tout ce qui a trait au rapport entre le citoyen et le gouvernement, le Canada a hérité du droit constitutionnel et non-constitutionnel anglais, soit l'ensemble des législations du parlement britannique depuis la Conquête des Normands. Jusqu'en 1949 la plus haute cour canadienne était le Comité judiciaire du Privy Council siégeant à Londres et était en grande partie composée de juges anglais. Les développements du common law anglais étaient incorporés plus ou moins automatiquement au droit canadien. Depuis 1949, les décisions prises en Angleterre n'ont plus force de loi au Canada mais la Cour suprême leur réserve une grande considération. Depuis 1982, le parlement britannique ne peut plus adopter de loi s'appliquant au Canada.

Quand nous disons que le Canada arrive à maturité, nous devons reconnaître que la réalisation du gouvernement autonome en 1867 fut la première étape ; la second étape fut l'abolition de l'autorité de la cour et du parlement anglais dans les affaires judiciaires du Canada, en 1949. La troisième étape fut le rapatriement de la Constitution en 1982, dérobant le parlement britannique du droit d'amender la Constitution canadienne et de son veto en matière législative canadienne. L'étape finale sera le renouvellement de la démocratie et de la nation. Le renouvellement signifie qu'il faut renouveler les parties composantes de la fédération afin de reconnaître : 1. le fait que les arrangements coloniaux concernant le Québec et les nations indiennes doivent être corrigés ; 2. le fait que le Canada est aujourd'hui constitué de citoyens de quelque quarante-cinq nationalités différentes et que toutes les langues et toutes les cultures sont égales ; 3. le fait que le partage des pouvoirs tel qu'établi en 1867 doit être renouvelé afin de répondre à la situation économique et politique, nationale et internationale contemporaine.

Le renouvellement de la démocratie doit donc passer par la rédaction d'une nouvelle constitution qui reconnaîtra la démocratie du corps politique et la souveraineté du peuple et définira les droits et les devoirs ces citoyens, les sujets, et les droits et devoirs que les citoyens cèdent à leurs élus, leur gouvernement. Bref, elle doit définir un processus de prises de décision qui soit démocratiquement adopté et résoudre le problème de la participation des citoyens au gouvernement. Un des droits humains sur le plan politique est le droit de participer à l'administration des affaires de la société à laquelle on appartient. Les êtres humains, en raison même de leur existence, vivent en société et réclament à la société le droit au logement, à un moyen de subsistance, à l'éducation, à la santé et au bien-être. La société doit satisfaire ces réclamations et les reconnaître comme des droits, non pas comme des énoncés de principe. Ces réclamations découlent du droit d'être, le droit qui appartient à l'humain dès la naissance. La naissance est en soi une réclamation faite à la société. Ce droit ne peut jamais être supprimé.

La crise politique, la crise causée par le fait que la souveraineté juridique et la souveraineté politique ne concordent pas, ne sera pas résolue sans un dénouement de la crise constitutionnelle, sans reconnaître le besoin de rédiger une nouvelle constitution qui donne aux Canadiennes et aux Canadiens : 1. un renouvellement de leur fédération, et 2. une constitution politique qu'ils puissent faire leur, non pas une constitution qui soit comprise uniquement par ceux qui sont de tradition anglaise. Il ne s'agit pas de tout jeter par la fenêtre. Les Canadiens voudraient enchâsser dans leur constitution les fruits de la civilisation humaine. Il ne s'agit pas d'élaborer une constitution parfaite ; il s'agit d'apprendre de notre expérience de la démocratie et de l'expérience des autres depuis le dix-huitième siècle et d'y apporter notre contribution.

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La crise profonde constitutionnelle du Canada
appelle au renouveau politique et constitutionnel

L'évolution du pouvoir politique au Canada

Dans son livre Pour faire face à l'avenir, écrit pendant la campagne pour défaire l'Accord de Charlottetown, Hardial Bains écrivait :

« Il serait difficile d'appeler renouvellement le retour au Canada des années 1754-63, la période d'occupation militaire et de pouvoir des généraux britanniques. Mais il serait instructif de retracer l'évolution de ce pouvoir pour déterminer si la nature essentielle de l'État a changé depuis l'époque des généraux britanniques.

« Les généraux britanniques ont établi l'État par la conquête militaire. Or, si cet aspect du pouvoir politique, soit le fait qu'il est le pouvoir de la couronne britannique, a depuis longtemps changé, le fait qu'il représente les classes possédantes demeure le trait caractéristique du pouvoir politique, bien qu'aujourd'hui tous les citoyens jouissent du droit de vote. Certes il est aberrant que la reine d'Angleterre soit toujours le chef de l'État, mais il importe surtout de découvrir pourquoi le pouvoir politique ne représente toujours pas tous les êtres humains. »

Traitant du Rapport du consensus sur la Constitution, connu sous le nom d'Accord de Charlottetown, qui a été soumis à un référendum et défait en 1992, Hardial Bains fait remarquer qu'il « parle de fédéralisme mais en pratique le pouvoir de modifier la Constitution et de la soumettre à l'approbation des assemblées législatives est entre les mains des onze premiers ministres. En d'autres mots, le pouvoir politique et constitutionnel demeure entre les mains de onze personnes. A toutes fins pratiques, cela veut dire que le pouvoir politique d'abord établi par les généraux britanniques est aujourd'hui protégé par les onze premiers ministres en utilisant tous les moyens à leur disposition. S'il n'y a pas de conquérants aujourd'hui, le problème demeure que la forme de pouvoir actuelle ne représente pas tous les Canadiens. Une formule d'amendement a été mise au point lorsque la Constitution, l'Acte d'Amérique du Nord britannique, a été rapatriée, en 1982. Jamais avant 1982 avait-on appelé ce document une constitution. C'était une proclamation royale portant uniquement sur le partage des pouvoirs entre les provinces. De 1763 à 1982, une période de quelque 219 années, le pays s'est industrialisé et s'est étendu d'un océan à l'autre. La population est passé de quelques centaines de milliers à plus de vingt-sept millions. Si l'Acte d'Amérique du Nord britannique ne portait que sur le partage des pouvoirs entre le gouvernement fédéral et les provinces et que tous les autres aspects étaient régis par des lois adoptées au parlement anglais, quels étaient les droits du peuple ? »

Hardial Bains explique : « Les généraux britanniques ont concentré le pouvoir entre leurs mains par la conquête au nom de la Couronne britannique entre 1754 et 1763. Aujourd'hui les détenteurs des privilèges sont les oligarques financiers et en leur nom le pouvoir est conquis tous les quatre ou cinq ans par des élections. »

Le Forum des citoyens sur l'avenir du Canada, mieux connu sous le nom de Commission Spicer, a rassemblé les opinions des Canadiens d'un bout à l'autre du pays et émis son rapport en 1992. Une doléance persistante qui a été soulevée pendant les forums organisés par la Commission Spicer et dans les contributions qui ont été faites était que, dans les mots mêmes du Rapport Spicer, les Canadiens « ne pensent pas que leurs élus, surtout au fédéral, gouvernent selon la volonté du peuple... » Hardial Bains explique que « jamais de 1763 à 1992 les élus ont-ils gouverné selon la volonté du peuple. Bref, il s'agit d'une lacune que l'histoire n'a jamais corrigée, un pouvoir qui a échappé et qui continue d'échapper au peuple. il faut corriger cette lacune si l'on veut renouveler le fédéralisme et la démocratie. »

L'auteur poursuit :

« La Proclamation royale du 7 octobre 1763 plaçait le pouvoir politique entre les mains d'un Conseil exécutif composé d'un gouverneur et d'un Conseil nommé par le Colonial Office à Londres. C'était un pouvoir administré directement sous l'autorité souveraine du roi d'Angleterre qui se faisait conseiller par le parlement anglais du dix-huitième siècle. La proclamation prévoyait la formation d'une assemblée populaire 'dès que les conditions le permettront'.

« L'Acte de Québec de 1774 prévoyait le partage d'un pouvoir limité avec les membres nommés du Conseil, dont le nombre passait de 12 à 23. Cinq d'entre eux étaient nommés par le général Carleton, le gouverneur, pour former un 'Privy Council'. Selon Edmund Burke, un champion des institutions établies et du pouvoir oligarchique, le rétablissement du droit civil français, le vieux droit civil de la France du Moyen-Âge, des droits de l'Église et du régime seigneurial et la nomination de représentants de la noblesse au Conseil signifia ' ...la préservation de leurs vieux préjugés, de leurs vieilles coutumes [...1, faisant pencher la balance en faveur de la France. À la seule différence qu'ils auront George III au lieu de Louis XVI'.

« L'inclusion, par nomination, de la noblesse du Québec au Conseil marquait le début, si peu de temps après la conquête militaire, de l'utilisation de la noblesse par le pouvoir britannique pour préserver et renforcer le pouvoir établi en 1763. À ce sujet, dans son livre The Constitution of Canada, 1922, le professeur W.P.M. Kennedy écrit ce qui suit : 'Le Canada doit être une base militaire, tenue en laisse par une église dotée, un vaste arrière-pays, une noblesse satisfaite, un clergé reconnu, un droit civil français et une population obéissante et docile.'

« Le gouverneur Carleton ne parvint pas à obtenir l'obéissance du peuple par ces mesures et à maintes reprises dans ses correspondances il invoque sa crainte d'une insurrection, reconnaissant que la noblesse et le clergé n'avaient pas réussi à 'refréner leurs compatriotes exaltés'. C'était pour lui 'un peuple misérable qui ne voit rien en l'honneur', la 'race la plus ingrate qui vive'. Il avait espéré qu'en leur accordant des sièges au Conseil et l'usage de leur langue, le droit civil français et la pratique de leur religion, la noblesse et le clergé seraient assez forts pour amener le peuple à soutenir la couronne britannique dans sa guerre contre les colonies en révolte. Mais la population du Québec ne s'est pas jetée à la défense de la couronne britannique. Au contraire, les habitants étaient solidaires de la rébellion dans les treize colonies du sud tout en réclamant leur propre droit à une nation indépendante. La stratégie du général Carleton avait engendré une couche de personnes ayant intérêt à défendre le pouvoir au nom de la couronne. Le professeur Kennedy fait remarquer que l'Acte de Québec 'assurait la fidélité de l'église canadienne-française et des classes supérieures, ce qui s'avéra d'une grande influence contre la désintégration. L'église et les classes supérieures se mobilisèrent non seulement contre la révolution américaine, mais aussi contre la Révolution française, les Guerres napoléoniennes, en 1812, et les rébellions de 1837.'

« L'Acte de Québec fut abrogé et remplacé par l'Acte constitutionnel de 1791. Cet acte divisait le Québec en Haut-Canada et Bas-Canada et attribuait l'autorité législative au gouverneur ou lieutenant-gouverneur qui était conseillé par le Conseil législatif et l'assemblée dans chacune des deux colonies. Le Conseil législatif était nommé par le gouverneur avec sept représentants du Haut-Canada et dix-neuf du Bas-Canada. Les membres du Conseil étaient nommés à vie. Le président d'assemblée était aussi nommé par le gouverneur. En plus du Conseil législatif, la couronne introduisit une forme de processus électoral divisant les colonies en districts électoraux chargés d'élire 16 membres à l'Assemblée du Haut-Canada et 50 à l'Assemblée du Bas-Canada, avec une stipulation introduisant le système censitaire par lequel les électeurs et les élus devaient être des hommes et possédants. Ces assemblées se réunissaient une fois par année et étaient élues pour quatre ans. Le gouverneur avait le pouvoir de les révoquer. Une loi adoptée par l'assemblée législative et le Conseil législatif nommé pouvait être rejetée par le gouverneur ou ce dernier pouvait laisser la Couronne en décider. Une loi entérinée par le gouverneur pouvait être révoquée par le parlement anglais durant les deux années suivant son adoption. Le gouverneur et le Conseil exécutif étaient constitués d'une Cour d'appel, ayant le droit d'en appeler au Privy Council de Londres en dernier recours. »

Hardial Bains fait remarquer que la création de districts électoraux et d'élections basées sur les hommes possédants a donné une impulsion à l'élite et au clergé du Bas-Canada. Ils pouvaient maintenant faire usage du pouvoir et des privilèges dans les districts électoraux contre le pouvoir divisé de la population. La même situation se créa dans le Haut-Canada. Le représentant d'un district lutterait pour ses intérêts tandis que la population était divisée et n'avait pas le droit de vote. Ce concept d'un représentant d'un territoire défini était déjà en vigueur en Grande-Bretagne où cette forme de processus électoral était apparue lorsque la nouvelle classe marchande et les propriétaires fonciers avaient obtenu le droit d'être rois et maîtres de leur domaine. Si la Couronne allait exercer sa souveraineté, il fallait alors reconnaître également la souveraineté des classes possédantes.

L'auteur note aussi que le concept derrière les districts électoraux et les listes d'électeurs, à savoir qui peut élire et être élu, visait à sauvegarder les intérêts de toutes les classes possédantes en leur garantissant une même chance de représentation. Elle n'abolissait pas la souveraineté de la Couronne au bénéfice de l'électorat, une demande qui faisait son chemin au sein du peuple. Du même coup disparaissait la notion d'un corps d'élus agissant selon la volonté populaire. L'électeur n'avait qu'à prouver qu'il est un homme de biens et le candidat qui remportait la majorité « emportait tout ». Les classes possédantes livrèrent des batailles rangées pour accéder aux parlements et aux assemblées législatives afin de faire valoir leurs intérêts auprès des Conseils nommés et de la Couronne.

Les rébellions de 1837 à 1839

Dans son ouvrage Pour faire face à l'avenir, Hardial Bains écrit sur les rébellions des patriotes dans le Bas et le Haut-Canada de 1837 à 1839.

« La période qui s'étend de 1791 aux rébellions de 1837-39 dans le Bas et le Haut-Canada fut une période de grande agitation et de déchirement. Le pouvoir de l'oligarchie gouvernant au nom de la Couronne se heurta aux partis réformistes représentant les classes possédantes. Ces dernières réclamaient l'autonomie gouvernementale dans le Haut et le Bas-Canada alors que l'oligarchie, concentrée dans le Family Compact et la Clique du Château, défendait la Couronne. Ainsi apparaissait un nouvel élément : la lutte pour le partage des pouvoirs. Comment établir l'équilibre entre le pouvoir de la Couronne, tel qu'exprimé par le pouvoir des membres nommés du Conseil, et les instances législatives ? Le partage des pouvoirs devint, au même titre que l'armée, les instances nommées, les assemblées législatives et la division des colonies en districts électoraux, un des mécanismes empêchant la transformation du pouvoir politique de pouvoir représentant quelques-uns en un pouvoir représentant tous les citoyens.

La rébellion des patriotes dans le Haut-Canada en 1837

« Les événements de 1837 furent les premières manifestations de cet affrontement par lequel les classes possédantes cherchaient à obtenir l'égalité dans le partage des pouvoirs. À Londres, en mars 1837, Lord John Russell avait promulgué dix résolutions autorisant le gouverneur général à payer les représentants de la Clique du Château, rejetant la demande d'un conseil législatif élu et ordonnant d'autres mesures visant à satisfaire leurs partisans dans le Haut et le Bas Canadas. Dans le Bas-Canada ces mesures furent dénoncées comme 'une violation du contrat social'. Un mouvement national et démocratique s'était déjà fait jour, avec à sa tête des hommes comme Louis-Joseph Papineau. De gigantesques manifestations eurent lieu où les participants, portant la 'tuque de la liberté', réclamaient 'Papineau et le régime électoral', 'Papineau et l'indépendance', et scandaient : 'À bas le despotisme'. L'Assemblée législative du Haut-Canada soutint que l'application des dix résolutions forcerait l'Angleterre à s'appuyer sur 'la force physique et matérielle' pour maintenir cette forme de pouvoir en Amérique du Nord. Le gouverneur suspendit l'Assemblée législative en août 1837 et elle ne fut jamais reconvoquée. Si la force physique et matérielle était requise contre la rébellion de 1837-39, c'est que les insurgés réclamaient ce à quoi ne voulaient pas renoncer le pouvoir militaire, les conseils nommés et ceux qui profitaient de ce système économique et politique. Ce qui fut conquis par la force militaire directe entre 1754 et 1763 puis préservé et renforcé par différentes mesures durant la période subséquente ne pouvait maintenant être cédé. En 1838 Lord John Russell suspendit l'Acte constitutionnel de 1791 et Lord Durham, lui-même un réformiste, se vit accorder un pouvoir absolu pour mater les rébellions dans les colonies. Sir John Colborne, qui devait céder la place à Durham, répéta ce qu'on avait entendu à l'époque de l'Acte de Québec : 'Si c'était possible, la meilleure chose pour le Bas-Canada serait dix autres années de despotisme, car ce peuple n'est pas encore prêt pour cette forme supérieure qu'est le gouvernement autonome.'


La rébellion des patriotes à Saint-Eustache dans le Bas-Canada

« Le gouvernement responsable »

« La période suivant les rébellions vit apparaître un autre facteur, soit la notion de ' gouvernement responsable ', un changement important par rapport à la forme de pouvoir politique du passé. La notion de gouvernement responsable étendait cette forme de pouvoir politique plus ou moins aux limites de sa capacité d'accommoder des éléments de la démocratie sans mettre en péril l'empire ou les intérêts des classes dominantes de la colonie. C'est un gouvernement responsable fondé sur le système bipartite qui fut accordé aux colonies : d'un côté le parti représentant les intérêts du Family Compact et de la Clique du Château, de l'autre le parti réformiste représentant les classes possédantes. La Couronne se réservait le veto, suivant la notion que la Couronne peut coexister avec l'Assemblée, notion que préconisa Lord Durham. Ce dernier reconnaissait que : ' La sagesse de l'adoption du vrai principe de gouvernement représentatif, facilitant l'administration des affaires publiques en la confiant aux personnes qui jouissent de la confiance de l'instance représentative, n'a jamais été reconnue au gouvernement des colonies d'Amérique du Nord britannique. Toutes les instances du gouvernement ont été indépendantes de l'assemblée.'

« [...] 'Je ne sais pas comment il est possible de réaliser [...] l'harmonie sinon en administrant le gouvernement selon ces principes qui se sont avérés parfaitement efficaces en Grande-Bretagne. Je n'infirmerai aucune prérogative de la Couronne ; au contraire, je crois qu'il est dans l'intérêt de ces colonies de protéger des prérogatives qui n'ont jusqu'à présent jamais été invoquées. Par contre la Couronne doit se soumettre aux conséquences nécessaires des institutions représentatives et si elle doit procéder au gouvernement en union avec un corps représentatif, elle doit consentir à le faire par l'intermédiaire de ceux en qui ce corps représentatif a mis sa confiance.'

« Dans les années 1850 il était devenu parfaitement clair que cette forme de gouvernement représentatif proposée par Durham, bien que créant une forme démocratique, ne pouvait réaliser l'harmonie désirée. Selon le professeur W.P.M. Kennedy, dès le début des discussions entre la Grande-Bretagne et les colonies autonomes, ' ... on a souligné que la nouvelle Constitution n'originerait pas du peuple, mais d'un acte impérial, et que les assemblées législatives n'auraient aucune part du pouvoir souverain.'

« En fait, les années 1850 avaient achevé le processus amorcé avec la Conquête britannique du Québec en 175463. Il y avait maintenant un choix très net : ou bien le passage démocratique de l'absolutisme à une nouvelle forme de gouvernement, ou bien la continuation de l'absolutisme au nom de la démocratie. C'est la première option qui fut choisie avec la proclamation de l'Acte d'Amérique du Nord britannique de 1867, sauf que le passage d'une forme à l'autre n' a jamais été mené à conclusion. Le pouvoir politique ne représente toujours pas l'ensemble des êtres humains. »

Hardial Bains note que l'Acte d'Amérique du Nord britannique tel que proclamé en 1867 contient les sections suivantes en sa partie III :

« 9. À la Reine continueront d'être et sont par la présente attribués le gouvernement et le pouvoir exécutifs du Canada. [...]

« 11. II y aura, pour aider et aviser, dans l'administration du gouvernement du Canada, un conseil dénommé le Conseil privé de la Reine pour le Canada ; les personnes qui formeront partie de ce conseil seront, de temps à autre, choisies et mandées par le gouverneur-général et assermentées comme conseillers privés ; les membres de ce conseil pourront, de temps à autre, être révoqués par le gouverneur-général.

« 15. À la Reine continuera d'être et est par la présente attribué le commandement en chef des milices de terre et de mer et de toutes les forces militaires et navales en Canada. »

Il fait remarquer que « De 1867 à 1927, il n'y a pas eu de changement dans la définition du pouvoir exécutif et il n'y avait pas de formule d'amendement. Les discussions sur une formule d'amendement ont eu lieu entre le gouvernement fédéral et les provinces de 1927 jusqu' au rapatriement de la Constitution en 1982. L'actuel Rapport du consensus sur la Constitution traite de ce problème mais malgré tout, les trois clauses ci-haut mentionnées demeurent intactes, essentiellement dans la même forme qu'en 1867. »

Résumant la situation à la veille du référendum, Hardial Bains écrit :

« Il y a maintenant deux visions du Canada. La première épouse le renouveau du Canada pour que tous les droits de tous ceux qui forment le Canada soient garantis et que le peuple soit investi de la souveraineté, du droit décisionnel. La deuxième propose le statu quo. Il en va ainsi également pour certaines propositions de réforme du processus électoral, tant que le pouvoir décisionnel demeure entre les mains de l'élite dominante.

« Les Canadiens aimeraient renouveler le Canada dans le sens de : 1) s'assurer que la Chambre des communes soient un instrument aux mains du peuple ; 2) établir un processus électoral qui faciliter le contrôle de la Chambre des communes par le peuple ; 3) adopter des lois qui permettent au peuple de rédiger lui-même sa constitution. Autrement dit, ils voudraient harmoniser la volonté juridique et la volonté populaire en faveur du peuple.

« Aujourd'hui les Canadiens veulent se donner le pouvoir politique en s'unissant atour de la demande d'une Assemblée constituante et en adoptant un document qui garantit leur droit de se gouverner pour pouvoir être maîtres des décisions qui les affectent.

Notes

1. Hardial Bains, Pour faire face à l'avenir (Institut MELS, 1992)

2. Keith Spicer, Rapport à la population et au gouvernement du Canada sur le Forum des citoyens sur l'avenir du Canada, 1991.

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25 anniversaire de la défaite de l'Accord du lac Meech

Il y a vingt-cinq ans, le 23 juin, échouait l'Accord du lac Meech, un ensemble d'amendements à la Constitution du Canada négocié en 1987 derrière des portes closes par le premier ministre du Canada, Brian Mulroney, et les premiers ministres des provinces. La défaite de Meech signalait un nouvel approfondissement de la crise constitutionnelle, laquelle est maintenant devenue une crise existentielle où l'existence même du Canada comme État souverain et indépendant est en jeu.

L'Accord de Meech avait été conclu dans le contexte du référendum de 1980 au Québec sur la place du Québec dans le Canada et du refus du Québec de signer la Constitution de 1982 rapatriée par le gouvernement Trudeau. Trudeau avait promis de rédiger une nouvelle entente constitutionnelle après la défaite du référendum du Québec et cette promesse s'est soldée deux ans plus tard par l'ajout de la Charte des droits et libertés et d'une formule d'amendement à l'Acte de l'Amérique du Nord britannique de 1867. Le parlement britannique a adopté l'Acte du Canada le 29 mars 1982 qui mettait fin formellement à la dépendance britannique. La nouvelle loi constitutionnelle de Trudeau était l'« équivalent canadien » de l'Acte du Canada du parlement britannique et elle était incluse dans celui-ci. La Constitution était ainsi « rapatriée » sous la forme de la Loi constitutionnelle de 1982. Le Québec refusa d'en être signataire, ce qui causa une crise. C'est pour tenter de la résoudre que le gouvernement de Brian Mulroney entama en 1985 des négociations constitutionnelles qui allaient conduire à l'Accord du lac Meech deux ans plus tard le 23 juin 1987.


Rassemblement pour le «Oui» au référendum de 1980

Le premier ministre du Québec de l'époque, Robert Bourassa, a dit que le Québec signerait la Constitution si cinq modifications lui étaient apportées. :

- la reconnaissance constitutionnelle du Québec comme société distincte ;

- un veto constitutionnel pour le Québec sur les changements constitutionnels ;

- une voix au chapitre pour le Québec sur la nomination des juges de la Cour suprême du Canada ;

- une garantie constitutionnelle de pouvoirs accrus en matière d'immigration ;

- la limitation du pouvoir fédéral de dépenser.

Il fallait s'attaquer aux causes de la crise constitutionnelle. Il fallait notamment garantir des relations de nation à nation avec les peuples autochtones de façon à mettre fin à l'injustice coloniale ; il fallait mettre fin à toutes les notions de droits basées sur le privilège et les soi-disant limites raisonnables, investir le peuple du pouvoir et non un monarque étranger et enchâsser des droits égaux pour tous les citoyens et résidents. Enfin, il fallait garantir le droit du peuple du Québec à l'autodétermination, y compris la sécession si telle est sa décision.

L'Accord du Lac Meech visait cependant à maintenir le statu quo en déclarant le Québec « société distincte » au sein du Canada. Il donnait un veto constitutionnel au Québec, augmentait les pouvoirs des provinces en matière d'immigration, étendait et réglementait le droit à une compensation financière raisonnable pour toute province qui se retirerait de quelque programme fédéral futur dans un domaine de juridiction exclusivement provinciale et donnait voix au chapitre aux provinces dans la nomination des sénateurs et des juges de la Cour suprême.

Puisque Meech aurait changé la formule d'amendement de la Constitution et modifié le processus de la Cour suprême, il fallait obtenir le consentement de toutes les législatures provinciales et du parlement canadien dans un délais de trois ans. Les dix premiers ministres provinciaux s'étaient tout de suite mis d'accord mais le consensus ne dura pas les trois ans requis pour obtenir le consentement des assemblées législatives. Une Conférence des premiers ministres fut convoquée vingt jours avant l'échéance pour essayer de sauver Meech et il fut convenu que Meech devait être suivi d'une autre ronde de négociations constitutionnelles. Le premier ministre de Terre-Neuve, Clyde Wells, s'attaqua au secret du processus décisionnel. Le 23 juin 1990, date limite, Elijah Harper, député de l'assemblée législative du Manitoba membre des Premières Nations, signala son refus de consentement en brandissant une plume d'aigle, rendant ainsi impossible l'unanimité requise de l'assemblée. Wells annula sa proposition de tenir un vote à l'assemblée de Terre-Neuve et l'Accord du lac Meech était officiellement mort.

Une des principales caractéristiques de l'Accord de Meech est qu'il embrouillait le statut du Québec. Il affirmait que le Québec était une « société distincte » et que « la législature et le gouvernement du Québec ont le rôle de protéger et de promouvoir la société distincte ». La « société distincte » est restée indéterminée dans les documents, les aspects « distincts » du Québec n'y étaient pas énumérés et il n'y avait pas de critères par lesquels les préserver et les promouvoir. Le terme « société distincte » a été le sujet de nombreuses interprétations mais celle qui a dominé les cercles politiques officiels était que le Québec est distinct en raison de la langue française uniquement. En faisant de la langue la question centrale, la formulation de Meech sur la « société distincte » niait l'existence du Québec en tant que nation souveraine ayant évolué au fil de l'histoire avec une communauté d'économie et de territoire et une culture portant l'empreinte de cette histoire. Qui plus est, elle niait au peuple québécois le droit à l'autodétermination.

Un autre aspect important de l'Accord de Meech est la promotion qu'il faisait de la désunion et de l'inégalité. Le fait de définir une nation uniquement par sa langue mène à la théorie que le Canada est habité par un grand nombre de « nations linguistiques », toutes susceptibles d'un statut indépendant mais dont seulement l'« anglaise » et la « française » auraient une place d'honneur.

Meech encourageait la désunion également en dévoluant certains pouvoirs fédéraux aux provinces comme s'il s'agissait de dix petites nations (les provinces) regroupées dans une grande nation (le gouvernement fédéral). Les deux territoires (le Nunavut n'existait pas encore) ne furent pas invités au lac Meech parce que le premier ministre considérait que leur pouvoir était insuffisant, établissant ainsi la possibilité de différents statuts selon la région. D'autre part, Meech accordait à chaque province un pouvoir de veto en matière législative et il était clair que chaque province s'en servirait pour avancer les intérêts étroits des regroupements économiques et politiques régionaux qui finançaient les gouvernements plutôt que de mettre de l'avant l'intérêt national d'ensemble.

Le troisième aspect de Meech était son refus d'affirmer ou même d'aborder le sujet des droits ancestraux des peuples autochtones, ce qui revenait à supprimer ces droits. Les droits ancestraux ne sont pas un élément périphérique, ils doivent être enchâssés dans la Constitution. Les autochtones ont le droit légitime de revendiquer les terres de leurs ancêtres et d'en disposer comme ils l'entendent. En tant que peuples souverains, ils ont le droit de décider de leurs affaires mais aussi de participer à la décision des affaires du Canada dans son ensemble. Aucune des modifications proposées par l'Accord de Meech n'abordait ces sujets. Les chefs autochtones présentèrent deux autres objections. La première concernait leur exclusion de l'ensemble des travaux de Meech. L'autre concernait le transfert possible de services fédéraux aux provinces prévu dans la clause sur le droit de retrait avec compensation, ce qui risquait d'entraîner le démantèlement de programmes essentiels pour les peuples autochtones.


Manifestation contre l'Accord du Lac Meech devant le parlement manitobain le 21 juin 1990

Le quatrième aspect principal de Meech était le caractère antidémocratique des procédures. Toutes les consultations eurent lieu derrière des portes closes. Les gens disaient que c'était une rencontre de onze hommes blancs à cravate pour décider du sort du pays entre eux. Une fois l'accord conclu dans le secret, les onze premiers ministres tentèrent de l'imposer au peuple sans autre discussion ou délibération. Il n'y eut pas de consultation populaire, l'ordre du jour n'était pas établi suivant les désirs du peuple et les points discutés et inclus dans l'accord étaient ceux que les premiers ministres voulaient discuter et inclure.

L'extrême mécontentement de la population face aux procédés de Meech fut capté par le Forum des citoyens sur l'unité nationale de 1990, appelé Commission Spicer, que Mulroney fut forcé d'établir après la défaite de Meech, disant que son gouvernement voulait entendre les opinions des Canadiens. Le rapport de la Commission Spicer publié en 1991 permet de constater que les Canadiens étaient très conscients que quelque chose manquait dans le processus politique canadien, qu'on ne pouvait pas faire confiance aux hommes et aux femmes politiques et qu'il manquait les mécanismes nécessaires pour habiliter le peuple. Beaucoup ont réclamé la convocation d'une assemblée constituante qui permettrait au peuple de délibérer et de décider de la constitution qu'il veut.

Quelle est la signification de Meech aujourd'hui ? C'est qu'à l'époque actuelle les peuples veulent être les arbitres et les décideurs. Dans la forme de pouvoir politique héritée par le Canada, le pouvoir absolu réside dans les oligarques financiers et leurs représentants politiques. Meech se proposait de maintenir cet aspect inchangé en disant que seul le premier ministre du pays et les dix premiers ministres des provinces seraient habilités à proposer des amendements à la Constitution et que le peuple reste exclu du processus.

Les Canadiens ont rejeté Meech parce qu'aujourd'hui l'histoire exige que le pouvoir soit transféré au peuple qui agit de son propre chef et dans son propre intérêt. Ils veulent retirer la politique des mains des intérêts en place et la mettre entre les mains de ceux qui s'attaqueront aux problèmes que le peuple veut régler, comme l'insécurité économique qui est devenue la plus grande priorité à l'heure actuelle. L'échec de Meech a également mené à la déconfiguration du parlement jadis fondé sur l'existence du « parti au pouvoir » (libéraux ou conservateurs) et du « parti de l'opposition ». Le Parti conservateur a été à toute fin pratique radié de la carte à l'élection de 1993 et le Parti libéral est dans un triste état depuis le « scandale des commandites » dont il ne s'est jamais relevé. Le déséquilibre s'est établi et il persiste à ce jour.

Le renouveau démocratique est à l'ordre du jour.

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La Commission Spicer - Forum des citoyens
sur l'avenir du Canada

Le Forum des citoyens sur l'avenir du Canada, mieux connu sous le nom de Commission Spicer, du nom de son président Keith Spicer, fut créé le 1er novembre 1990 par le gouverneur général du Canada suivant la recommandation du premier ministre Brian Mulroney. Mulroney a décrit le Forum comme étant « un organisme indépendant, composé d'éminents Canadiens qui ouvriront un dialogue avec les gens de tout le pays et contribueront à susciter un nouveau consensus sur le Canada et son avenir collectif ». Il a par ailleurs qualifié la situation au Canada d'« urgente » et de problème « sérieux ».

L'urgence et le sérieux du problème étaient attribuables à l'échec de l'Accord du lac Meech le 23 juin 1990 et à l'opposition des Canadiens aux ententes secrètes et leur désir d'être investis du pouvoir de prendre les décisions qui les affectent. C'est à quoi se heurtait la détermination du premier ministre du Canada et des premiers ministres des provinces, à l'exception du Québec, à maintenir le statu quo.

Le contexte

En 1982, le Parlement canadien et neuf assemblées législatives provinciales ont adopté la Loi constitutionnelle qui prévoyait le « rapatriement » de Grande-Bretagne de la Constitution le 17 avril 1982 avec une nouvelle formule d'amendement et une Charte canadienne des droits et libertés. Le Québec a refusé de donner son consentement puisque son droit à l'autodétermination n'était pas reconnu. La Constitution fut donc rapatriée sans le Québec et devint la Loi constitutionnelle de 1982. De nouvelles négociations eurent lieu qui menèrent à l'Accord du lac Meech, lui-même le produit d'une entente secrète préparée à l'insu des citoyens. Il fut d'abord accepté par les onze premiers ministres du pays mais le consensus entre eux s'est effrité durant les trois années qui suivirent, soit le délai fixé pour qu'il soit entériné par le parlement canadien et l'assemblée législative des dix provinces. Le délai du 23 juin 1990 expira sans qu'on soit parvenu à obtenir l'approbation unanime nécessaire.

L'échec de Meech a approfondi la crise constitutionnelle. Selon un compte rendu officiel des événements :

« Après l'échec de l'Accord du lac Meech, les Québécois se sont sentis trahis et rejetés, personnellement, par ce qu'ils allaient dorénavant appeler 'le reste du Canada'. D'autres Canadiens se sont sentis impuissants, ignorés et abandonnés, isolés les uns des autres et dégoûtés par les décideurs en place.

« Même si ce ne sont pas eux qui ont tué l'Accord, les peuples autochtones du Canada s'y sont opposés, en grande partie parce qu'on n'était pas parvenu à régler la question de l'autonomie gouvernementale des autochtones dans le cadre des quatre conférences des premiers ministres intervenues entre 1983 et 1987. Tout comme le Québec s'est senti trahi par l'échec de l'Accord du lac Meech, les autochtones se sont sentis trahis par le processus constitutionnel.

« Au cours de l'été et de l'automne 1990, les tensions suscitées par l'inaction et l'indifférence face aux revendications des autochtones ont atteint le point de rupture. De fâcheux incidents, sans précédent dans l'histoire récente du Canada, éclatèrent en divers endroits du pays, attirant ainsi l'attention, chez nous comme à l'étranger, sur la situation des autochtones du Canada. »[1]

La Commission Spicer fut créée pour tenter à nouveau de dénouer la crise et répondre au vaste mécontentement populaire face au parlement, aux partis politiques et au processus politique.

La Commission Spicer était constituée de douze éminents Canadiens et présidée par l'ancien commissaire aux langues officielles Keith Spicer. À compter de janvier 1991, le forum a reçu des mémoires de nombreuses organisations, tenu des audiences publiques dans toutes les grandes villes du pays et enjoint les Canadiens à communiquer leurs opinions par tous les moyens possibles. Environ 400 000 personnes en tout se sont prévalues de l'occasion de s'exprimer. La commission a déposé son rapport le 27 juin 1991.

Ce que la Commission Spicer a trouvé

Voici des extraits du livre Pour faire face à l'avenir de Hardial Bains qui fait un survol des conclusions de la Commission Spicer.

* * *

Si l'on en croit les nombreuses interventions faites au Forum des citoyens sur l'avenir du Canada : Rapport à la population et au gouvernement du Canada, les Canadiennes et les Canadiens réclament des changements qui reflètent la maturation d'un peuple et d'un pays. Ils sont profondément conscients de l'absence de respect des normes les plus élémentaires de responsabilité des élus envers le peuple. Cette capacité de concevoir le manque, d'abstraire ce qui n'est pas et de saisir ce qu'il faut faire pour combler un besoin, est sans doute l'indice le plus important de la maturation du Canada. Les Canadiennes et les Canadiens ont laissé voir qu'ils ont conscience d'une lacune importante dans le régime politique et qu'ils ne font pas confiance aux élus. Dans la deuxième partie du Rapport de la Commission Spicer, Ce que nous avons entendu, et plus spécifiquement à la section 9 La responsabilité des leaders et la démocratie participative, les membres de la Commission décrivent comme suit la pensée des gens sur ce qui manque au pays :

« Un des messages dominants, c'est que les participants ont perdu confiance à la fois dans le régime et dans leurs dirigeants politiques. Ils ne pensent pas que leurs élus, surtout au fédéral, gouvernent selon la volonté du peuple ni que les citoyens aient actuellement les moyens de remédier à cela. Nombre d'entre eux, surtout à l'extérieur du Québec, souhaitent et sont prêts à appuyer une réforme profonde du système politique, pour autant qu'elle débouche sur un régime politique humain et efficace et des gouvernants réceptifs et responsables.

« Les participants désirent de tels changements parce qu'ils ont perdu confiance dans le système politique actuel et parce qu'ils doutent que les dirigeants prendront des décisions qui reflètent leurs valeurs et leurs aspirations [notre souligné]. Ils exigeraient moins la participation directe aux décisions si des réformes parvenaient à rétablir leur confiance dans le système. Autrement dit, ils voudraient que les grandes décisions qui les touchent soient prises en toute connaissance de cause en tenant compte des opinions et en pensant au bien-être des citoyens en général ». (p. 108-109)

Voici quelques-unes des réactions des citoyens au Forum, telles que citées dans le rapport à titre d'interventions typiques :

« Un couple d'Ontariens âgés d'environ 70 ans : Les principes directeurs doivent être l'honnêteté et le dévouement envers le peuple : rien ne se fera sans cela. Pour le moment, le Parlement est un théâtre burlesque où chacun essaye d'avoir la vedette.'

« Un groupe du Manitoba : 'Le groupe veut que les élus se remuent le derrière et se mettent à diriger le pays.'

« Un groupe du Manitoba : 'On n'arrivera pas à nous faire croire qu'il suffit de trouver la bonne formule pour que tout aille bien. Nos dirigeants politiques ont failli ; ils n'ont ni vision, ni légitimité.'

« Un élève du premier cycle secondaire de l'Ontario : 'Nous ne pouvons absolument rien faire. On met au pouvoir un gouvernement qui s'engage à améliorer la situation et ce genre de choses... Quand un gouvernement a-t-il jamais tenu ses promesses ? Ce que je pense n'a aucune importance, j'ai 14 ans et personne ne m'écoute...'

« Un groupe de l'Ontario : 'Nos représentants se comportent d'une façon épouvantable au Parlement ; on dirait des enfants indisciplinés. Ils se comportent comme de mauvais garnements, n'ont aucune retenue et ne cessent de se quereller entre partis. Pourquoi ne se serrent-ils pas les coudes et n'exploitent-ils pas leurs meilleures idées ?'

« Un groupe du Nouveau-Brunswick : 'Les priorités politiques ne sont pas nécessairement les priorités nationales... Il faut consulter davantage les organisations populaires.' »

Extrait d'une lettre venant du Québec : « II y a un vide politique : les gouvernants n'ont aucune vision précise, aucune suite dans les idées, aucune notion de notre destin national ; les pots-de-vin, la corruption et l'incompétence dominent une bureaucratie alourdie par les complications juridiques et fiscales. »

Les commissaires soulignent que le thème sous-jacent des commentaires au Forum est que les gens veulent des dirigeants politiques qui soient réceptifs et responsables sur une série de sujets :

« ...gestion de l'économie, traitement réservé aux peuples autochtones, réforme constitutionnelle et place du Québec dans la fédération, bilinguisme et multiculturalisme. Dans tous ces domaines les citoyens nous ont dit qu'ils n'avaient pas l'impression d'être gouvernés selon leurs désirs ni selon leurs valeurs fondamentales. » (p. 110)

Au sujet des médias :

« Nombre de participants ont dit aux commissaires que les médias portent une lourde responsabilité à l'égard des problèmes et des difficultés auxquels le Canada se trouve confronté du fait qu'ils ne s'efforcent pas suffisamment de fournir des informations de base fiables et ne donnent pas de nous-mêmes une image constructive. C'est le cas de ce citoyen d'Islington, en Ontario, qui a lancé : 'Les médias, source de désinformation et de confusion par excellence.'

« Les participants sont souvent d'avis que les médias ont la fâcheuse tendance à faire dégénérer les problèmes en crises en exagérant les conflits et en déformant les faits : 'Les médias nous ont fait beaucoup de tort en montant en épingle le sentiment séparatiste au Québec et le lac Meech. Les médias ont versé dans l'exagération et dans le sensationnalisme', a déclaré un groupe de discussion du Manitoba. Un participant de Merville, en Colombie-Britannique : '[les] médias doivent cesser de mettre l'accent sur nos différences et s'attacher davantage à faire ressortir ce que nous avons en commun et ce qui nous unit.' »

Les commissaires concluent :

« À nos yeux, il est clair que les participants au Forum investissent non seulement les dirigeants politiques, mais aussi les médias, de la responsabilité d'adhérer aux valeurs canadiennes fondamentales. »

La plupart des participants, selon les commissaires, croient aux valeurs fondamentales que sont « l'égalité, l'équité et la coopération. »

La notion d'égalité s'applique aux personnes, aux provinces et aux régions du Canada. On s'oppose fortement à l'octroi de privilèges particuliers pour toute province. L'absence d'équité a été soulignée par différents groupes, comme les Acadiens, les autochtones, les anglophones au Québec, les francophones hors Québec, des résidents des prairies et des provinces maritimes.

D'autres soulignent le besoin de coopération si nous voulons réaliser le genre de pays que nous désirons. Il existe ce sentiment généralement répandu que le Canada est un pays improbable avec une population éparse vivant sur une grande étendue et concentrée dans des villes perlées le long de la frontière américaine. Les participants préconisent une coopération active entre Canadiens.

La grande majorité des interlocuteurs du Forum ne pensent pas que leurs dirigeants actuels aient gouverné le pays selon des valeurs fondamentales. Si d'aucuns le déplorent et manifestent leur déception, un nombre bien plus grand de citoyens sont furieux, et leur colère est surtout dirigée contre les politiciens fédéraux. Les commissaires citent les passages suivants :

« ...l'absence de vision est la véritable raison pour laquelle le Forum a été créé. Le premier ministre, son Cabinet, son parti et, à vrai dire, tous les partis et toutes les assemblées législatives, manquent de vision. Aucun d'entre eux n'a été ni n'est capable d'envisager un avenir nouveau pour le Canada, et quand nous réclamons des propositions, ils avouent qu'ils n'en ont pas à faire. »

« ...il y a un autre problème, c'est que le premier ministre est incapable de garder le contact avec le public. La plupart des gens étaient contre le libre-échange, contre la TPS, contre les réductions (pour ne citer que quelques exemples), mais cela ne l'a pas empêché de nous les imposer de force, que nous le voulions ou non. »

« Nos trois chefs politiques ne privilégient pas l'intégrité intellectuelle. »

« Les négociations du lac Meech se sont déroulées dans le secret. Cela ne doit plus jamais se reproduire. »

« Le gouvernement est seul responsable du sentiment généralisé de désunion qui règne au Canada. La façon dont il essaie de régler les problèmes qui compromettent l'unité canadienne est déplorable. »

« Ce sont les politiciens, et surtout notre premier ministre, qui n'ont pas compris le message, et ils ne veulent pas l'entendre. Le premier ministre fera des pieds et des mains pour réaliser la décentralisation, même si cela provoque l'éclatement du pays. S'il perd le Québec, il perd son principal allié. Le plus inquiétant, c'est que ce scénario qui prévoit l'octroi de pouvoirs plus étendus aux provinces, ne déplaît pas du tout à bien des premiers ministres provinciaux. »

Les commissaires notent que bon nombre de Canadiennes et de Canadiens ont le sentiment que

« ... le parlement ne signifie pas grand-chose, parce qu'il est sous la coupe du gouvernement et que les autres représentants élus n'ont que peu ou pas du tout d'influence, est très répandu. Des participants nous ont dit que cette situation serait tolérable si seulement le gouvernement actuel respectait son programme électoral ; en l'occurrence, il n'existe presque aucun rapport entre celui-ci et les mesures prises par la suite par le gouvernement. En effet, au cours de son mandat, il élabore et applique des politiques d'envergure jamais évoquées, ou à peine, pendant la campagne. Comme l'a si bien dit un participant,'' ...on a généralement l'impression qu'il existe un manque de communication entre la population en général et le gouvernement, que les politiciens ne se sentent plus obligés de rendre des comptes au peuple une fois qu'ils ont été élus'. »

Les commissaires font remarquer que les gens jugent nécessaire de trouver les moyens d'obliger les députés à consulter leurs mandants sur les grandes questions ou de leur donner une plus grande marge de manoeuvre ou d'exiger, d'eux qu'ils votent conformément aux désirs de leurs électeurs. Un groupe de discussion de l'Ontario a exprimé le consensus à ce sujet dans les termes suivants :

« Il faut changer de gouvernement. Il faut un système permettant à nos représentants élus de représenter vraiment leurs électeurs et de tenir compte de leurs désirs. [...] Dans un pays moderne où le niveau d'instruction de la population est élevé, il est inadmissible d'invoquer l'excuse que l'on a été élu pour prendre des décisions et que l'on n'a pas besoin de connaître l'opinion des électeurs ».

Un autre intervenant ajoute :

« Dans le régime démocratique actuel, les abus sont monnaie courante, à l'échelle tant fédérale que provinciale ; c'est le principal problème. Nos politiciens ne nous écoutent pas et leur conduite est dictée par la solidarité de parti. »

Un groupe du Yukon :

« Nous avons le droit de parole deux fois tous les dix ans seulement. On se fait dire ensuite « les Canadiens m'ont élu, donc... », ce qui est humiliant. Nous en sommes arrivés à nous méfier de cette méthode. Les politiciens n'ont pas à modifier la trame du pays... Ils doivent écouter le peuple au lieu de s'en remettre à une armée de conseillers. Ce n'est pas possible avec les sondages d'opinions. Socrate a démontré que les questions appellent les réponses. »

Un intervenant de Colombie-Britannique :

« Les députés qui sont élus devraient rendre des comptes à leurs électeurs et se comporter aux Communes, conformément à l'avis de la majorité d'entre eux pour les questions d'importance nationale. »

Les commissaires notent ensuite que bon nombre de participants ont réclamé le droit de révoquer un député :

« Les citoyens devraient avoir le pouvoir de révoquer un député s'il ne sert pas les intérêts du pays, s'il ne propose pas de projets de loi ou s'il ne défend pas les droits des citoyens et n'essaie pas d'améliorer leur situation ni celle du pays. »

« Il faut modifier la Constitution pour trouver un moyen de destituer les politiciens qui ne gouvernent pas selon les voeux de leurs électeurs. S'ils n'accomplissent pas la mission qui leur a été confiée par ceux-ci, il faut les remplacer. »

L'intervention suivante résume bien une opinion très répandue :

« Il faut pouvoir révoquer le gouvernement et l'obliger à rendre directement des comptes aux électeurs. Vous ne nous gouvernez pas, vous travaillez pour nous. Cessez de nous faire des cachotteries et essayez d'être francs et honnêtes. Les gens de ce pays aspirent à avoir un gouvernement honnête. »

Les deux mécanismes les plus populaires comme moyens pour changer la situation sont la tenue de référendums sur des questions importantes et la création d'une assemblée constituante chargée de rédiger une nouvelle constitution :

« II faut créer une assemblée constituante indépendante du gouvernement, dans laquelle les diverses provinces (ou régions) et territoires ainsi que les groupes autochtones seront représentés de façon équitable. Mettez fin au fédéralisme exécutif ! »

Attitude méprisante envers les opinions exprimées par la population

Hardial Bains fait remarquer :

« Les onze premiers ministres n'ont retenu aucune de ces opinions pourtant exprimées avec franchise et simplicité, dont la demande quasi universelle que les problèmes du pays soient abordés de façon non partisane. Ces préoccupations exprimées par le public n'étaient pas à l'ordre du jour de leurs pourparlers. La faute en revient d'abord au gouvernement de Brian Mulroney, qui détient la majorité des sièges au parlement, puis aux libéraux et aux néo-démocrates qui ont accepté de jouer le jeu. Ils n'ont pas cherché à changer les lois régissant le régime politique. Ils se sont plutôt entendus sur le contenu d'un document appelé Rapport du consensus sur la Constitution lequel élude complètement la nécessité d'adopter des lois modifiant le régime politique. Ils se sont fixé des priorités qui n'ont aucun rapport avec ce que les gens ont exprimé durant les audiences de la Commission Spicer. »

L'auteur reprend les demandes exprimées par les Canadiens à la Commission Spicer :

« Du point de vue théorique, le régime politique est constitué de deux éléments fondamentaux : l. la fonction des élus ; 2. les élections en tant que telles. Pour ce qui est de la Chambre des communes, les intervenants aux audiences de la Commission Spicer ont fait valoir qu'elle devait être au service des citoyens. Pour ce qui est des élections, ils ont dit que le processus électoral doit être modifié de sorte à permettre aux électeurs d'élire ceux en qui ils ont confiance. Ils ont demandé que ces deux aspects fondamentaux du régime politique soient changés et ont insisté pour que ce soit le peuple qui rédige la Constitution. [...]

« La question à laquelle on n'a pas répondu est la suivante : Pourquoi les premiers ministres n'ont-ils pas accordé priorité aux changements réclamés par la population ? Pourquoi, par exemple, les onze premiers ministres n'ont-ils pas examiné la réaction des gens et décidé d'un commun accord que la Constitution doit être rédigée par l'électorat ? Pourquoi n'ont-ils pas recommandé des lois qui rendent la Chambre des communes responsable envers la population ? En outre, pourquoi la Chambre des communes n'a-t-elle pas de son propre chef changé la loi sur les élections ? Bien sûr, la formule d'amendement ne lui donne pas le pouvoir de le faire unilatéralement, mais puisque le besoin se fait sentir de donner au peuple les moyens de rédiger une nouvelle constitution, on aurait dû faire appel à toutes les institutions responsables de modifier la Constitution pour qu'elles agissent vite afin de résoudre ce problème qui dure depuis si longtemps. Mais on a préféré ne rien faire à ce sujet ; on a préféré ne pas tenir compte des voeux exprimés par les interlocuteurs du Forum des citoyens. »

Le droit d'être

« Plusieurs groupes et intervenants ont cherché à faire comprendre à la Commission Spicer qu'ils avaient le droit inaliénable d'être. Ce droit d'être n'est pas simplement l'affirmation du droit d'exister, c'est le droit d'exercer un contrôle sur tout ce qui gouverne cette existence. Ils voudraient que le pouvoir politique représente et soit à la disposition de tous les êtres humains. Ils sont irrités de se voir privés de ce droit fondamental. Un droit inaliénable ne peut être acheté, vendu, donné ou enlevé ; il peut cependant être progressivement usurpé par des institutions. C'est ce que le public craint en ce moment. II est un fait que les élus considèrent la Chambre de communes comme un instrument de leur politique et se croient en droit de faire ce qu'ils veulent du seul fait de leur élection. La Commission Spicer admet que les citoyens se sentent extrêmement frustrés de ne pouvoir faire confiance au système politique et aux politiciens et veulent que cela change. Lorsque l'électorat est dépouillé du droit d'exercer un contrôle sur les institutions chargées d'établir la loi fondamentale du pays, il en résulte forcément une forme de démocratie fonctionnant à l'encontre de ses intérêts. L'absence de ce contrôle sur la Chambre des communes, sur le gouvernement, le cabinet, les représentants politiques et, qui plus est, sur la Constitution du pays est signe que l'électorat ne jouit pas de droits inaliénables. Lorsque le pouvoir est concentré entre les mains de quelques-uns, c'est surtout un signe que tous les autres, soit l'électorat en général, sont dépourvus de pouvoir. »

Un pays qui arrive à maturité

Au sujet du référendum sur l'Accord de Charlottetown appelé après le dépôt du rapport de la Commission Spicer, Hardial Bains écrit :

« La maturation du pays est un autre baromètre indiquant dans quelle mesure les citoyens sont conscients de ne pas jouir de leurs droits inaliénables. Ce problème demeurera au centre de la période post-référendaire tant qu'il ne sera pas résolu en faveur du peuple. Les citoyens du Canada doivent corriger cette injustice historique. Ils ne peuvent faire face à l'avenir autrement. S'ils y parviennent, ils s'affirmeront en tant que citoyens maîtres du régime politique et feront par là une grande contribution sur le plan international. Le peuple est placé devant l'avenir et n'a pas d'autre recours. En commençant par concevoir ce qui manque, abstraire ce qui n'est pas, il pourra progressivement transformer la situation. Pour renouveler la démocratie et pour renouveler le fédéralisme au Canada, il faut combler le manque, le peuple doit nier le processus électoral qui le nie. »

Les premiers ministres n'ont porté aucune attention aux recommandations de la Commission Spicer. Ils ont suivi exactement le même processus que pour la rédaction de l'Accord du lac Meech. La seule différence est qu'ils ont permis à quatre représentants autochtones et à deux représentants des territoires de participer aux réunions à huis clos. Lorsque les premiers ministres ont présenté leur Rapport sur le consensus sur la Constitution qu'ils ont ensuite soumis à un référendum, ce dernier contenait plusieurs éléments reproduits de l'Accord du lac Meech qui avait été rejeté, comme si ces aspects avaient été résolus.

Note

1. Keith Spicer, Rapport à la population et au gouvernement du Canada sur le Forum des citoyens sur l'avenir du Canada, 1991.

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Le contexte de la Magna Carta

Cette année est le 800e anniversaire de la Magna Carta, ou Grande Charte. Selon le monde anglo-américain, la Grande Charte est un document juridique phare. Elle a été signée à Runnymede près du château de Windsor le 15 juin 1215.

La Charte a d'abord été émise par le roi Jean d'Angleterre qui a régné de 1199 à 1216. La Grande Charte était un arrangement entre le roi et les barons rebelles qui s'opposaient aux impôts onéreux que le roi les obligeait à payer pour financer son armée.

En 1213, un groupe de barons rebelles rencontre l'archevêque Stephen Langton et un représentant du pape Innocent III (qui est alors suzerain du Royaume de l'Angleterre et de l'Irlande) afin d'organiser l'opposition au roi. Ils exigent de celui-ci qu' « il abolisse toutes coutumes malveillantes par lesquelles le royaume d'Angleterre est injustement opprimé ». Dans les premiers mois de 1215, le conflit prend de l'ampleur lorsque le roi Jean refuse de se plier aux revendications des barons.

En réponse à cela, les barons renoncent à leur serment d'allégeance au roi, et, dirigés par Robert fitz Walter (1162-1235), s'emparent de la ville de Londres, forçant le roi à négocier. Le roi Jean accorde alors la Charte des libertés qui portera plus tard le nom de Magna Carta. Le 19 juin, les barons rebelles signent une paix officielle avec le roi Jean et renouvellent leur serment d'allégeance envers lui. La Magna Carta est authentifiée par le Grand Sceau et non par la signature du roi lui-même.

Selon les documents de la Bibliothèque nationale britannique, la Magna Carta « établissait pour la première fois le principe selon lequel toute personne, y compris le roi, est assujettie à la loi. Bien que près d'un tiers du texte ait été effacé ou réécrit de façon substantielle dans les dix années qui ont suivi, et que la presque totalité des articles en aient été retirés à l'époque moderne, la Magna Carta reste toujours la pierre angulaire de la constitution britannique ». De plus, les 25 barons rebelles ont obtenu des concessions majeures, y compris le droit de recours tel que stipulé dans l'article 61 : « En outre, puisque, pour Dieu et pour l'amélioration de notre royaume, et pour le meilleur règlement de la querelle qui est survenue entre nous et nos barons, nous avons accordé tout ce qui précède, souhaitant qu'ils en jouissent entièrement et fermement, (à perpétuité), nous donnons et accordons aux barons la garantie suivante : à savoir que les barons désigneront vingt-cinq barons du royaume, quels qu'ils soient, qui, de toute leur force, observeront, maintiendront et feront observer la paix et les libertés que nous leur avons accordées et confirmées par la présente Charte, de telle sorte que, si nous, notre Grand Justicier, ou nos baillis ou n'importe lequel de nos agents commet quelque abus contre quelqu'un ou viole l'un des articles de la paix ou de cette garantie, et si cet abus est notifié à quatre barons parmi les vingt-cinq susdits, ces quatre barons se présenteront à nous, ou à notre Grand Justicier, si nous sommes hors du royaume, et ils dénonceront la faute devant nous, et demanderont que le tort soit redressé sans délai. Et si nous n'avons pas réparé la faute, ou dans le cas ou nous serions hors du royaume, si notre Grand Justicier ne l'avait pas réparée, dans les quarante jours, comptés depuis le moment ou l'abus nous a été dénoncé, ou à notre Grand Justicier, si nous étions hors du royaume, les quatre barons susdits porteront l'affaire devant le restant des vingt-cinq barons. Et ces vingt-cinq barons, conjointement avec les gens de tout le pays, pourront nous saisir et nous contraindre, de toutes les manières possibles, par la saisie de nos châteaux, de nos terres et de nos biens, ou par tout autre moyen possible, sauf violence contre notre personne, et les personnes de la reine et de nos enfants, jusqu'à ce que réparation soit faite selon leur jugement ; et quand la réparation sera obtenue, ils reprendront leurs anciennes relations avec nous. »

La plupart des 63 articles de la Magna Carta traitent de critiques spécifiques dirigées contre le pouvoir du roi. La majeure partie de ces articles ont été abrogés et trois seulement font toujours partie du droit britannique. L'un d'eux touche aux droits et libertés de l'Église britannique. Un autre confirme les libertés et coutumes de Londres et d'autres villes, tandis que le troisième, l'article 39, le plus connu, affirme que : « Aucun homme libre ne sera arrêté ni emprisonné, ou dépossédé de ses biens, ou déclaré hors-la-loi, ou exilé, ou exécuté de quelque manière que ce soit, et nous n'agirons pas contre lui et nous n'enverrons personne contre lui, sans un jugement légal de ses pairs et conformément à la loi du pays. »

Les Anglais considèrent cette clause comme une pierre angulaire du combat contre l'utilisation arbitraire du pouvoir de l'État contre les citoyens. On dit qu'elle a fortement influencé les déclarations ultérieures telles la Déclaration des droits des États-Unis (1791), la Déclaration universelle des droits de l'homme des Nations unies (1948) et la Convention européenne des droits de l'homme (1950). Il est à noter, cependant, que le terme « homme libre » ne s'appliquait qu'à une infime partie de la population de l'Angleterre médiévale et comprenait les barons, les chevaliers et la paysannerie libre.

Selon la Bibliothèque nationale britannique, « La différence entre la paysannerie libre et la paysannerie non libre (« les vilains ») pouvait varier selon les régions. De façon générale, contrairement à un vilain non libre, l'homme libre pouvait quitter sa seigneurie, acheter ou vendre des terres et posséder ses propres biens. Il n'était pas tenu de verser les paiements coutumiers à son seigneur, ni de cultiver sa terre. Les hommes libres devaient néanmoins participer à la cour du seigneur, tout en ayant accès à la cour royale, car celle-ci protégeait davantage leurs droits et leurs propriétés.

« Très peu d'articles de la Magna Carta traitent directement des vilains, les paysans non libres qui formaient la plus grande partie de la population. Il existait entre le paysan non libre et le seigneur un lien très restrictif que le paysan n'était pas libre de rompre. Celui-ci devait passer une partie de son temps à cultiver, sans paie, la terre de son seigneur. Il n'était pas libre de quitter la seigneurie, ni d'avoir ses propres biens, et devait verser au seigneur de nombreuses redevances coutumières. Les vilains étaient aussi liés à la juridiction de la cour seigneuriale de leur seigneur, sans recours à la protection des cours royales. »

La Magna Carta limitait les amendes qu'on pouvait imposer aux vilains, « de sorte à ne pas les priver de leur moyen de subsistance. Elle interdisait aussi aux officiers royaux de saisir les biens de qui que ce soit sans paiement ainsi qu'aux officiers de forcer qui que ce soit de façon arbitraire à mener des projets de construction de ponts ou de réparations riveraines. »

Bien que le roi Jean ait accepté les conditions de la Magna Carta et que les barons aient renouvelé leurs serments d'allégeance, l'entente fut de courte durée. Insatisfait de la perte de pouvoir et de la façon dont la Charte était mise en oeuvre, le roi Jean envoya des messagers au pape Innocent III demander que la Magna Carta soit annulée. De leur côté, les barons refusèrent de céder la ville de Londres sans la mise en oeuvre de la Magna Carta.

Le pape Innocent III fut alarmé des conditions stipulées dans la Charte et, le 24 août 1215, émit une bulle pontificale qui disait de la Magna Carta qu'elle était « illégale, injuste, dommageable pour les droits royaux et une honte pour le peuple anglais ». La Charte y était déclarée « nulle et non avenue pour toujours ».

« En septembre 1215, la guerre civile éclate entre le roi Jean et les barons. Le roi fait appel à une armée de mercenaires pour se battre pour sa cause alors que les barons renoncent à leur allégeance envers lui, tout en invitant le prince Louis (1187-1226), le fils du roi de France, à accepter la couronne d'Angleterre. Louis envahit l'Angleterre en 1216. Celle-ci est toujours en guerre lorsque Jean meurt de dysenterie la nuit du 18 octobre 1216. »

« Le fils aîné du roi Jean et d'Isabelle d'Angoulême , Henri III, qui a régné de 1216 à 1272, a joué un rôle essentiel dans l'histoire de la Magna Carta en publiant une version révisée du document en 1225. La Magna Carta de 1225 comprenait 37 articles plutôt que les 63 articles initiaux et elle fut adoptée en 1297 par Édouard 1er, qui a régné de 1272 à 1307, et enchâssée dans le document officiel des statuts. »

(Site web du Musée national britannique)

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