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Numéro
42
-
23
mars
2014
In Memoriam
Luis
Nieves Falcón
29
décembre 1929 - 10 mars 2014
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In
Memoriam
• Luis Nieves Falcón
• Combattant dévoué pour les
droits humains et le rétablissement de la dignité du
peuple portoricain
Discours de Luis Nieves
Falcón au Canada
• Allocution au VIIe Congrès du PCC(M-L)
- Ottawa, mars 1998
• Porto Rico et sa culture de résistance
- Toronto, 26 mai 2001
In Memoriam
Luis Nieves Falcón
En 2005, le PCC(M-L) a eu
l'honneur de recevoir le professeur Nieves Falcón dans le cadre
de ses célébrations d'août, comme la
Cérémonie de l'aube au Monument du Parti au
cimetière Beechwood. Ici on le voit en compagnie de la
première secrétaire du PCC(M-L) Sandra L. Smith.
Le Comité central du Parti communiste du Canada
(marxiste-léniniste) a le très grand regret de vous
informer que le bien aimé défenseur de la cause du peuple
portoricain, dévoué patriote anticolonial Luis Nieves
Falcón est décédé à Hato Rey, Porto
Rico, le 10 mars après deux années de lutte contre la
leucémie. Le camarade Luis
fut un ami cher du PCC(M-L), de son fondateur et dirigeant le camarade
Hardial Bains et de la direction actuelle du Parti.
Le décès du camarade Luis est une perte
immense pour le peuple portoricain et pour tous ceux et celles qui
luttent pour l'indépendance et la liberté dans le monde,
contre la domination coloniale. Cet indomptable champion de la lutte
anticoloniale a démontré une fidélité
totale à la grande cause de la liberté de son peuple,
à la cause de la
libération des prisonniers politiques portoricains
emprisonnés aux États-Unis et à la grande voie de
la civilisation.
En septembre 2013, pendant qu'il combattait la maladie,
des amis ont créé la page Facebook « Amor por
un Gigante (Amour pour un géant) : Luis Nieves
Falcón ». Ils écrivent :
« Luis a entièrement consacré sa vie à
notre pays. Il a combattu pour la justice, pour les droits humains,
pour l'indépendance, pour les
prisonniers politiques avec une intégrité et une
volonté irrésistibles. Il a combattu sur tous les fronts
et son oeuvre en tant que magnifique professeur et enseignant est une
belle inspiration. Luis ne fait pas que faire, il fait toujours plus —
pour répondre aux besoins de son peuple et de l'humanité,
aidant partout où il le peut. Il est infatigable et
travaille toujours dans l'anonymat ; la reconnaissance ne
l'intéresse pas et il ne demande jamais rien pour
lui-même. Il est de ceux de nos compatriotes qui sont
indispensables. »
En septembre 2013, un de ses amis a écrit au
sujet du courage sans pareil de Luis, disant qu'il était un
pionnier qui fit siennes des causes que personne ne voulait même
toucher à l'époque, défendant les
persécutés que personne n'osait défendre, et fut
donc plus d'une fois la seule voix de ceux qui étaient
réduits au silence.

Le professeur
Nieves Falcón à Toronto le 26 mai 2001.
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Nous exprimons nos sincères condoléances
à la famille du camarade Luis, à ses camarades et
nombreux amis, à tout le peuple portoricain pour qui il a
consacré sa vie et à tous ceux qui sont aujourd'hui
affligés par cette perte au Canada, aux États-Unis et
dans le monde. Le camarade Luis est venu au Canada plusieurs fois, pour
défendre la
justesse de sa cause et partager avec nous une expérience
précieuse. Il a pris la parole aux côtés du
camarade Bains au Forum public sur les droits tenu à Toronto en
1995 et s'est joint à nous à plusieurs reprises par
la suite, notamment lors du VIIe Congrès du PCC(M-L). Des
délégations de jeunes du Canada et des États-Unis
sont également
allées à Porto Rico à plusieurs occasions pour
participer à la lutte pour la libération des prisonniers
politiques et pour exiger le départ de la marine
américaine de Vieques.
Le PCC(M-L) se joint à tous ceux qui
célèbrent la vie et l'exemple de Luis Nieves
Falcón, extraordinaire être humain, mentor et ami. Nous
consacrons le présent numéro du Marxiste-Léniniste
au camarade Luis et à sa lutte héroïque pour les
droits du peuple portoricain. Le PCC(M-L) publiera également un
recueil des discours de
Luis au Canada dans lesquels il explique de façon
éloquente la lutte du peuple de Porto Rico.
Cher Luis, avec notre profond amour social et respect
pour toi, nous resterons aux côtés de ton peuple et
fidèles à sa cause, l'indépendance de Porto Rico.
Compagnon d'âme
- Poème de Luis Nieves
Falcón -
Le poème qui suit de Luis Nieves Falcón
fut dédié à la mémoire de Hardial Bains, le
défunt fondateur et dirigeant du Parti communiste du Canada
(marxiste-léniniste), lors du VIIe Congrès du Parti
à Ottawa en mars 1998. Maintenant avec la disparition du
camarade Luis, pour le PCC(M-L) le profond sentiment de lutte commune
et d'amour
social exprimé dans cette poésie est un hommage qui
convient tout aussi parfaitement à sa vie et à son oeuvre
et nous le retournons avec la même ferveur aux amis, parents et
compagnons de combat du camarade Luis.
* * *
Je reviens dans ton pays,
qui est aussi le mien,
et
je ressens la douleur de ton absence.
Jamais personne n'a été si cher
en si peu de temps.
Merci de ta générosité infaillible
que nous n'oublierons jamais
de ta grande compréhension de notre
problème colonial
d'avoir des avenues de compréhension sans
précédent
pour ton affection fraternelle
d'avoir senti ma douleur comme si elle était
la tienne.
Aujourd'hui,
me promenant seul
parmi les camarades à ce Congrès
où la force de ta présence se fait sentir,
je sais que tu ne nous a pas quittés
Tu es ici
dans les tendres sourires
dans les accolades chaleureuses
dans les fortes poignées de mains
dans les engagements réciproques
dans chacun des camarades.
Je sens, mon frère, que la solidarité renaît
celle qui est tienne et éternelle
celle de la cause
celle du Parti.
Très cher ami et camarade
Tu vis à jamais.
Compagnon d'âme
Tu ne nous as jamais quittés.
Je sens ta présence,
dans chaque effort pour transformer la
réalité
dans chaque lutte pour la justice
dans chaque acte de résistance
dans chaque victoire arrachée à
l'oppresseur.
Compagnon d'âme, camarade
Toujours parmi nous.
Toujours présent.

Combattant dévoué pour les droits humains
et le rétablissement de la dignité du peuple portoricain
Luis Nieves Falcón était sociologue,
enseignant, professeur,
écrivain, avocat et activiste pour les droits humains et civils.
Il fut
le fondateur et le premier
président du Comité pour les droits humains de Porto Rico.
Né à Bayamón, Porto Rico, le 29
décembre 1929, il fut un intellectuel
et activiste de premier plan dans toutes les grandes batailles
contemporaines pour la
souveraineté de son pays. Il a entièrement
consacré sa vie à la lutte
pour l'indépendance de Porto Rico et, en particulier, à
la défense de
ceux qui ont été
persécutés pour avoir voulu la libération de leur
patrie.
En tant que président du Comité pour les
droits humains de Porto
Rico, Luis a été à la tête d'un important
travail de mobilisation pour
établir l'opinion
publique, à Porto Rico et internationalement, en faveur de la
libération des prisonniers politiques portoricains soumis
à un
traitement brutal et inhumain dans
les prisons américaines parce qu'ils refusaient de se soumettre.
Cela
comprend la formation d'activistes pour aller de porte en porte dans
tout Porto Rico parler
de l'importance de faire libérer les prisonniers politiques et
des
conditions inhumaines d'incarcération. Luis a souvent fait
remarquer
que dans ce travail historique
les activistes se heurtaient directement à la conception
coloniale et
aux limitations que l'empire impose à la pensée des
Portoricains. Porto
Rico a changé à cause
de cette activité pour bâtir une opinion publique en
faveur de la
libération des prisonniers politiques, des patriotes qu'il
fallait
chérir et défendre.

Le
patriote
portoricain
Rafaël Cancel Miranda récitant l'eulogie lors des
funérailles de Luis Nieves Falcón à Bayamon,
Porto
Rico, le 11 mars 2014.
Par un engagement altruiste envers sa patrie et son
peuple, il s'est
mis entièrement au service de cet important travail. En faisant
sienne
la cause des
prisonniers politiques, Luis est devenu un avocat pour pouvoir les
rencontrer en prison et les défendre devant les tribunaux.
Prenant la
parole au VIIe Congrès
du PCC(M-L) en 1998, il a expliqué aux applaudissements des
délégués :
«Lorsque j'ai commencé à rendre visite à ces
camarades, le harcèlement
des
autorités pénitentiaires était tellement fort que
j'ai décidé d'étudier
le droit et je suis devenu avocat pour être avec eux.» Cela
lui a pris
un mois à rencontrer
les 14 prisonniers politiques car on les avait
délibérément incarcérés
dans des institutions éloignées les unes des autres.
En 1999, un tribunal international des droits de l'homme
à San Juan
a réuni des gens de différents pays, dont une
délégation du PCC(M-L).
La rencontre
s'est terminée par une marche de 150 000 personnes, la plus
grande
jamais vue sur l'île, pour exiger la libération des
prisonniers
politiques portoricains
et le retrait des militaires américains de Vieques. Avant de
terminer
son mandat en 2000, le président américain Bill Clinton
fut forcé
d'accorder la clémence
et la libération conditionnelle à 16 d'entre les
prisonniers politiques
portoricains. Onze ont accepté l'offre, mais les autres, dont
Oscar
Lopez Rivera, ont refusé
les conditions de libération. Rivera continue à ce jour
de purger sa
peine de 70 ans, mais un vaste mouvement d'appui à
l'échelle
internationale, auquel Luis a
travaillé jusqu'à son dernier jour, demande aujourd'hui
au président
Obama de lui accorder le pardon.
Dans le contexte de la lutte du peuple portoricain pour
son
indépendance et la dignité nationale, Luis a
défendu la cause de la
démilitarisation de l'île
portoricaine de Vieques. L'île était utilisée comme
terrain de tir et
de bombardement dans des exercices militaires de la marine
américaine.
On a décelé parmi
les résidents de Vieques, dont beaucoup vivent de la
pêche, un taux
élevé de cancer et autres problèmes de
santé associés à ces activités,
dont la contamination
de l'air et des eaux par des produits toxiques comme l'uranium
appauvri. Luis s'est engagé dans la lutte pour chasser la marine
américaine de Vieques en
l'inscrivant dans la lutte du peuple pour affirmer son droit de
décider
de ses affaires, sans les menaces et la violence impérialistes.
Grand rassemblement pour
les prisonniers politiques portoricains en août 1999 et Tribunal
international sur la violation des droits humains à Porto Rico
et à Vieques par les États-Unis d'Amérique,
novembre 2001.
En 2001, le camarade Luis est venu dans plusieurs villes
canadiennes parler de cet important travail.
Le camarade Luis était un homme très
instruit, mais pour lui
l'éducation n'était qu'un moyen de contribuer à la
libération de sa
patrie.
Luis fut professeur émérite à
l'Université de Porto Rico où il
enseignait, directeur du Centre de recherche sociale, directeur du
Centre de recherche
éducationnelle de l'École de l'éducation et de
l'Institut des études
caribéennes. Il fut également pour quelque temps
professeur invité à
l'Université de la ville
de New York (CUNY), au Hunter College et à l'Université
du Wisconsin.
Il a écrit 18 livres et publié de nombreux articles et
essais dans des
journaux nationaux
et internationaux sur différents thèmes, dont
l'immigration
portoricaine, les mouvements sociaux et politiques et la sociologie
politique, l'éthique du droit, les
prisonniers politiques et la décolonisation de Porto Rico. Deux
de ses
plus récents ouvrages sont : Un siglo de
represión politica en Puerto
Rico : 1898-1998 (Un siècle de répression
politique à Porto Rico : 1898-1998) et La luz desde la
ventana : conversaciones con
Filiberto Ojeda Rios (La lumière de la fenêtre :
conversations avec Filiberto Ojeda Rios). Filiberto Ojeda Rios
était un leader de la clandestine
Armée populaire Boricua, connue également sous le nom de Los
Macheteros,
vouée à la libération de Porto Rico du pouvoir
américain. Après 15
années de clandestinité, Ojeda Rios fut assassiné
chez lui à Porto Rico
par des agents du FBI le 23 septembre 2005, le jour de l'anniversaire
de la bataille de
Grito de Lares, une des dates les plus symboliques de la lutte
anticoloniale de Porto Rico.
Luis détenait un baccalauréat ès
arts de l'Université de
Porto Rico, une maîtrise en sociologie de l'éducation de
l'Université
de New York, un
doctorat en sociologie de la London School of Economics et était
diplômé de droit de l'Université
inter-américaine de Porto Rico.
Célébration
de la vie et l'oeuvre du professeur Nieves Falcón à
Bayamon, Porto Rico, le 11 mars 2014.

Discours de
Luis Nieves Falcón au Canada
Allocution au VIIe Congrès du PCC(M-L)
- Ottawa, mars 1998 -
Nous reproduisons ci-dessous l'allocution du professeur
Luis Nieves Falcón au VIIe Congrès du Parti communiste du
Canada (marxiste-léniniste) tenu à Ottawa à la fin
de mars 1998.
* * *
Je souhaite remercier les organisateurs de nous
avoir invités à participer à ce congrès.
Cette invitation est le reflet du concept de solidarité du
camarade Hardial Bains. Il nous a invités et nous a
donnés une voix dans vos assemblées de façon
à ce que la voix des sans-voix, la voix des Portoricains autour
de qui l'impérialisme américain a
bâti un mur du silence puisse être entendue au Canada, et
du Canada dans le reste du monde. Je vous remercie beaucoup de me
permettre de partager quelques idées avec vous.

Le professeur
Nieves Falcón au VIIe Congrès du PCC(M-L)
le 31 mars 1998 |
Je pense que je devrais commencer par vous dire que la
caractéristique la plus saillante des rapports ente Porto Rico
et les États-Unis est le pouvoir absolu du Congrès
américain. Il n'existe aucun aspect de la vie de Porto Rico qui
ne soit dominé par les États-Unis. Ces rapports sont
caractérisés par une négation systématique
des réformes
démocratiques dans l'île. De plus, depuis treize ans le
Comité de la décolonisation des Nations unies demande aux
États-Unis d'entamer le processus de décolonisation de
Porto Rico. Les États-Unis refusent et déclarent que
Porto Rico n'est pas une colonie. À cause de cette position,
vous trouvez dans les rapports entre Porto Rico et les
États-Unis
un effort constant des États-Unis de nier la condition coloniale
de Porto Rico. Ce que les États-Unis réussissent à
cacher dans les médias mais sont incapables de cacher dans
l'esprit des Portoricains est la persécution permanente et
l'incarcération des combattants anticoloniaux, une situation qui
a conduit à l'existence de prisonniers politiques à Porto
Rico. Il y aura toujours plus de prisonniers politiques tant que le
pouvoir souverain n'aura pas été retourné au
peuple de Porto Rico.
Qu'a signifié cette situation coloniale
imposée par les États-Unis ? En premier lieu, la
manifestation la plus évidente de cette domination
américaine est le fait que les Portoricains sont en trop dans
leur propre pays. Et pour renforcer ce principe, les États-Unis
ont systématiquement appliqué à Porto Rico un
processus d stérilisation des
femmes. En conséquence de la stérilisation en masse des
femmes, probablement la plus grande stérilisation des femmes
dans le monde, un tiers de nos femmes en âge d'avoir des enfants
ne peuvent en avoir. En conséquence, la croissance
démographique à Porto Rico actuellement ne vient pas des
naissances portoricaines mais de la naissance
d'enfants d'étrangers amenés et encouragés par
les États-Unis à s'installer sur le territoire de Porto
Rico. À ce traitement relevant du génocide des femmes
portoricaines, particulièrement des femmes des secteurs pauvres,
il faut ajouter le déplacement en masse des Portoricains de leur
pays vers la métropole, un cycle qui a été
entamé pour des
raisons économiques dans le but de les installer dans des
ghettos aux États-Unis où ils deviennent les personnes
les moins payées, victimes d'une horrible discrimination. Plus
du tiers de la population de Porto Rico vit maintenant à
l'extérieur de Porto Rico. Nous sommes ainsi exploités
non seulement dans l'île mais aussi dans les entrailles du
monstre.
À cela il faut ajouter que Porto Rico est devenu
le laboratoire expérimental classique des États-Unis. Mes
soeurs et mes frères, l'agent orange qui a été
utilisé contre le peuple du Vietnam a d'abord été
essayé à Porto Rico, pour voir quels en seraient les
effets et ensuite être utilisé contre nos soeurs et
frères du Vietnam. Également, toutes les
pilules contraceptives expérimentales ont d'abord
été testées à Porto Rico. Parmi ces
expériences, il faut mentionner que certaines des
expériences faites à Porto Rico comprenaient, comme le
montrent les dossiers officiels, la transplantation de cellules
cancéreuses sur des patients en santé pour voir comment
le cancer touchait des personnes saines.
De ce point de vue, Porto Rico a été soumis au
génocide par les États-Unis.
Mais, en plus de cette
décimation de la population, il y a également la
domination économique des États-Unis sur Porto Rico. Il
n'existe pas un seul secteur de l'économie qui ne soit pas
dominé par les États-Unis au point que notre pays
tropical est obligé d'importer un grand nombre de denrées
qu'il produit lui-même, notamment les oranges
et les pamplemousses de Floride ! À Porto Rico, nous avons
ce dicton qui dit que nous produisons ce que nous ne consommons pas et
nous consommons ce que nous ne produisons pas. Ainsi dans un sens, le
contrôle de la population, la domination de l'économie
sont suivis naturellement par des conditions de pauvreté
pénétrantes. Dans cette
vitrine de la « démocratie », dans cette
vitrine de « l'effort américain », plus la
moitié de la population vit en dessous du seuil de
pauvreté. Plus de la moitié de la population ! Plus
de la moitié de la population, sous la protection de ce pays
« démocratique » et
« civilisé », dépend des
timbres d'alimentation pour maintenir son minimum
diététique. Mais ce n'est pas uniquement cette domination
économique, ces conditions économiques, un taux de
chômage qui, avant que je parte pour le Canada, était
officiellement de 16 %, mais nous savons qu'il est
supérieur d'au moins 15 %, ce qui nous donne pour mon pays
un
taux de chômage d'environ 30 %. Si vous considérer un
taux de chômage de 30 %, plus de la moitié de la
population qui vit au-dessous du seuil de pauvreté, plus de la
moitié de la population dépendante des timbres
d'alimentation pour sa survie, il ne faut pas réfléchir
longtemps pour connaître les conséquences de cette
ingérence
« démocratique » des États-Unis
dans mon pays.
De plus, dans cette situation coloniale, nous trouvons
une augmentation de tous les indices sociaux qui indiquent une sorte de
malaise social dans la population. Le taux de criminalité chez
nous est parmi les plus élevés au monde, comme c'est le
cas aussi pour le taux de consommation de drogue, le taux de violence
individuelle, le taux de
suicide et le taux de maladies mentales. Lorsqu'on analyse la situation
d'un pays et qu'on constate ce niveau de violence, mais d'une violence
qui ne s'est pas encore tournée vers l'oppresseur, mais qui
existe au sein du peuple, encouragée par les États-Unis,
on arrive à la conclusion que tant que la violence reste chez
les Portoricains, l'oppresseur
n'a rien à craindre et peut continuer de dominer.
Devant cette situation, les États-Unis ont
inventé divers référendums légaux qui sont
censés résoudre la situation politique à Porto
Rico. Un tel référendum se tient à Porto Rico
présentement « sur l'autodétermination de
Porto Rico ». Cela fait partie des manoeuvres politiques
dans le cadre de la campagne électorale américaine. Mais
ne nous laissons pas tromper par le nom, ce n'est pas un
référendum sur l'autodétermination.
Pourquoi ? En premier lieu, les résultats du
référendum ne sont pas exécutoires. Les
États-Unis ont déclaré que ce
référendum est une sorte de sondage d'opinion. Ils
soutiennent qu'ils ne savent pas réellement ce que veulent les
Portoricains, mais
que de toutes manières ils ne seront pas liés par les
résultats. Ce référendum n'est même pas
conforme aux normes internationales des référendums sur
l'autodétermination. Nulle part est-il question d'un transfert
des pouvoirs souverains au peuple de Porto Rico. Dans un sens, ce que
nous avons c'est un esclave qui traite avec son maître, non pas
sur un pied d'égalité mais dans un état de
soumission, parce qu'il n'y a pas de transfert du pouvoir souverain au
peuple colonisé. De plus, les États-Unis, qui ont
ravagé l'économie portoricaine pendant un siècle,
refusent de s'engager à offrir des indemnisations
économiques qui permettraient à une nouvelle nation
d'être indépendante, de se
développer et d'avancer sur la voie de son choix. Les
Américains parlent d'un référendum sur
l'autodétermination de Porto Rico mais pendant ce temps la
militarisation du pays se poursuit. Le commandement du Sud, qui
était au Panama, a été transféré
à Porto Rico et les Forces spéciales qui sont
actuellement stationnées aux États-Unis vont
également y être transférées. Soeurs et
frères, ceux qui ici au Canada et dans les autres pays
s'inquiètent beaucoup des implications de votre mouvement
révolutionnaire parce que les Américains pourraient
envoyer leurs marines, sachez que les Américains n'auront pas
à les envoyer dans notre île. Il y a treize bases
militaires américaines à Porto
Rico encerclant toute la population. On ne peut s'empêcher de se
demander comment il est possible d'avoir un référendum
démocratique avec cette pression militaire sur le peuple de
Porto Rico.
De plus, les États-Unis ont encouragé la
migration d'étrangers à Porto Rico, certains d'entre eux
sont les éléments les plus conservateurs de leur pays
d'origine et ces gens sont devenus des citoyens américains et
pour le référendum sur l'autodétermination, tous
les citoyens américains peuvent voter ! Cela signifie que
ces étrangers peuvent
décider de l'avenir de Porto Rico et actuellement, leur nombre,
leur présence au sein de la population portoricaine vous
indiquent tout de suite que ce sont eux qui décideront quelle
sera le choix dans ce processus électoral.
Les solutions au statut colonial de Porto Rico qui sont
discutées sont des solutions impossibles. Ce sont des solutions
conçues pour assurer le maintien du statu quo et de la situation
coloniale. Pourquoi sont-elles des solutions impossibles ?
L'indépendance ? Certainement l'indépendance pour un
pays qui est une colonie américaine
depuis 100 ans sans obligation des États-Unis d'assumer aucune
responsabilité financière au moins pour les années
nécessaires à garantir le développement sain de la
nouvelle nation. Devenir u État ? Eh bien, la seule
manière possible pour que Porto Rico devienne un État,
c'est si l'espagnol cesse d'être la langue principale et que
l'anglais
devienne la langue officielle de l'île. Une loi vient tout juste
d'être votée par la Chambre des représentants des
États-Unis qui stipule spécifiquement que pour devenir un
État, il faut s'assurer que tous les enfants portoricains
parlent couramment l'anglais avant l'âge de dix ans. Soeurs et
frères, cette attaque systématique contre notre langue et
notre
culture a commencé dès l'arrivée des
Américains à Porto Rico en 1898. Depuis 1898, notre
culture et notre langue ont sans cesse été
attaquées. De 1898 à 1952, nous ne pouvions parler
l'espagnol dans nos écoles. Nous devions apprendre toutes les
matières scolaires en anglais, avec comme conséquence que
nous ne pouvions pas apprendre
grand chose parce que cette langue dans sa culture, son
expérience sa forme linguistique était tellement
différente de la langue maternelle. Mon impression est que cette
indépendance impossible et cette annexion impossible sont une
façade, une façon de s'assurer que l'on ne change rien
à la condition coloniale de Porto Rico.
Pour s'assurer que cette condition ne sera pas
changée, tous les Portoricains qui luttent pour
l'indépendance ou qui ont un penchant indépendantiste
sont persécutés de manière systématique.
Dans le passé, j'ai déjà parlé ici au
Canada des conditions horribles de nos quatorze soeurs et frères
dans les prisons des États-Unis. Quatorze de nos soeurs
et frères dont le seul crime est d'avoir cru à la lutte
et lutté pour l'indépendance de Porto Rico.
Je vais vous raconter brièvement quelles sont ces
conditions. En premier lieu, je dois mentionner les sentences
disproportionnées. Tous ont été reconnus coupables
de conspiration séditieuse, c'est-à-dire de conspirer
pour renverser le pouvoir légal des États-Unis sur Porto
Rico. Leurs sentences sont dix et douze fois plus longues que n'importe
quelle sentence des crimes les plus horribles commis l'année
où ils ont été condamnés. Elles vont de
25 années à 105 années, ce qui signifie
que pour la plupart d'entre-eux, à cause de leurs convictions
politiques, ils ont été condamnés à la
prison à perpétuité dans les prisons
américaines.
Des prisonniers
politiques portoricains sont accueillis par de grands rassemblements
à leur libération en septembre 1999.
Aux sentences disproportionnées s'ajoute l'exil.
Il existe des prisons américaines à Porto Rico et
même si le code pénal des États-Unis stipule qu'une
personne détenue dit être incarcérée dans
la prison la plus proche de sa famille pour éviter les troubles
que cette incarcération peut provoquer entre la personne en
prison et sa famille, tous sont si
éloignés de leur famille, de leurs parents, de leur
communauté, de leurs amis qu'il leur est impossible de recevoir
l'appui moral et spirituel dont ils ont besoin. Pour vous donner un
exemple, Elizam Escobar, un des peintres les plus distingués
d'Amérique latine, est en prison en Oklahoma. Sa mère vit
à Porto Rico et il a un fils qui vit à New York.
Il est à des milliers de kilomètres du plus proche membre
de sa famille. Le résultat est que son fils et sa mère ne
peuvent lui rendre visite plus d'une fois par année. Tous les
prisonniers politiques vivent la même situation.
Laissez-moi vous dire, soeurs et frères, qu'en
tant que leur avocat, il me faut un mois pour visiter ces quatorze
personnes, car elles sont dispersées aux quatre coins des
États-Unis. Une autre petite chose : je n'étais pas
avocat, mais lorsque j'ai commencé à rendre visite
à ces camarades, le harcèlement des autorités
pénitentiaires était
tellement fort que j'ai décidé d'étudier le droit
et je suis devenu avocat pour être avec eux. (Applaudissements)
À leur exil s'ajoutent la souffrance des
conditions les plus horribes. Parmi ce groupe de quatorze, il y a six
femmes. Toutes ont été violentées sexuellement
dans les prisons par leurs gardiens. Tous sont soumis à la
privation sensorielle. Tous sont détenus dans un isolement
extrême. Oscar Lopez, un des prisonniers, a été
incarcéré pendant cinq
ans dans une petite cellule, peinte en blanc, sans la lumière du
jour
24 heures sur 24 heures. Il ne pouvait parler à
personne. Ses repas étaient servis par le guichet de la porte de
sa cellule.
Ces camarades ont résisté en dépit
de toutes sortes de tortures. Vous savez ce qu'est une fouille d'une
personne dévêtue. C'est une fouille de toutes les
cavités des prisonniers, le nez, les oreilles, la bouche, les
aisselles, le pénis, le vagin, le rectum. Souvent les fouilles
sur les femmes étaient faites par des gardiens masculins. Il y a
trois mois,
Oscar Lopez devait subir quatre fouilles de ce genre avant de recevoir
une visite et quatre autres après la visite. Qu'est-ce que cela
nous apprend du défenseur des droits de la personne et de la
démocratie dans le monde ? C'est une parodie. Les
États-Unis sont le principal transgresseur des droits humains
non seulement sur leur territoire
mais aussi à l'extérieur.(Applaudissements)
Soeurs et frères, on voit que les
États-Unis sont en train de jeter les fondations d'une nouvelle
confrontation avec le peuple portoricain. En 1957, le peuple a
été massacré. En 1954, le peuple a
été massacré. En 1950, il y a eu une
révolution et les masses populaires ont été
massacrées, et je pense que les États-Unis jettent les
fondations d'une
nouvelle confrontation non seulement avec le secteur
indépendantiste mais aussi avec un très petit, mais bien
organisé et résolu, secteur clandestin qui harcelle les
Américains et dont ceux-ci ont très peur. Ils en ont peur
à cause de l'influence qu'ils peuvent avoir sur les Portoricains
aux États-Unis et sur les Portoricains à Porto Rico et
des
dommages que cette influence leur causera.
Soeurs et frères, voilà la situation
actuelle à Porto Rico et la situation de mes compatriotes qui
sont incarcérés. Comme je l'ai déjà fait
dans le passé, je suis venu vous demander, vous supplier de
faire entendre votre voix et de demander à ce séducteur
qu'est le président des États-Unis, qui est le seul qui
puisse les libérer, de demander au
président Clinton, à la nation américaine de
libérer les prisonniers portoricains, car, soeurs et
frères, la solidarité c'est aussi le partage de la
douleur, le partage de la souffrance que l'on ressent quand ces choses
arrivent à nos compatriotes. Je ressens leur
incarcération comme l'incarcération que nous vivons tous
dans ce continent dominé par
l'impérialisme et le capitalisme. Aussi, une fois encore, je
vous demande, je vous supplie : Joignons nos efforts pour
libérer ces prisonniers politiques portoricains, car en les
libérant nous contribuerons à notre propre
libération.
Merci. (Applaudissements)
D'ex-prisonniers
politiques portoricains rendent hommage au professeur Nieves
Falcón lors d'une réunion tenue en son honneur par
l'Association du barreau de Porto Rico en 2007. De gauche à
droite: Adolfo Matos, Elizam Escobar, Edwin Cortes, Luis Rosa et Dylcia
Pagán; avec Alejandro Molina du National Boricua Human Rights
Network.

Porto Rico et sa culture de résistance
- Rassemblement public, Toronto,
26 mai 2001 -
Nous reproduisons ici la présentation faite par
le professeur Luis Nieves Falcón au rassemblement public du
Front du Peuple à Toronto le 26 mai 2011. Ce fut à
l'occasion d'une de ses nombreuses visites au Canada qui
coïncidait avec
une période d'organisation intense pour les droits humains et
l'indépendance de Porto Rico. Il se
produisait d'importants développements grâce aux efforts
et sacrifices des nombreux patriotes portoricains.
Près de 13 ans plus tard, d'importantes
réalisations ont été faites, comme l'expulsion de
la base militaire des États-Unis sur l'île de Vieques et
la libération de la plupart des combattants pour
l'indépendance de Porto Rico emprisonnés aux
États-Unis.
Par contre, le combattant pour l'indépendance
Oscar Lopez Rivera languit toujours en prison et la lutte pour mettre
fin une fois pour toutes à l'oppression des Portoricains et au
statut de Porto Rico en tant que néocolonie des
États-Unis doit continuer. L'esprit indomptable du peuple
portoricain et sa lutte pour le droit à l'existence en tant que
nation indépendante est une des grandes luttes de
libération nationale de notre époque et il est important
que tous la connaissent et la soutiennent.
* * *
Porto Rico a été sous la domination du
régime espagnol pendant 400 ans. Durant ces 400 années,
la lutte contre la domination coloniale espagnole n'a jamais
cessé. Notre plus grande bataille contre le régime
espagnol a eu lieu en 1868, la Grito de Lares. C'est le chapitre le
plus significatif de la lutte nationale, là où est surgie
toute la question
de l'indépendance. Ces 400 ans de lutte ont
réalisé deux choses.
Ce qu'on appelle la nation portoricaine remonte à
1898. Qu'est-ce que la nation portoricaine ? C'est une nation
formée dans le feu de la lutte des autochtones contre l'Espagne.
L'Espagne a décimé la population autochtone en trois ans
mais les autochtones ont poursuivi la lutte presque jusqu'au XIXe
siècle. Dans cette lutte contre
l'Espagne, ils se sont alliés les esclaves africains venus en
Amériques et qui s'étaient insurgés contre la
domination imposée par l'esclavage. En fait, vivant dans les
Petites Antilles il y a les Caraïbes noirs, un groupe
composé d'Africains et des peuples indigènes des
îles appelés Taíno. Puis un groupe de colons blancs
pauvres abandonnés par les
Espagnols s'est par la suite joint à la lutte contre la
domination espagnole.
Alors ce que vous retrouvez dans la composition de Porto
Rico, c'est la culture de la résistance. Nous avons
résisté au régime espagnol pendant 400 ans, nous
avons résisté aux États-Unis pendant plus de 100
ans et c'est dans notre nature de résister à toute forme
de domination. Après tout, je crois que ce que les Portoricains
ont défendu au fil
des siècles -- avec la résistance continue aux
régimes coloniaux -- c'est leur sens de dignité et leur
sens de fierté d'être différents, la fierté
de leur distinction.
Des
patriotes portoricains célèbrent le 145e anniversaire de
Grito de
Lares, un moment décisif dans la lutte pour la libération
nationale le
22 septembre 2013. (Primera Hora)
À la fin de 1898, par suite de cette lutte de
résistance, avec éveil national portoricain, le
régime espagnol a été forcé d'accorder
à Porto Rico une charte autonome. La charte autonome a d'abord
donné au peuple portoricain le droit d'exprimer un vote au
parlement espagnol et dans les tribunaux espagnols.
Deuxièmement, nous avons établi notre
système monétaire, notre système postal et notre
réseau télégraphique et avions le droit de
conclure des accords commerciaux avec tout pays. Si l'Espagne concluait
des accords commerciaux touchant Porto Rico, ils devaient être
approuvés par l'assemblée portoricaine. Alors dans un
sens, en 1898 nous avons beaucoup d'autonomie, ce qui
nous a permis entre autres de préserver notre caractère
distinct en tant que nation sous le régime espagnol.
Colonisation américaine
En 1898 il y a eu la guerre entre l'Espagne et les
États-Unis. Comme vous le savez, les États-Unis ont
déclaré la guerre à l'Espagne en prétendant
intervenir en faveur de la révolte de Cuba contre l'Espagne. En
réalité, les Cubains n'ont jamais demandé l'aide
des États-Unis parce qu'ils savaient que si les
États-Unis
intervenaient, il leur faudrait ensuite se révolter contre eux.
L'histoire leur a donné raison. José Martí avait
raison. Les patriotes cubains avaient raison.
L'empire espagnol dépérissait et dans les
négociations du Traité de Paris les États-Unis
réclamèrent Porto Rico comme prise de guerre. Porto Rico
n'était pas participant à cette guerre, il n'y avait pas
de révolution à Porto Rico à l'époque,
seulement à Cuba. L'Espagne s'objecta et proposa aux
États-Unis de leur céder les Philippines au lieu de
Porto Rico. Les négociateurs américains ont dit :
« Nous voulons aussi les Philippines. »
C'était un coup dur pour les Philippines. La révolution
faisait rage dans les Philippines et par suite de l'intervention
américaine le leader de la révolution fut tué et
les Philippines devinrent à leur tour une colonie
américaine.

Action dans la ville de
New York le 28 avril 2013 en faveur de l’indépendance de Porto
Rico et pour faire libérer le prisonnier politique Oscar
López Rivera.
C'est ainsi que Porto Rico est devenu un territoire
américain. Nous disons que ce transfert était
illégal. C'était illégal parce que les
Portoricains n'ont pas été consultés et selon le
pacte qui régissait les rapports entre Porto Rico et l'Espagne,
tout traité affectant Porto Rico devait être
approuvé par les Portoricains. Inutile d'ajouter que les
Portoricains n'ont eu aucune part aux négociations.
La première chose que firent les
États-Unis fut d'abolir la charte autonome. Nous n'avons jamais
pu
récupérer nos gains politiques depuis. Alors dans un sens
la situation à Porto Rico aujourd'hui, en 2001, est pire qu'en
1898 à cause de la perte de la charte autonome.
Aujourd'hui les relations politiques entre Porto Rico
est les États-Unis sont clairement définis par deux
décisions de la Cour suprême des États-Unis. La
première dit que Porto Rico appartient aux États-Unis
sans en faire partie. L'autre déclare que le Congrès a le
pouvoir souverain sur l'île. Ce pouvoir souverain comprend le
« droit » du Congrès d'appliquer ses
décisions avec discrimination contre les Portoricains. Avec ces
deux jugements, la Cour suprême a maintenu le statut colonial de
Porto Rico et celui-ci n'a pas changé.
En 1952, les États-Unis ont essayé de
cacher ce statut colonial. Il y avait beaucoup de pression
internationale contre le colonialisme à l'époque. De
nombreux pays d'Afrique et d'Asie ont conquis leur indépendance
et avaient une voix influente aux Nations unies. Les États-Unis
adoptèrent la Loi du
Commonwealth 600 qui remplaçait le
mot
colonie par Commonwealth en ce qui concerne Porto Rico.
Mes amis, le Commonwealth de Porto Rico n'a
changé d'aucune manière le statut colonial de l'île
ni le fait que les États-Unis détiennent le plein pouvoir
souverain. Par exemple, encore aujourd'hui, en 2001, toute loi
adoptée par l'assemblée législative portoricaine
peut être révoquée par le Congrès
américain sans explication. Deuxièmement,
on dit que nous avons notre Cour suprême, mais toutes ses
décisions peuvent être renversées par n'importe
quel tribunal fédéral américain. Ces tribunaux ont
un statut inférieur à celui de la Cour suprême de
Porto Rico mais ce sont quant même eux qui décident. Cela
veut dire que les États-Unis contrôlent toutes les
décisions juridiques.
Tous les aspects de la vie des Portoricains sont
régis par des institutions américaines et des lois
américaines. Le contrôle est total. Nous ne pouvons
conclure des accords commerciaux avec d'autres pays, les permis de
télé-radiodiffusion sont octroyés par le
gouvernement américain, le transport est régi par des
agences fédérales américaines, etc.
Pas un seul aspect de la vie à Porto Rico n'échappe au
contrôle du gouvernement américain.
L'histoire a également montré que la loi
du Commonwealth de 1952 était une manoeuvre pour cacher le
caractère colonial du pouvoir à Porto Rico. En fait, le
Comité de l'ONU sur la décolonisation a également
reconnu que c'était le cas. Depuis 17 ans, le Comité
sur la décolonisation adopte à chaque année une
résolution à l'effet
que le problème de l'autodétermination de Porto Rico n'a
jamais été résolu et demandant que les
États-Unis établissent, suivant les lois internationales,
un processus permettant à Porto Rico d'affirmer son droit
à l'autodétermination. Naturellement, les
États-Unis n'ont jamais répondu à ces
17 résolutions.
La résistance à la domination coloniale
américaine

Pedro Albizu
Campos
|
Après 400 ans de résistance à la
domination espagnole, il ne fallait s'attendre à rien de moins
face à la domination américaine. La résistance
à la domination coloniale américaine s'est poursuivie
sans cesse depuis 1898. Dans les années vingt et trente, cette
résistance s'est manifestée dans des grèves des
travailleurs de tous les secteurs
de l'économie. Pourquoi ? Parce qu'à l'époque
les monopoles du sucre resserraient leur domination de
l'économie. Les petits producteurs et les travailleurs agricoles
en ont subi les conséquences, comme les travailleurs d'autres
secteurs aussi. Alors dans les années vingt et trente il y a eu
une période de forte résistance. Durant cette
période
est né le Parti nationaliste.
Le Parti nationaliste est vraiment la première
manifestation ouverte du rejet de la domination coloniale
américaine par un parti politique à Porto Rico et la
première manifestation d'un parti politique portoricain ayant
pour objectif de s'opposer à la domination américaine par
tous les moyens. Le dirigeant de ce parti était Pedro Albizu
Campos
que certains d'entre vous connaissez sans doute. Après des
études à Harvard, il est retourné à Porto
Rico pour combattre le colonialisme américain. Il est une des
plus importantes personnalités révolutionnaires du XXe
siècle en Amérique latine.
Le parti a commencé par organiser des
manifestations contre la domination américaine et par organiser
les travailleurs. En 1937, à l'occasion du Dimanche des Rameaux,
il organisa une manifestation pacifique à Ponce. Un permis de
manifester avait été émis. Les manifestants ont
été massacrés par la police portoricaine
militarisée par le
gouverneur américain de Porto Rico. Ce dernier avait
déclaré : « C'est la guerre. Nous sommes
en guerre avec les nationalistes. » Son expression favorite
était : « Tuez les femmes et les
enfants. » L'American Civil Liberties Union a écrit
un rapport condamnant ce massacre.
Depuis, il y a eu persécution et
répression systématiques persistantes de quiconque
pouvait sembler un sympathisant ou un défenseur de
l'indépendance. Pedro Albizu Campos fut jeté en prison et
condamné pour conspiration séditieuse.

Répression
sanglante du Parti nationaliste de Porto Rico, le 21 mars 1937, connue
comme le massacre de Ponce. Le cadet nationaliste Bolivar Marquez,
blessé à mort, y écrivit de son propre sang:
« Vive la République! À bas les assassins! »
Si vous connaissez un peu l'histoire juridique des
États-Unis, les lois sur la conspiration séditieuse ont
été adoptées durant la Guerre civile et visaient
à empêcher les États du sud de se séparer de
l'Union. Elles n'ont jamais été appliquées aux
institutions confédérées ou leurs
généraux. Elles n'ont été invoquées
qu'en 1937 contre les
patriotes portoricains. Depuis, elles ont servi à
persécuter et incarcérer les nationalistes, ceux qui
luttent pour le droit à l'autodétermination de Porto Rico.
Pour inculper Albizu Campos, on a invoqué dix
discours qu'il a prononcés sur la place publique à Porto
Rico. Il a été condamné à dix ans de prison
et a été détenu deux années de plus parce
qu'il a refusé les conditions de sa libération
conditionnelle. Puis lorsqu'il est sorti il a recommencé
à
organiser la lutte.
En dépit de la persécution des
indépendantistes en 1950, nous avons mené une
révolution armée contre les États-Unis, la
Revolucion de Jayuya. Jayuya est un village situé au centre de
l'île et c'est une femme qui fut à la tête du
mouvement révolutionnaire.
Les États-Unis ont bombardé des villages
en utilisant tout leur arsenal militaire. La révolution a
été vaincue et la plupart des indépendantistes ont
été tués, incarcérés ou
forcés de s'exiler. Pendant un certain temps les
États-Unis ont cru que le problème du nationalisme et des
indépendantistes portoricains était réglé
pour de bon, mais vous vous
souvenez de l'attaque de 1954 contre le Congrès. Un groupe
de nationalistes portoricains, encore une fois dirigés par une
femme, Lolita Lebron, attaquèrent le congrès pour exposer
au monde la situation coloniale à Porto Rico. Un d'entre eux fut
tué et un autre condamné à être
exécuté par la chaise électrique. À cause
des pressions
internationales, sa peine a été commuée à
la prison à vie. Lorsque le président Carter est
arrivé au pouvoir, il les a libérés. Ce sont les
prisonniers politiques qui avaient passé le plus d'années
en prison jusqu'alors dans tout l'hémisphère occidental.
Ils ont passé trente ans en prison.
La garde nationale des
États-Unis est envoyée à Jayuya en 1950 pour
écraser la révolution armée.
Suite à ces attaques et arrestations, la
déstabilisation du Parti nationaliste semblait complète.
Mais comment expliquer que la résistance continuait de se
manifester en dépit de tout ce que les Américains ont
fait pour l'écraser ?

La combattante de
l’indépendance portoricaine Lolita Lebrón (au centre) est
arrêtée avec d’autres patriotes lors d’une action de
désobéissance civile contre la présence de la
Marine des États-Unis à Vieques le 3 mai 2000.
|
En 1980, un groupe de Portoricains aux États-Unis
et à Porto Rico ont recommencé le travail d'organisation
contre la domination coloniale. Ils ont été
incarcérés, la persécution s'est poursuivie et les
activités d'espionnage contre les Portoricains se sont accrues.
Le programme de contre-espionnage du FBI appelé Cointelpro, qui
faisait partie de
la stratégie pour déstabiliser l'opposition sur
l'île, a été appliqué contre le peuple. Le
FBI a posé des bombes dans les bureaux de postes et des
supermarchés et dit que c'était l'oeuvre des
indépendantistes. Nous l'avons su plusieurs années plus
tard suite à l'adoption de la loi sur la liberté d'information.
La résistance a continué malgré
tout. Elle s'exprime entre autres avec les Macheteros. Il s'agit d'un
groupe clandestin qui croit en la lutte armée. Son dirigeant a
été accusé de résistance à son
arrestation par le FBI. Ils ont dû mobiliser toute une
armée pour l'arrêter. Il y a eu un échange de coups
de feu. Il a comparu devant la Cour fédérale de
Porto Rico et les douze membres du jury l'ont trouvé non
coupable, disant qu'il avait retourné les coups de feu en
légitime défense, pour se protéger lui-même
et protéger sa famille.

Le dirigeant
de
Los Macheteros Filiberto Ojeda Ríos a été
tué par des agents du FBI le jour anniversaire de
Grito de Lares le 23 septembre 2005.
|
Trois jours après sa libération, les
agents fédéraux ont tenté de porter des
accusations contre lui à l'extérieur de Porto Rico parce
qu'ils savaient qu'ils n'obtiendraient pas de condamnation à
Porto Rico. Mais lorsqu'ils sont venus l'arrêter, il était
déjà passé en clandestinité. C'est dans la
clandestinité qu'il continue la lutte contre les
États-Unis.
L'important à retenir, je crois, c'est la nature
sauvage de la persécution dont font l'objet tous les
Portoricains qui entretiennent ne serait qu'un vague sentiment
d'indépendance et de fierté en la nation portoricaine.
Pour vous donner une exemple, pendant plusieurs années, jusqu'en
1952, porter le drapeau portoricain était un crime. Pour
défier
cette proscription, nous portions le drapeau sous le collet. Lorsque
nous rencontrions quelqu'un qui pourrait être un camarade, nous
tournions notre collet vers l'extérieur pour lui montrer.
L'hymne national portoricain fut également
interdit, mais ce n'était pas seulement l'hymne comme tel,
c'était surtout ce qu'il représentait. Par exemple, en
1971 les étudiants ont fait la grève à
l'université. Les escouades de police ont été
déployées pour les attaquer, alors nous avons
entonné l'hymne national et chanté La
Marseillaise. Ils nous ont quand même attaqués. Alors
nous avons chanté l'hymne national américain. Ils nous
ont battus à nouveau parce que ce qu'ils essayaient de taire, ce
n'était pas nos chansons, mais notre esprit de
résistance. Et ça, ils n'ont toujours pas réussi
à le faire.
Dans cette lutte contre la persécution du fait
que vous êtes portoricain, que vous ne vous identifiez pas aux
Espagnols, que vous ne vous identifiez pas aux Nord-Américains,
vous voyez la résistance. Si vous demandé à
n'importe quel Portoricain sa nationalité, il vous dira :
« Je suis portoricain. »
Nous n'avons pas de passeport. Nous devons porter le
passeport américain qui nous a été imposé
en 1917. À l'époque, l'assemblée
législative de Porto Rico avait déclaré :
« Nous ne voulons pas de la citoyenneté
américaine. » Mais c'était durant la
Première Guerre mondiale et les États-Unis avaient besoin
de ressources,
surtout de soldats, pour la guerre. En nous imposant la
citoyenneté américaine, ils pouvaient nous obliger
à faire le service militaire. Si vous refusiez, vous
étiez automatiquement condamné à cinq ans de
prison. C'est ainsi qu'ils ont pu se servir de nous comme chair
à canon dans leurs aventures impérialistes.
La lutte pour la libération des prisonniers
politiques portoricains
Manifestation devant la
station de police de Evanston en Illinois le jour de l’arrestation de
11 prisonniers de guerre portoricains le 5 avril 1980
Aujourd'hui une des formes que prend la lutte contre la
persécution est la lutte pour la libération des
prisonniers politiques, dont bon nombre ont été
arrêtés dans les années 1970 et 1980. Leurs
conditions de détention sont horribles. Vous ne croiriez jamais
qu'un pays qui se prétend aussi démocratique, qu'un pays
qui se prétend aussi
civilisé, puisse faire subir de telles conditions à des
êtres humains.
Par exemple, Alejandrina Torres, condamnée
à 35 ans de prison, avait 48 ans lorsqu'elle fut
arrêtée. Les Américains ont construit une prison
à sécurité maximale douze pieds sous terre
à Lexington, au Kentucky. Une campagne a été
menée pour la fermeture de cette prison à cause de ses
conditions inhumaines. C'est là
qu'Alejandrina Torres a été emprisonnée, dans une
tout petite cellule sans lumière 24 heures par jour. Elle
n'avait pas droit à des visites familiales et n'avait droit de
rien lire et de parler à personne sauf son avocat. Elle a
été violée trois fois par les gardiens de prison.
Je me souviens que lorsque je suis allé la voir, elle avait
perdu 40 livres.
Vous vous rappelez de ces enfants du Biafra, frappés par la
famine, qui n'avaient que la peau et les os. C'est ainsi que j'ai vu
Alejandrina. Elle mourrait dans sa tombe, maintenue en isolation totale.
Les geôliers disaient : « La
clé pour changer la situation est entre vous mains et c'est de
renoncer à l'indépendance et de nous dire qui sont vos
complices. » Pendant vingt ans elle a refusé et
résisté. Grâce à une campagne internationale
et l'aide de groupes de défense des droits humains à
travers le monde, nous avons réussi
à obliger le gouvernement américain à la
transférer dans une autre prison. Elle a finalement
été libérée en 2000.
En mai 2014, cela fera 33
ans que Oscar López Rivera est prisonnier politique aux
États-Unis.
Un autre exemple est celui de Oscar Lopéz Rivera.
Il a été maintenu en isolement cellulaire pendant huit
ans. Vous savez ce qu'est l'isolement cellulaire, mes amis. C'est
être détenu dans une tout petite cellule sans la
lumière du jour 24 heures par jour, sans livre ni visiteur.
Seul l'avocat peut communiquer avec la personne et à chaque
fois l'avocat est soumis à des fouilles à nu.

Luis Nieves
Falcon aux côtés de l’ex-prisonnier politique Alicia
Rodriguez à son retour à Porto Rico en septembre 1999 peu
de temps après avoir reçu le pardon du président
Clinton
|
C'était également un supplice de visiter
ces prisonniers. J'ai étudié le droit pour devenir avocat
afin de pouvoir leur rendre visite sans toute la bureaucratie
carcérale. À chaque fois que j'ai vu Oscar Lopéz
Rivera j'ai dû être soumis à une fouille à
nu. Il est même arrivé qu'on m'a fouillé quatre
fois avant d'entrer et quatre fois en sortant. Cela
est fait uniquement pour nous humilier et nous intimider.
Nous avons fait une autre campagne. Nous avons
finalement obtenu des modifications à ses conditions de
détention. Oscar a refusé le pardon accordé par le
président Clinton parce que pour lui les termes étaient
inacceptables.
Nous avons réussi à faire libérer
onze personnes dans l'année 2000 selon des termes inadmissibles
que nous avons par la suite pu changer, grâce à la lutte.
Nous avons également aidé ces camarades
libérés à s'ajuster à leur nouvelle vie —
à voir de leurs yeux Porto Rico qu'ils avaient conservé
dans leur coeur et leur pensée. Tout ce que je puis
vous dire c'est que lorsque ces camarades sont arrivés à
Porto Rico, toute l'île est venue à leur rencontre
à l'aéroport, les acclamant en héros parce que
c'est ce qu'ils sont. [Applaudissements]
Huit d'entre eux ont décidé d'y rester.

Carlos Alberto
Torres revient à Porto Rico le 26 juillet 2010.
|
Nous travaillons maintenant à la
libération d'Oscar, Carlos Alberto Torres, à qui le
président Clinton a refusé le pardon, et Haydée
Beltrán, qui a refusé de participer à tout
processus de demande de pardon. Il leur reste entre 25 et 30 ans
à purger. Sachez bien qu'avec la nouvelle administration de
George W. Bush, la situation n'est pas
facile. Mais nous allons les libérer. Nous n'allons pas
arrêter et nous allons continuer la lutte jusqu'à leur
libération. [Applaudissements]
[Haydeé
Beltrá a été libérée le 14 avril
2009 et Carlos Alberto Torres
le 26 juillet 2010. Recherché depuis 1985, Avelino González Claudio a
échappé aux autorités américaines jusqu'en
2008. En 2010, il a été condamné à une
peine d'emprisonnement de 7 ans et a été
relâché en 2013 - Note du LML]
Marine américaine, hors de Vieques !
Parallèlement à la persécution
politique qui existe depuis si longtemps à Porto Rico, il y a
les bases militaires que les Américains nous ont
imposées. Il y a 17 bases militaires sur cette île
qui n'a que 100 miles de long et 35 de large. Les bases sont
reliées par un excellent réseau routier. Les routes n'ont
pas été construites
pour aider les Portoricains. Elles ont été construites
pour permettre des déplacements rapides entre les
différentes bases militaires.
Puisqu'ils voient généralement Porto Rico
comme une grande base militaire, les États-Unis ont
décidé que Vieques, une municipalité insulaire de
Porto Rico, était un endroit excellent pour effectuer des
exercices militaires. Au début ils voulaient appliquer ce que
nous avons appelé le « plan Dracula ». Ils
voulaient que tous les
résidents de Vieques quittent Porto Rico. Leur plan
prévoyaient également le déplacement des
dépouilles du cimetière de l'île pour que les
résidents n'aient plus de raison de revenir. Mais c'en
était trop. Leur « plan Dracula » ne
pouvait pas passer. Alors en 1941 ils ont plutôt
décidé d'exproprier deux tiers des terres de Vieques.
Ils se sont emparés d'un tiers de l'île au sud et un tiers
à l'ouest, ne laissant que le milieu aux résidents.
Beaucoup de résidents de Vieques ont été
forcés de déménager à Sainte-Croix ou
ailleurs à Porto Rico.
L'expropriation a été brutale. Les gens
ont été avisés à peine 24 heures
à l'avance qu'ils devaient quitter leurs demeures, sinon les
bulldozers allaient tout raser. Les témoignages de cette
expropriation sont une histoire horrible. À cause des tensions
et des déplacements forcés, beaucoup de femmes enceintes
ont dû accoucher sur la
pelouse. Les femmes et les hommes qui ont résisté ont
été sauvagement battus par les soldats de marine
responsables de l'application des ordonnances d'expropriation.
Ensuite Vieques est devenu un endroit où se
produisent des choses que mêmes les Portoricains ne savaient pas.
C'était très secret. La marine a décidé que
les fins de semaine, durant les exercices, elle allait donner à
ses soldats des permissions récréatives. À chaque
fin de semaine environ 1 500 soldats venaient à Vieques en
permission.
Pour les résidents de Vieques, cela voulait dire fermer toutes
les portes et toutes les fenêtres et ne pas mettre le pied dehors
car toute femme ou tout homme rencontré sur la rue était
attaqué sexuellement par les soldats. Ces derniers
enfonçaient les portes des maisons et souvent les fins de
semaine c'était carrément la guerre entre la marine et
les
résidents de Vieques. La lutte a pris une telle ampleur et le
peuple était si indigné que les autorités
militaires ont dû cesser la pratique des permissions sur
l'île. Mais le harcèlement a continué.
 
Les exercices militaires comprennent des tirs sur la
partie Est de l'île à partir de la partie Ouest et sur la
partie Sud à partir du Nord. Cela comprend aussi des
bombardements. Les résidents doivent constamment subir le
tintamarre des explosions et des tirs pendant que les exercices ont
lieu. Les pêcheurs ne peuvent pas pêcher.
Les gens ont donc commencé à forcer des
arrêts des bombardements en se rendant en groupes sur les champs
de tir. Ils s'y rendaient avec de petites embarcations et la marine
américaine utilisait des vedettes rapides pour les chasser. Les
Viequois ont utilisé deux tactiques pour déjouer les
vedettes. La première consistait à utiliser les filets de
pêches. Ils étendaient sur le filet un épais
morceau de chaîne de fer et les lançaient à l'eau.
Les hélices des vedettes américaines frappaient les
chaînes et se brisaient. L'autre tactique avait une connotation
biblique, si l'on veut. Les gens utilisaient des lance-pierres pour
lancer des morceaux de fer aux conducteurs des vedettes.
C'était le même esprit de résistance
qui manifestait, sauf qu'à l'époque, au début des
années 1990, cela se limitait à l'île de Vieques.
Puis en avril 1999, par négligence criminelle la marine
américaine a largué deux bombes sur une guérite.
Un Portoricain qui travaillait là a été
tué. Pour le peuple, les Américains venaient de
dépasser les bornes.
Il a mené une autre campagne, optant pour une autre
stratégie, celle de la désobéissance civile. La
désobéissance civile était pour l'instant le seul
moyen qu'il avait de combattre un empire comme celui des
États-Unis.
Bâtir le mouvement contre le colonialisme,
l'oppression
et la négation des droits humains
Rappelons que ces deux aspects, celui des prisonniers
politiques et celui de la militarisation de Vieques, n'étaient
en fin de compte que des manifestations du colonialisme. Mais en plus
de ces manifestations ouvertes, le colonialisme se manifestait sous
forme d'oppression et de négation des droits humains. Ce qui se
produit à Vieques,
cette condition d'oppression, les puissances impérialistes l'ont
mondialisé. On voit ce type d'oppression s'exercer ailleurs dans
le monde également. Mais parfois nous ne voyons pas ce qui se
passe. Nous avons fait le lien et avons appris que lorsque nous
combattons l'oppression et les atteintes contre les droits humains et
la dignité de Vieques,
nous combattons contre l'oppression et l'indignité partout dans
le monde. En fait, lorsque nous combattons pour la dignité du
peuple à Vieques, nous défendons notre propre
dignité.
À part ces exemples, comment les résidents
de Vieques et l'ensemble des Portoricains réagissent- ils
maintenant à toutes les indignités qui leur sont faites
par la puissance colonisatrice américaine ?
L'illégitimité des régimes institutionnels est de
plus en plus évidente. Les gens se rendent compte que pour
trouver des solutions à leurs
problèmes ils doivent aller au-delà des structures des
organisations religieuses et des institutions gouvernementales,
au-delà des structures des partis politiques établis. Ces
institutions traditionnelles contribuent à maintenir la division
parmi ceux qui sont favorables aux intérêts politiques et
économiques dominants, ce qui a pour effet d'empêcher le
peuple de développer sa force.
Comment allons-nous surmonter ce problème,
maintenant que la domination coloniale a créé une
attitude si négative envers le mot Independentista ?
Nous
savions
que
nous
devions
examiner
la
signification
rattachée à ce mot et ne pas laisser cette
catégorisation nous empêcher de faire notre travail. Nous
avons vu que si les
gens rejetaient l'étiquette Independentistas, ils ne
rejetaient pas toutes ses parties constituantes. Par exemple, ils sont
d'avis que les Portoricains doivent avoir plus de contrôle sur
leur situation économique. Ils croient que les Portoricains
doivent avoir plus de contrôle sur la situation culturelle. Les
éléments du concept d'indépendance
comme tels n'étaient pas rejetés.
Nous avons poursuivi notre travail, nous rendant compte
que ce qui s'était produit à Vieques et ce qui
était arrivé à nos prisonniers politiques
représentait en réalité des violations des droits
humains et une violation de la dignité du peuple. Nous avons
rassemblé un groupe d'environ 60 personnes âgées de
17 à 65 ans. Nous les
avons éduqués sur la signification des droits humains,
sur la notion d'atteinte à la dignité en terme de
récupération des gens sur une base individuelle. Nous
avons établi un programme de formation intensif, puis nous leur
avons dit : « Voici maintenant le test. »
Nous sommes allés de porte en porte dans toutes les
résidences d'un
secteur particulier. Nous y retournions toutes les fins de semaine,
tout le groupe. Nous nous rendions dans une certaine
municipalité et nous frappions à la porte en disant tous
la même chose : « Je suis membre du Comité
des droits humains. Me permettrez-vous de vous parler des prisonniers
politiques portoricains ? » En
général les gens voulaient nous entendre. Nous avons
distribué des brochures et demandé aux gens de signer
notre pétition. Nous avons couvert toute l'île, secteur
par secteur.
Je dois vous dire que ce fut une des plus belles
expériences de ma vie. Par exemple, nous avons commencé
dans un des villages de la région centrale. Nous y allions le
dimanche et nous attendions les gens à la sortie de
l'église. Nous leur parlions et les gens s'arrêtaient en
groupes. Le prête est venu nous voir et nous a
demandé :
« Que faites-vous là ? » Nous lui
avons expliqué et il a demandé aux autres de s'approcher
pour entendre ce que nous disions. Le maire, qui était
là, a dit : « Je vais téléphoner
à ma fille et à mon gendre pour qu'ils vous aident
à rencontrer tout le village. »
Nous savons maintenant que ce n'est pas vrai que le
peuple n'a pas d'engagement idéologique. Il est là, il
suffit de le faire profiter. Il faut le faire ressortir et c'est ce que
nous avons fait par notre travail.
Puis nous sommes allés à la Maison Blanche
présenter la pétition au nom des prisonniers politiques.
Ces derniers avaient refusé de signer parce qu'ils avaient pris
position de ne pas reconnaître l'autorité du gouvernement
américain à Porto Rico. Ils n'allaient pas demander leur
libération, alors c'est nous qui sommes allés. Nous avons
250 000
signatures. Le même jour, nous avons publié une
annoncé dans le New York Times et le Washington
Post, une demi-page chacun. Lorsque nous avons rencontre la
procureure générale, elle avait vu les annonces dans les
journaux et savait que des milliers de paquets de pétitions
exigeant la libération des prisonniers politiques
portoricains avaient été déposés à
son bureau.
Ce travail avec la pétition nous a permis de
rendre les gens conscients. Il n'est pas nécessaire de croire
à l'indépendance pour soutenir la libération de
ces personnes parce qu'il s'agit d'une violation des droits humains et
de la dignité humaine, peut importe ce que vous pensez d'elles.
Nous sommes même parvenus à faire signer des gens avec
des affiliations politiques ou des convictions très
réactionnaires. En un sens, nous avons commencé à
créer un consensus et les gens ont vu qu'ils pouvaient aborder
ces sujets en dehors des institutions sociales et politiques
traditionnelles.
Je crois que c'est à cause de ce travail
idéologique de base que nous avons fait que le gouvernement
américain, par l'entremise du parti d'État à Porto
Rico, a tenté de faire adopter une loi rendant l'anglais langue
officielle de l'île. L'anglais avait été la langue
officielle du système d'éducation. Lorsque j'étais
à l'école, je n'avais pas le droit de
parler l'espagnol. J'étais puni si je le parlais. En 1952, le
secrétaire à l'Éducation a fait circuler un avis
interne rendant l'espagnol langue d'enseignement dans les écoles
publiques. Et voilà que le gouvernement voulait faire de
l'anglais la langue officielle à nouveau.
Les gens sont sortis par milliers pour protester. Le
peuple était plus avancé que les chefs des partis
politiques existants. Ces derniers ont eu peu et ont adopté la
loi officielle -- que nous allons faire abroger d'ici quelques
années. Mais la manifestation a été quelque chose
d'incroyable.
Après cet épisode, et après avoir
présenté les pétitions à la Maison Blanche,
nous avons lancé l'appel à une marche en appui aux
prisonniers politiques. C'était encore une sujet tabou parce que
les États-Unis disent toujours que les prisonniers sont des
terroristes. Mais avions la conviction d'avoir passé cette
étape et c'est pourquoi nous avons
lancé l'appel à marcher en novembre 1999. Des gens me
disaient : « Luis, il n'y aura pas plus de mille
personnes. Cela aura uniquement pour effet de révéler
notre faiblesse. »

La marche
historique de 150 000 personnes à Porto Rico au son de «
Marine des États-Unis , hors de Vieques! »
le 21 février 2000
|
Nous avons travaillé très fort. En une
semaine, nous avons parcouru tout le pays, rencontré les gens
des 77 municipalités, les étudiants dans toutes les
universités et tous les chefs syndicaux. Et il y a eu 150 000
personnes à la manifestation. C'était à date la
plus grande marche de l'histoire de Porto
Rico. [Applaudissements] Deux semaines plus
tard, onze des prisonniers politiques étaient
libérés. Même si le conseiller du président
a dit que la marche n'avait eu aucun poids dans la prise de
décision, nous savons que ce n'est pas vrai.
Puis le problème de la présence de la
marine américaine à Vieques est arrivé sur la
scène. Nous avons appliqué la même
stratégie. Aucun être humain ne peut tolérer cette
violation des droits humains et cette violation de la dignité
humaine. Nous avons organisé une autre marche en appui à
Vieques. Le gouvernement a dit aux gens de ne pas
participer à la marche, tout comme il l'avait fait en ce qui
concerne les prisonniers politiques, mais cette fois-ci plus de 300 000
personnes sont sorties à la défense de Vieques. [Applaudissements]
Mais nous croyons que nous devons poser au peuple des
questions bien spécifiques et claires : De quel
côté voulez-vous être ?
Celui qui viole votre humanité ? Celui qui viole votre
dignité ? Ou celui du peuple, celui qui n'est pas d'accord.
Naturellement, dans ce travail vous ne devez pas vous
attendre à ce que tout le monde soit au même niveau.
Certains sont prêts à agir jusqu'à un certain
point. D'autres sont prêts à aller plus loin. Prenez par
exemple le cas de la gouverneure de Porto Rico. Le fait qu'elle ait
réussi à se faire élire, la première femme
gouverneure de Porto Rico,
est en soi une victoire. Le fait qu'elle ait chassé les
réactionnaires qui étaient au pouvoir est une victoire du
peuple, pas une victoire personnelle. Mais vous devez également
savoir qui elle est. Elle provient d'une famille extrêmement
riche. Sa famille tire un revenu de 70 millions $ par
année. Elle s'est engagée à défendre la
cause de Vieques
durant la campagne électorale parce que les politiciens sont
très astucieux. Ils peuvent sentir de loin les choses qui
peuvent leur profiter. Ils savaient que Vieques était important
et elle a pris position en faveur. Elle nous a dit qu'elle ne croit pas
en la désobéissance civile. Nous lui avons
répondu : « Si vous ne croyez pas en la
désobéissance civile, qu'allez-vous faire à la
place ? »
Une des premières choses qu'elle a fait a
été de faire adopter une loi limitant le niveau de bruit,
définissant le nombre de décibels permis dans certaines
régions municipales. Les exercices de la marine dépassent
les limites permises par cette loi. Elle a porté l'affaire
devant une cour fédérale de Washington parce que les
instances juridiques de
Porto Rico sont des laquais des Américains. À Washington
la cour a dit : « Nous n'allons pas les forcer
d'arrêter, mais la marine doit ouvrir un dialogue avec le
gouvernement portoricain pour trouver une solution à ce
problème. »
Elle a fait adopter la loi. Elle a déclaré
une injonction. Elle affirme que ce n'est pas politique, mais elle
dit : « C'est une question de droits humains, c'est une
question de santé. C'est une question de
dignité. » Personnellement, ça me convient. Je
ne vais pas laisser une chose comme celle-là nous
détourner de notre plus grand
objectif, qui est de faire sortir la marine américaine de
Vieques.
Puis elle a envoyé des gens mesurer les
décibels avec des instruments spéciaux. La marine et la
Garde côtière ont envoyé des
hélicoptères dans les alentours pour faire du bruit et
empêcher les équipes de mesurer le bruit des
bombardements. Elle les a vu faire. Elle a vu commence cette oppression
s'exerce. Que va-t-elle faire ? Je ne le
sais pas, mais nous allons lui rappeler ce qu'il faut faire et si elle
dévie du droit chemin nous ne resterons pas silencieux.
Les gens mènent la désobéissance
civile à Vieques. Elle n'y croit pas mais elle n'intervient pas.
Si les gens de son parti ne se joignent pas à la
désobéissance civile, ce n'est pas grave. Je ne crois pas
qu'il soit nécessaire que tout le monde y participe. Il y a
différentes tâches à faire et chacun peut apporter
sa contribution. C'est une situation
complexe.
Les États-Unis multiplient les attaques contre
le droit à la dignité humaine
Quelle a été la réponse des
États-Unis à la désobéissance civile ?
Leur première réponse était attendue.
C'était l'approche mercantile. Pour eux, la dignité est
une abstraction, un concept idéaliste et la conscience
s'achète. La marine a offert 8 millions $ en
échange de l'utilisation de Vieques comme champ de tir pour
une période illimitée. Elle a dit :
« Résidents de Vieques, acceptez les
8 millions $ que nous vous offrons et oubliez
Vieques. »
C'était une grave erreur de sa part.
C'était une erreur parce que cela touche au coeur de la question
de la dignité humaine. Pour les résidents de Vieques, la
dignité humain est une des seules choses qui restent. Les
Américains sont incapables de comprendre ce que cela
représente.
Puis, ils ont utilisé la tactique de créer
la peur sur le plan économique : « Si vous vous
obstinez en ce qui concerne Vieques, nous allons annuler toute l'aide
américaine à Porto Rico. » Mais de quelle aide
parlent-ils ? Les États-Unis prennent à Porto Rico
beaucoup plus qu'ils n'y mettent. Par exemple, ils ont menacé
les gens de leur enlever leur assurance sociale. Mais c'est absurde.
C'est une assurance. J'y contribue et je peux en retirer quand je veux.
Puis ils ont dit : « Mais pourquoi
n'êtes- vous pas fiers de contribuer à la défense
nationale ? » Ce à quoi nous avons
répondu : « Fiers de quoi ? Dans toutes vos
sales guerres, vous nous avez forcés à nous enrôler
contre notre gré. Les statistiques montrent que c'est parmi les
Portoricains qu'on
retrouve les plus les plus élevés de mort au combat dans
les guerres américaines. Vous voulez que nous vous sacrifions
d'autres vies, en plus de celles que vous nous avez
prises ? »
Je crois qu'aujourd'hui la marine et le gouvernement
américain savent que la marine devra partir tôt ou tard,
que le peuple portoricain et les peuples du monde l'exigeront. Mais ils
continuent quand même d'essayer d'arrêter les
protestations. Une des seules choses qui leur restent est la
répression brutale, la répression physique,
l'intimidation.
Puis ils disposent également de l'appareil judiciaire, le
gardien des intérêts des colonialistes.
La semaine dernière nous avons tenu des audiences
où nous avons demandé aux personnes récemment
engagées dans la désobéissance civile de nous dire
ce qui s'est produit lors des arrestations.
D'abord, les arrestations ont été
effectuées par la police militaire. Puis les gens ont
été transférés aux U.S. Marshals qui les
ont amenés en cour à Porto Rico. La marine a
refusé de leur donner les raisons de leur arrestation. Vous
savez combien les Américains aiment se vanter à propos
des droits humains. Eh bien, ils n'ont respecté aucun des
nôtres. Tous les détenus se sont vu refuser l'accès
à un avocat. Ce n'est qu'en raison des pressions publiques que
les autorités américaines sont revenues sur leur position
et ont permis aux détenus de communiquer avec leurs avocats.
Il s'agissait de gens non armés qui
résistaient pacifiquement. Ils n'étaient pas violents.
Mais ils ont quand même été menottés, les
mains derrière le dos, avec ces menottes de plastique qui vous
déchire la peau. Puis on leur a dit de monter à bord d'un
camion qui faisait plus de huit pieds de haut. Il y avait un camarade
qui avait de la difficulté à
marcher et qui a dit : « J'ai besoin
d'aide. » Deux Marines l'ont pris par les bras et les jambes
et l'ont jeté dans le camion comme un sac de patates.
Les soldats ont répandu de la gravelle là
où les détenus ont été amenés.
C'était de la petite gravelle fine, avec des angles pointus. Les
détenus ont été forcés de s'agenouiller sur
cette gravelle pendant deux heures. S'ils refusaient, comme le
congressiste Gutiérrez de Chicago, on leur collait le visage par
terre et les soldats les maintenaient dans
cette position en leur mettant pied dans le dos.
Il y avait aussi des gens qui prenaient des
médicaments. Certains étaient diabétiques.
D'autres prenaient des médicaments pour le coeur. Vous vous
demandez peut-être ce qu'une personne avec des problèmes
cardiaques peut bien faire dans une résistance civile ?
C'est que, pour ces personnes, le principe est plus important que les
médicaments. Ils ont tous apporté leurs
médicaments avec eux. Mais les soldats les ont confisqués
pour créer délibérément des malaises chez
ces personnes.
N'oubliez pas à ce stade-ci ces détenus
n'ont été accusés que de délits mineurs.
Ils n'ont pas encore été trouvés coupables et
n'ont pas été jugés. Ils n'ont été
qu'arrêtés. Les soldats les ont fouillé, hommes et
femmes, d'une façon très indécente. Ils ne les ont
pas fait déshabiller mais, par exemple, ils ont demandé
à un homme de défaire sa
ceinture puis ils lui on saisi les testicules jusqu'à ce qu'il
crie de douleur. Ils ont fait des choses semblables aux femmes. Cela se
faisait devant les militaires qui regardaient et riaient. Le but
premier de ces fouilles étaient d'humilier les détenus,
pour leur dire : « Vous voulez la
désobéissance civile, voilà ce que vous aurez si
vous
continuez. »
Ils ont été transportés à la
base puis à l'île principale par bateau. Les soldats les
ont transportés la nuit, menottes aux poings, assis sur le
plancher du bateau sans gilet de sauvetage. L'idée leur est
sûrement passée par la tête qu'on allait les tuer,
comme en Argentine, au Chili et ailleurs. C'était une autre
façon de les torturer.
Lorsqu'ils ont été livrés aux
agents fédéraux, ceux-ci les ont forcés de se
déshabiller. Ils étaient dans des isoloirs
séparés, mais sans porte. Ils ont fouillé à
nu hommes et femmes et tous ceux qui passaient pouvaient voir. Alors
qu'ils étaient déjà en état d'arrestation,
entièrement sous contrôle policier, les agents
fédéraux les ont aspergés de
poivre de Cayenne en leur disant : « Si vous ne faites
pas ce qu'on vous dit, vous allez en avoir encore. »
Action de
désobéissance civile le 13 janvier 2003 contre la
présence de la Marine des États-Unis à Vieques .
C'est dégradant, une atteinte à la
dignité humaine. C'est fait exprès pour humilier et
déshumaniser les gens.
On leur a également injecté une substance
à tous. Personne ne sait quoi. On leur a dit que c'était
un vaccin contre la tuberculose, mais qui sait, ç'aurait pu
être des bactéries infectieuses. Nous ne savons toujours
pas ce qu'ils ont injecté. L'armée américaine est
connue pour ses expériences sur les gens à Porto Rico
avec des drogues et des armes.
On a déjà injecté des cellules
cancérigènes à des Portoricains pour voir quel
effet cela aurait. La population de Porto Rico a été
assujettie à toutes sortes d'expérimentations du genre.
On aurait cru que lorsqu'ils ont finalement comparu en
cour, leur mauvais traitement allait cesser. Toute personne a droit
à un procès public. La détermination d'une cause
probable fait partie du procès. Il y avait 300 détenus et
la Cour fédérale savait que si les comparutions avaient
lieu à l'édifice de la cour, il y aurait des
manifestations à
l'extérieur comme à l'intérieur. Ils ont donc
décidé de les faire comparaître en prison, les
privant ainsi du droit à un procès public.
La mise en accusation doit se faire individuellement.
Selon la loi, chaque détenu doit être mis en accusation
séparément. Or le juge a décidé de les
accuser en groupe de dix, ce qui est une autre violation de leurs
droits fondamentaux. De plus, les juges de cette Cour
fédérale étaient tous auparavant des officiers de
la Garde côtière. Nous sommes
intervenus avec une motion de conflit d'intérêt. Ils ont
dit : « Nous n'avons pas de conflit
d'intérêt. Nous sommes peut-être des officiers de
l'armée, mais nous pouvons être impartiaux. »
Puis il y a le cautionnement. Celui-ci vise deux
choses : s'assurer que la personne se présente à son
procès et, si elle est considérée comme
dangereuse, assurer la protection de la communauté. Ces gens
vivent à Porto Rico et à Vieques. Ils n'ont pas de raison
de ne pas respecter leur caution et d'ailleurs les gens de la
communauté les
soutiennent.
La cour permet vous permet également de verser
10 % de la caution pour être libéré. Si la
caution est fixée à 1 000 $, vous pouvez faire
un versement de 100 $. Vous pouvez également
hypothéquer des biens personnels. Mais dans ces cas-ci, ils ont
décidé qu'ils n'allaient pas appliquer la règle du
10 % et
n'allaient pas accepter les garanties hypothécaires. Les
accusés devaient verser la somme totale en comptant. D'autre
part, les cautions qu'on leur a imposées étaient
extrêmement élevées pour des délits mineurs,
allant de 3 000 $ à 10 000 $.
Savez-vous ce que c'est pour une organisation de devoir
recueillir des sommes pareilles ? C'est une violation de leurs
droits. Le but visé est de déstabiliser l'organisation
parce que c'est très difficile de trouver des sommes aussi
élevées. C'était aussi pour s'assurer que les
détenus restent en prison.
Un des juges a dit par exemple : « Si je
fixe votre caution à 1 000 $, vous allez
sûrement trouver l'argent qu'il faut. Alors je la fixe à
10 000 $. » C'est utiliser la caution comme acte
punitif contre une personne qui s'est vu nier le droit d'être
accusée individuellement. Un autre juge a dit :
« Vous êtes détenus depuis dix jours. Alors je
vous condamne à dix jours de prison plus 10 $. »
Un autre a dit quatre mois. Parmi les détenus il y avait dix
étudiants d'université et nous essayons d'obtenir leur
libération. L'un d'entre eux a été condamné
à 60 jours de prison. Les sentences étaient
prononcées au gré des préjugés
du magistrat.
Lors de leur arrestation, les officiers les ont
amenés à l'extérieur de la base où les gens
pouvaient voir. Là, ils les ont frappés et battus. Les
gens ont commencé à protester et ils ont
été aspergés de gaz lacrymogène. Ils ont
lancé des gaz contre la population pendant trois jours. Ils ont
également tiré des balles de caoutchouc. Mais il fallait
voir
cela. Ils lançaient des gaz contre la foule et la foule se
retirait. Lorsque les gaz se dissipaient, les gens revenaient. Puis
c'était les gaz à nouveau. Les yeux irrités, les
manifestants ne pouvaient plus voir mais ils continuaient de revenir.
C'est cet esprit de défiance, mes amis, qu'ils ne
réussiront jamais à étouffer.
Pour nous assurer de faire triompher cet esprit
libérateur, nous avons besoin de l'aide de toute la
communauté internationale. Nous avons besoin de votre aide.
Aidez-nous par les protestations, en écrivant au
président américain et en contribuant au fonds de
libération des détenus pour nous aider à nous
préparer pour la prochaine bataille. La
marine dit qu'elle va recommencer dans soixante jours. Nous avons dit
que la prochaine fois, nous allons être mille à faire la
désobéissance civile, à dresser un bouclier humain
sur le champ de tir. Je crois que la condamnation des activités
de la marine américaine par tous les secteurs des autres pays
peut nous aider dans la lutte pour chasser la
marine de Vieques et libérer tous les prisonniers politiques.
La solidarité -- la solidarité des
lauréats du prix Nobel, des ministres, des artistes et des
prêtres -- nous aide beaucoup. Et les simples citoyens aussi, car
les 250 000 signatures étaient celles de simples citoyens. Nous
avons besoins de plus de solidarité maintenant. Encore une fois,
je viens au Canada pour vous demander votre aide et votre appui.
Merci.
(Publié
à l'origine dans le LML, volume 31, numéro 112 du 6 juin
2001; Photos: LML, Primera
Hora, National Boricua Human Rights Network, Wikipedia)

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