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Numéro 115 - 15
juillet 2013
Attaques en règle contre les
conditions
de vie et de travail à l'échelle du Canada
L'impact des changements
régressifs
à l'assurance-emploi en dit long sur
la «revitalisation» du gouvernement Harper
Attaques
en
règle contre les conditions de vie et de travail à
l'échelle du Canada
• L'impact des changements régressifs
à l'assurance-emploi en dit long sur la
«revitalisation» du gouvernement Harper - Pierre
Chénier
• «Au niveau de la
santé, il y a déjà des répercussions
importantes. C'est très grave ce qui se passe.»
- Entrevue avec France Simard, coordonnatrice du Mouvement Action
chômage Lac-St-Jean
• «La réforme de
l'assurance-emploi va nous amener à être dans le trou
noir» - Entrevue avec
René Martel, président du Syndicat national de la
sylviculture
• «Ce qui va arriver, c'est qu'il va y
avoir un exode de la main-d'oeuvre» - Entrevue avec
Pierre Cantin, président de l'Association des pêcheurs de
crevettes de Matane
Attaques en règle contre les
conditions de vie
et de travail à l'échelle du Canada
L'impact des changements régressifs
à l'assurance-emploi en dit long sur
la «revitalisation» du gouvernement Harper
- Pierre Chénier -
Au moment où le gouvernement Harper remanie son
cabinet et que les médias posent la question à savoir si
ce gouvernement va pouvoir se revitaliser, il est important de
considérer l'impact qu'ont les changements que ce gouvernement a
faits au régime de l'assurance-emploi (AE).
Ces changements régressifs ont déjà
un impact significatif sur les travailleurs à travers le Canada
et en particulier au Québec et dans les provinces de
l'Atlantique où se retrouvent la majorité des
travailleurs saisonniers. Il s'agit des travailleurs les plus durement
touchés par la réforme, étant
considérés par celle-ci comme des prestataires
fréquents. Rappelons que la réforme du gouvernement
Harper divise les prestataires de l'assurance-emploi en prestataires
fréquents, occasionnels et travailleurs de longue date, soit
ceux qui cotisent le plus au régime tout en recourant le moins
souvent aux prestations. La réforme introduit des
critères d'emplois dits convenables qui diffèrent selon
la
catégorie dans laquelle les prestataires sont placés. La
sévérité des baisses de salaires que les
prestataires doivent accepter sous peine de perdre leurs prestations et
la période de temps qui leur est accordée avant qu'ils
soient forcés d'accepter des emplois différents de leur
emploi traditionnel et à moindre salaire varient selon les
catégories. Les activistes des organisations de défense
des sans-emploi disent que le plein impact des mesures va se faire
sentir à partir de l'automne, à mesure que les
travailleurs saisonniers vont se retrouver en chômage, mais que
l'impact se fait déjà ressentir et de multiples
façons.
Certaines données de Statistique Canada
Les données les plus récentes sur
l'assurance-emploi publiées par Statistique Canada sont pour
avril 2013. Elles révèlent que le nombre de prestataires
est en baisse régulière depuis un an et que depuis avril
2012 la baisse au Canada est de 4,7 %. Les baisses les plus
prononcées sont en Colombie-Britannique (14,8 %), à
l'Île-du-Prince-Édouard (10,7 %), en
Nouvelle-Écosse (10,2 %), dans les
Territoires-du-Nord-Ouest (8,8 %) à Terre-Neuve et Labrador
(8 %), en Alberta (5,9 %), au Québec (4,3 %) et
au Nouveau-Brunswick (4,1 %).
La baisse du nombre de prestataires de
l'assurance-emploi est bien supérieure à la baisse du
taux de chômage. D'avril 2012 à 2013, le taux de
chômage au Canada a baissé de 0,9 %. À
l'Île-du-Prince-Édouard et au Nouveau-Brunswick, il a
même augmenté de 0,4 % et de 1,1 %
respectivement. En Colombie-Britannique, où la baisse du nombre
de prestataires est de 14,8 %, le taux de chômage a
augmenté de 0,1 %. Au Québec, le taux de
chômage a diminué de 0,1 % entre avril 2012 et
2013 alors que le nombre de prestataires a diminué de
4,3 %.
Le nombre des demandes de prestations, initiales ou de
renouvellement, est lui aussi en baisse, mais le pourcentage de la
baisse des demandes est inférieur au pourcentage de la baisse du
nombre de prestataires (3,1 % versus 4,7 %). Cela veut dire
que beaucoup de demandes sont rejetées. Le fait que les demandes
soient en baisse peut aussi indiquer que plus de gens renoncent
à faire des demandes de prestations pour ne pas se faire happer
dans le système de harcèlement et de coupures qui s'est
intensifié avec la réforme.
Même avant la réforme du gouvernement
Harper, le nombre des chômeurs ayant accès à
l'assurance-emploi se situait à moins de 40 % du nombre
total des chômeurs reconnu par le gouvernement. On peut
prévoir qu'avec la nouvelle réforme le ratio continuera
de baisser.
Appauvrissement encore plus poussé
des chômeurs
Dans le cadre de la réforme telle
qu'annoncée dans le budget 2012-2013, le gouvernement Harper a
mis fin à des projets pilotes pour les régions à
plus haut taux de chômage. On pense au projet pilote qui
accordait cinq semaines supplémentaires de prestations dans ces
régions, qui permettaient d'éviter le « trou
noir », cette période durant laquelle le
chômeur se retrouve sans revenu pendant plusieurs semaines, ayant
épuisé sa période de prestations mais
n'étant pas retourné encore à son travail
saisonnier. Ce projet a été supprimé le
15 septembre 2012. De nombreux travailleurs se sont grandement
appauvris et endettés en 2013 à cause de cela, comme
les travailleurs de la sylviculture, du tourisme ou des pêcheries.
L'autre projet pilote qui a été aboli,
prenant fin le 6 avril 2013, toujours pour les régions
à haut taux de chômage, permettait de calculer le taux de
prestations sur les 14 meilleures semaines de travail de la
dernière année. Dorénavant, le taux de prestations
dans ces régions est calculé selon une formule qui fait
varier le nombre de semaines considérées dans le calcul
de la prestation selon le taux de chômage de la région. Au
Québec par exemple, le
Bas-Saint-Laurent--Charlevoix--Côte-Nord verra son taux de
prestations calculé sur les 16 meilleures semaines ;
les trois régions de Trois-Rivières,
Chicoutimi-Jonquière et Centre du Québec sur les 20
meilleures semaines ; le Nord-Ouest du Québec sur les
17 meilleures semaines. Ces régions, et ces populations,
où le travail saisonnier est très répandu, seront
fortement pénalisées.
Hausse du harcèlement aux mains de
l'État
Plusieurs intervenants dans la défense des droits
des chômeurs parlent de harcèlement accru de la part des
autorités de l'assurance-emploi contre les chômeurs,
notamment de l'augmentation de coups de téléphone aux
chômeurs pour vérifier qu'ils cherchent de l'emploi
même s'il n'y en a pas de disponible ou si les emplois dits
disponibles n'ont rien à voir avec leur expérience et
leurs qualifications. Le travailleur est considéré
d'emblée comme étant fautif et faisant quelque chose
d'illégal. En témoigne cette lettre qui, selon le Conseil
national des chômeurs et chômeuses (CNC), est devenue une
lettre type des autorités de l'assurance-emploi pour informer un
chômeur que sa demande de prestations a été
acceptée :
« Nous désirons vous informer que
votre demande de prestations d'assurance-emploi est approuvée.
Un délai raisonnable vous est accordé pour vous permettre
d'explorer le marché du travail afin de vous trouver un emploi
qui répond à vos exigences. Après ce délai,
vous devrez élargir vos attentes afin de répondre aux
conditions actuelles du marché du travail....
« Si vous ne trouvez pas un emploi
répondant à vos exigences, vous devrez modifier vos
exigences pour augmenter vos chances d'emploi. C'est-à-dire que
vous devrez chercher un travail similaire ou différent, à
un salaire plus bas que votre emploi précédent. Ceci peut
aussi vouloir dire que vous devrez accepter de plus longues heures de
travail ou des heures variées et que vous soyez
disposé(e) à changer de localité pour vous ajuster
aux offres d'emploi. Nous communiquerons avec vous le [date] pour
déterminer si vous êtes disposé(e) à
supprimer certaines restrictions ou si vous êtes prêt(e)
à modifier vos exigences. Si vous ne le faites pas, ceci
pourrait empêcher votre droit à des prestations
futures. »
Des travailleurs qui quittent leur emploi et leur
région
C'est un des impacts majeurs qui soulèvent
l'inquiétude et l'opposition des travailleurs que de se voir
forcer à quitter leur emploi et leur secteur de
l'économie et à quitter leur région en quête
d'un emploi où ils ne seront pas soumis au harcèlement et
à la criminalisation. Cet aspect cause beaucoup
d'inquiétude parmi les travailleurs eux-mêmes et les
associations d'employeurs, particulièrement dans les secteurs
saisonniers qui craignent de perdre leur main-d'oeuvre.
Déjà les travailleurs de la
Gaspésie font état d'exode de travailleurs vers l'Alberta
ou la Côte-Nord, un exode qui existait déjà mais
qui s'est accentué ces derniers mois, pour éviter
d'être pris dans l'engrenage du trou noir et du
harcèlement par l'assurance-emploi et la dégradation des
conditions de vie et de travail que la réforme engendre.
D'autres travailleurs quittent leur secteur, sylviculture, tourisme ou
pêcheries, et se cherchent quelque chose dans la construction ou
d'autres métiers et ne vont vraisemblablement pas revenir dans
leur secteur. D'autres encore qui faisaient face au trou noir se sont
trouvé un emploi temporaire dans les usines de transformation du
poisson, elles-mêmes saisonnières, avant de retourner dans
leur secteur. On ne sait pas encore s'ils seront
pénalisés quand ils quitteront cet emploi temporaire pour
revenir à leur emploi habituel.
Des entreprises ont commencé à sonner
l'alarme. Un producteur maraîcher de Roberval au Lac-Saint-Jean a
dit à Radio-Canada qu'il a dû réduire sa production
de fruits et de légumes de 40 % à cause de la
réforme de l'assurance-emploi. Si les nouvelles règles de
l'assurance-emploi ne sont pas revues, a-t-il dit, il entrevoit la
fermeture complète de son commerce, qui comprend production et
comptoir de ventes, qu'il opère depuis 38 années.
« J'ai perdu des employés
d'expérience et je ne veux plus en habituer d'autres, a-t-il
dit. Mon équipe de travail est réduite....Certains m'ont
quitté parce qu'ils ont peur de se faire harceler durant la
période où ils bénéficient de
l'assurance-emploi. J'ai perdu des gens d'expérience. Si je
forme d'autres travailleurs, je risque encore une fois de les perdre.
Les entreprises vont jouer à la chaise musicale. »
Toujours au Lac-Saint-Jean, une entreprise de
reboisement a perdu cinq travailleurs qui ont
préféré se trouver un emploi à un salaire
plus bas mais possiblement à l'année. Pour les
travailleurs de la sylviculture, le manque de revenus pendant le trou
noir, les interruptions de travail en raison des feux de forêt et
le retard dans les travaux parce que le gouvernement
québécois tarde à libérer les budgets pour
la sylviculture ont créé une situation des plus
difficiles qui pousse les travailleurs à quitter.
Tels sont certains des impacts initiaux de la
réforme du régime de l'assurance-emploi du gouvernement
Harper. Elle est l'oeuvre d'un gouvernement complètement
déconnecté des populations et des besoins de
l'économie, qui se donne le droit, au mépris de
l'intérêt public et au service de l'intérêt
monopoliste privé, d'abaisser les conditions de vie et de
travail et d'ajouter à l'anarchie et au chaos dans la vie des
gens. La réforme ne doit pas passer et il faut chasser ce
gouvernement du pouvoir. Les gouvernements doivent rendre des comptes
de leurs activités criminelles. C'est la seule revitalisation
qu'on peut entrevoir pour le gouvernement Harper.

«Au niveau de la santé, il y a
déjà des répercussions importantes. C'est
très grave ce qui se passe.»
- Entrevue avec France Simard,
coordonnatrice
du Mouvement Action chômage Lac-St-Jean -
Le Marxiste-Léniniste : Quels
sont
les
plus
récents
développements
sur
la question de l'assurance-emploi dans la région ?
France Simard : Vers la fin mai,
il y a eu des articles de journaux qui montraient que les travailleurs
sylvicoles commencent à avoir des problèmes parce que des
personnes n'ont pas voulu retourner au travail. On voit que
plutôt que d'entrer dans ce cycle-là, parce que la
situation va être de plus en plus difficile pour les
chômeurs, ils ont préféré aller travailler
ailleurs, peut-être à un salaire plus bas mais ils ne
toucheront plus d'assurance-emploi. C'est une grosse conséquence
pour ici parce qu'en aménagement forestier, le taux de
précarité parmi les travailleurs est de 90 % selon
les données officielles. C'est 44 % de l'emploi au
Lac-St-Jean qui est précaire et en aménagement forestier
il est précaire à 90 %. En général,
est considéré comme précaire un emploi qui offre
moins de 40 semaines de travail par année.
Manifestation devant le bureau du ministre Denis
Lebel, nommé aujourd'hui nouveau lieutenant
québécois de Harper, à Roberval le 15
décembre 2012
En fait de conséquence, on a aussi l'exemple d'un
employeur qui profite des nouveaux règlements pour faire des
soumissions à plus bas prix pour des contrats qu'il veut obtenir
parce qu'il sait que ses employés vont être obligés
d'accepter des emplois à des salaires moindres, allant aussi bas
que 70 % de leur salaire précédent.
L'autre inquiétude qui est de plus en plus
présente, c'est le stress dès que quelqu'un arrive sur
l'assurance-emploi. Le stress est rendu plus élevé
maintenant pour les prestataires, cela n'a aucun bon sens. La recherche
d'emploi, qu'est-ce que je dois faire, qu'est-ce que je ne dois pas
faire : c'est un très grand stress parce que les
prestataires savent qu'ils sont de plus en plus surveillés. La
recherche d'emplois est rendue tellement élaborée
maintenant. Par exemple, il y a 5 CV à aller porter par
semaine dans les milieux urbains, 3 dans les milieux ruraux. Il
faut aussi qu'ils fassent quotidiennement de la recherche d'emplois.
Cet aspect de la recherche quotidienne a toujours été
là, mais c'est devenu tellement surveillé et strict que
les prestataires en tombent malades avant même de finir leur
période de travail. Ils se font appeler pour des postes pour
lesquels ils n'ont aucune compétence, mais ils n'osent pas dire
non. Ils se retrouvent obligés d'aller passer l'entrevue et ils
angoissent, sachant très bien que l'emploi ne leur convient pas.
La surveillance se fait beaucoup par appel téléphonique,
des appels répétés pour demander des preuves que
les recherches d'emploi ont été faites.
Des médecins ont dit qu'il y a une augmentation
du stress et des dépressions parce que les gens sont si
stressés quand ils tombent sur une période de
chômage. Ils ont peur de perdre leur maison, ne savent plus ce
qu'ils vont faire. Au niveau de la santé, il y a
déjà des répercussions importantes. C'est
très grave ce qui se passe.
On se demande où est-ce qu'on s'en va, qu'est-ce
qui va arriver d'assez grave pour qu'ils finissent par comprendre que
nous ne sommes pas uniquement des alarmistes de l'information, mais que
la réalité est là. Qu'est-ce qu'ils attendent
d'assez grave qui se produise pour s'asseoir et discuter des impacts
qui sont déjà très graves ? Ils restent sur
leurs positions. Ils disent que c'est nous qui ne comprenons pas. J'ai
des prestataires qui se font couper extrêmement vite parce que
leur recherche d'emploi n'était pas raisonnable. J'en ai
régulièrement et cela arrive beaucoup plus vite qu'avant.
Ils se font couper très soudainement, alors ils n'ont plus de
sous et c'est alors un stress d'un autre ordre qui s'installe.
On oblige les travailleurs à mentir. Pour tous
les changements qu'ils font, la justification qui est apportée
est que c'est en raison de la fraude, c'est pour contrer la fraude. Les
prestataires se font dire d'être extrêmement
honnêtes, mais ils se font dire en même temps que
lorsqu'ils passent en entrevue, ils ne devraient pas dire à
leurs employeurs qu'ils planifient de retourner à leur ancien
emploi parce que cela constitue un refus d'emploi. C'est la même
chose pour la femme enceinte, qui est enceinte de trois mois mais cela
ne paraît pas encore. Si elle dit qu'elle va devoir quitter dans
x mois pour accoucher ; si elle le dit, c'est
considéré comme un refus d'emploi.
LML : Quel est le travail de votre
comité dans cette situation ?
FS : Au quotidien on essaie de
rassurer les gens, de les guider pour leurs entrevues, etc. On a un
nouveau service qui va être mis en branle à partir de
septembre à cause du virage technologique. Dans le Haut-du-Lac,
on a beaucoup de gens qui sont analphabètes ou des travailleurs
plus âgés qui n'ont jamais touché à un
ordinateur. Ils se font asseoir devant un ordinateur et se font dire
que toutes les réponses sont là, il faut juste aller les
chercher par ordinateur sur le site Service Canada. Il n'y a pas de
dépliants qui sont faits pour les prestataires. Nous allons leur
offrir du support à ce sujet. C'est certain que ce
n'était pas un service qu'on offrait parce qu'on disait que ce
n'est pas notre rôle, mais là Service Canada coupe, donc
les prestataires ont besoin de ce service.
Le 27 juin il va y avoir une nouvelle action de
distribution de cartes postales pour Stephen Harper et de
dépliants « Chez nous, c'est non au saccage de
l'assurance-emploi ». On veut faire cette action maintenant
parce que pour les organismes communautaires, il y a toujours une
période d'été où l'on ne travaille pas
parce que notre financement ne nous permet pas de rester ouverts.
À l'automne, cela va reprendre de plus belle.
On n'a pas l'intention de la fermer. Connaissant Harper
et sachant qu'il est majoritaire, on savait très bien que cela
allait être une lutte de longue haleine et nous, notre date,
c'est vraiment 2015, les élections. On ne lâchera pas
jusqu'en 2015. S'il pense qu'il va nous faire taire, pas question,
ça va être le contraire. On sait aussi qu'il va y avoir
encore plus de conséquences, des conséquences qu'on n'a
pas encore vues et qu'on va voir à l'automne et au début
2014. On s'attend à encore plus de conséquences.
Il est majoritaire et regardez ce qu'il fait, s'il faut
qu'il passe encore majoritaire, ça va être encore pire. La
devise du Québec c'est « Je me souviens »
et il faut que cela devienne la devise également du Canada pour
qu'en 2015, tout le monde se souvienne de ce qu'on a vécu.

«La réforme de l'assurance-emploi va
nous amener à être dans le trou noir»
- Entrevue avec René Martel,
président du Syndicat national de la sylviculture -
Le
Marxiste-Léniniste : Peux-tu nous parler du travail
que fait le syndicat pour défendre les droits des travailleurs
sylvicoles ?
René Martel : Notre
syndicat, qui est affilié à la CSN, représente 650
travailleurs à l'échelle provinciale. Il y a environ 100
travailleurs sylvicoles qui sont syndiqués avec la FTQ. On a
dénombré environ 7000 ouvriers sylvicoles à
l'échelle provinciale. Donc au niveau syndical il y a beaucoup
de travail à faire. Les travailleurs sylvicoles sont
répartis majoritairement en Abitibi-Témiscamingue, au
Saguenay-Lac-Saint-Jean, sur la Côte Nord et dans le
Bas-Saint-Laurent-Gaspésie.
Manifestation des travailleurs sylvicoles le premier
mai 2013 à Caplan en Gaspésie pour l'amélioration
de leurs conditions
Les revendications principales du syndicat sont le
salaire horaire, c'est-à-dire ne plus être payés au
rendement, les frais d'outillage qu'on veut voir défrayés
par les patrons, les frais de transport pour aller travailler dans le
bois, les congés flottants. Nous demandons des congés
flottants parce que, par exemple, si on a un bris de véhicule et
qu'on ne peut pas aller travailler, on pourrait prendre un congé
flottant qu'on accumule selon le nombre de jours travaillés
auparavant. Les gros points sont le salaire horaire et
l'équipement.
Le rendement pour un planteur d'arbres, par exemple,
c'est 0,18 $ l'arbre qu'on plante en terre. Pour un
bûcheron, c'est le paiement selon la corde de bois abattue. Pour
un débroussailleur, c'est le paiement selon le nombre
d'hectares, la superficie débroussaillée. On demande un
salaire horaire parce que cela éviterait bien des troubles, la
santé, l'effort surhumain. Il y a eu des études qui ont
démontré que pour un débroussailleur, la
dépense d'énergie et cardiovasculaire par quart de
travail est l'équivalent d'un marathon de 3 heures. Notre
secteur fait partie d'un groupe prioritaire, ce qui dans le jargon
syndical signifie qu'on est un secteur où il y a beaucoup
d'accidents de travail. Les lois sont assez sévères du
point de vue santé et sécurité, nous avons des
comités de santé/sécurité implantés
dans chaque entreprise, mais par contre, étant donné
qu'on est payé à forfait, on pousse la machine jusqu'au
risque de se blesser. Un travailleur épuisé va faire des
mouvements inadaptés, inadéquats et il y a risque de
blessures parfois majeures. Au niveau de la CSST, on fait partie d'un
groupe où il y a le plus d'accidents en milieu de travail.
Il y a un comité d'étude qui s'est
implanté depuis 2009 avec le ministère des
Ressources naturelles ainsi que les associations patronales et notre
syndicat, pour déterminer combien cela représenterait
d'investissements de la part du ministère pour
rémunérer les ouvriers sylvicoles à l'heure. La
considération sur laquelle on travaille, c'est que si on passe
à la rémunération à l'heure, il va y avoir
une baisse de productivité. On parle d'une augmentation de
coûts de 10-15 %. C'est là-dessus qu'on est en train
de travailler au sein du comité. Il y a eu des projets-pilotes
qui ont été essayés en 2011. On a payé les
travailleurs à l'heure selon leur taux personnalisé, et
cela s'est avéré très positif au niveau du
rendement, de la qualité du travail et au niveau de la
santé et de la sécurité.
En tant qu'ouvriers, il faut qu'on fournisse
nous-mêmes tout l'équipement, scie mécanique,
débroussailleuse, les sacoches, les pelles, le véhicule
parce que le transport n'est pas payé. Cela peut
représenter un bon montant par semaine, qui est
approximativement entre 200-250 $ de dépenses par semaine
par travailleur. C'est déductible d'impôt mais on ne
récupère pas tout ce qu'on a mis. Sur des
dépenses, disons de 5000 $, on est déductible de
2000 $, alors cela nous a coûté 3000 $. Le
montant qu'on met pour les dépenses, il faut l'avoir, surtout en
début de saison où on n'a pas de paie avant
2-3 semaines. Et là avec la réforme de
l'assurance-emploi, on est dans le trou noir depuis 4-5 semaines
quand la saison commence. La carte de crédit devient pleine tout
de suite, ce sont des comptes qu'on n'est pas capables de payer,
l'hypothèque est en retard.
C'est un métier qui demande une certaine passion,
en plus des connaissances évidemment. Les travailleurs
sylvicoles aiment leur métier. Mais dans les conditions
actuelles, notre main-d'oeuvre est une main-d'oeuvre vieillissante, il
n'y a pas de relève, les écoles de foresterie sont vides,
les jeunes ne sont pas intéressés. On parle de trois ans
avant de former un ouvrier sylvicole au niveau pratique, pas
théorique, sur le terrain, pour qu'il ait un rendement suffisant
pour pouvoir se faire un salaire. Nous demandons que
l'équipement que nous utilisons soit fourni par les employeurs,
qu'il soit l'équipement de la compagnie.
Le travail sylvicole est considéré comme
un travail de dernière zone. Une fois que le travailleur
sylvicole a payé les dépenses qu'il doit encourir, il
gagne à peu près le salaire minimum. C'est un travail
dévalorisé, pourtant c'est un travail essentiel à
la construction du Québec. Quand on parle régions, le
Québec est largement un pays forestier. C'est vrai
historiquement et c'est encore vrai aujourd'hui. La forêt est le
poumon de la planète, on essaie de valoriser le bois mais le
travailleur, lui, n'est pas considéré à sa juste
valeur. Il semble que le travailleur ne fait pas partie du
développement durable !
LML : Quel est l'impact de la
réforme de l'assurance-emploi dans le secteur sylvicole ?
RM : La réforme de
l'assurance-emploi est abominable. Il va y avoir un manque de
main-d'oeuvre. Lorsque le bois va redémarrer, et il est en train
de redémarrer, la réforme de l'assurance-emploi va nous
amener à être dans le trou noir. Il manque de
main-d'oeuvre, et la main-d'oeuvre existante se décourage et va
aller travailler ailleurs. La réponse va être d'engager de
plus en plus de travailleurs étrangers, de les faire travailler
dans des conditions de surexploitation avec comme effet d'abaisser les
salaires et les conditions de travail dans le secteur.
Les conséquences de la réforme on les voit
déjà. Dans nos entreprises, on parle d'environ 10 %
des travailleurs qui délaissent le métier. La base
même du travail sylvicole, c'est que le travailleur travaille six
mois et est en chômage six mois. La visée du travailleur
sylvicole c'est de faire le maximum de salaire pendant 6 mois pour
avoir le maximum d'assurance-emploi. Avec la réforme, au bout de
six semaines, tu commences à te faire harceler, et rendu au mois
d'avril, tu n'as plus de revenus, tu n'as plus d'assurance-emploi qui
rentre, tu as un trou noir de 5-6 semaines avant le début
des travaux saisonniers qui commencent en mai. Il y a beaucoup de
familles qui se sont faits une vie selon cette alternance
travail-assurance-emploi, ce qui leur permet de faire une vie normale.
Maintenant qu'ils vont se retrouver dans le trou noir, se faire
harceler, se faire couper leurs prestations, ils vont faire des
faillites personnelles et ce n'est pas le gouvernement qui va les
aider, comme il le fait avec les banques et les grandes entreprises.
Qu'est-ce qui va arriver tu penses ? Ils vont quitter le
métier avant que ces choses-là n'arrivent, ils vont aller
dans les mines ou n'importe où, ou alors ça va finir mal
avec des dépressions, les gens vont tomber sur l'aide sociale.
La réforme de l'assurance-emploi, c'est fait pour
baisser les salaires. La base du salaire diminue toujours, tu tombes
à 70 % de ton salaire précédent, si tu
postules pour l'assurance-emploi tu le fais sur une base plus basse,
sur la base du 70 % que tu as dû accepter. Le but est de
permettre aux grandes entreprises d'embaucher à moindre
coût.
Notre syndicat existe depuis l'an 2000. Nous demandons
la reconnaissance et le respect du travail sylvicole et de leur
organisation. En étant reconnus et respectés, nous allons
pouvoir être rémunérés en
conséquence. Nous n'avons aucun régime de retraite,
aucune assurance collective, rien. C'est le métier que nous
avons choisi, vous direz, mais donnez-nous des conditions ! Notre
travail est un placement à long terme pour l'économie du
Québec ; le reboisement, c'est un investissement pour
l'avenir, pour assurer l'avenir de la ressource. Mais la
mentalité aujourd'hui c'est la rentabilité
immédiate. Il faut restaurer la mentalité chez les
gouvernements et la propager dans la population à l'effet que
notre travail c'est un investissement à long terme pour le
Québec, en plus de contribuer au maintien du poumon de la
planète. Notre travail mérite d'être reconnu,
respecté et on doit lui fournir les conditions de travail en
conséquence.

«Ce qui va arriver, c'est qu'il va y avoir
un exode de la main-d'oeuvre»
- Entrevue avec Pierre Cantin,
président de l'Association
des pêcheurs de crevettes de Matane -
Le
Marxiste-Léniniste : Peux-tu nous donner un
aperçu de la pêche à la crevette qui se fait dans
la région et du travail de l'association ?
Pierre Cantin : Il y a en tout
environ une quinzaine de bateaux qui livrent de la crevette pour
l'usine de Matane. Ils ne sont pas tous des membres de l'association,
on peut dire qu'en tout c'est une quinzaine de bateaux qui fournissent
l'usine de Matane. Cela fait grosso modo entre 15 et 20 millions
de livres par année qui sont produites ici à Matane. Il y
a deux autres usines de transformation de la crevette dans la
région qui font sensiblement la même quantité de
crevettes. Les 3 usines se séparent environ
45 bateaux, environ 15 bateaux par usine. Sur la plupart des
bateaux, il y a 3-4 hommes à bord. La pêche commence
à Pointe à Michel qui est en face de Rimouski et va
jusqu'à Terre-Neuve. Il y a 3 zones administratives pour
les quotas de crevettes. Une qui s'appelle Estuaire qui part du
Saguenay et qui va jusqu'à Pointe-des-Monts qui est juste en
face de Sainte-Anne-des-Monts. Il y en a une qui commence à
Sainte-Anne-des-Monts qui va jusqu'à Anticosti qui s'appelle la
zone de Sept-Îles et une troisième qui commence à
Anticosti et qui va jusqu'à Terre-Neuve.
Les quotas ont été fixés
séparément originalement en 1992, selon l'historique de
pêche des bateaux, ce qui fait que nous avons des quotas dans les
trois zones. La pêche dans le Golfe commence le premier avril,
cela fait une vingtaine d'années que c'est le cas. Cela finit
quand les bateaux ont atteint leur quota. La plupart des bateaux
finissent septembre-octobre. Les quotas ont été
distribués historiquement en ayant un pourcentage établi
selon l'historique de pêche des bateaux et un pourcentage qui est
égal pour tout le monde. Les quotas sont fixés par le
gouvernement. C'est une décision du ministre mais il prend
l'avis des scientifiques qui font les études sur la crevette,
les grosseurs, les quantités de débarquement, la
quantité de livre de crevettes que les bateaux prennent à
l'heure, etc.

À Sainte-Anne des Monts en Gaspésie le
27 février 2013 (gauche) et le 28 janvier 2013.
Pour notre capture qui est livrée à
Matane, on va d'après le marché, on s'entend avec
l'usine, on négocie un prix avec l'usine en tenant compte des
marchés et des prix qui sont établis ailleurs. C'est une
négociation entre les pêcheurs et l'usine. L'association y
joue un rôle pour obtenir un prix pour tout le monde. Le prix
varie aussi selon la grosseur et la qualité. On n'a pas de prix
plancher dans la crevette. On ne peut pas dire que c'est garanti qu'on
va avoir tel prix pour notre capture. Cela fluctue non seulement
d'année en année, mais de voyage en voyage. La grosseur
de la crevette joue beaucoup sur la fluctuation des prix.
On a déjà connu un arrêt de
pêche dans le passé sur la question du prix pour notre
capture, parce que les prix étaient trop bas. Depuis les choses
se sont stabilisées. On a une bonne idée du
marché, de comment il évolue, on s'en sert pour
évaluer si le prix qu'on obtient est raisonnable ou non. Il n'y
a pas de grosse marge de profits pour les usines qui font de la
crevette. En ce qui concerne l'usine de Matane, on le sait parce que
les pêcheurs en ont été les propriétaires
pendant une dizaine d'années. Les marges de profit sont
très basses.
LML : Quel est l'impact de la
réforme de l'assurance-emploi sur les pêcheries ?
PC : L'impact possible des
changements à l'assurance-emploi c'est sur la main-d'oeuvre
qualifiée. Ce qui va arriver, c'est qu'il va y avoir un exode de
la main-d'oeuvre. Les industries qui vont rester vont avoir des
problèmes à avoir de la main-d'oeuvre qualifiée
pour faire l'ouvrage. En 36 mois, quand tu pêches
6 mois par année, cela prend 6 ans. Le capitaine lui
aussi travaille 6 mois par année. Si, pendant les six mois
durant lesquels il est arrêté, il n'a plus droit à
l'assurance-emploi, il va aller travailler ailleurs. S'il va travailler
ailleurs et qu'il trouve cela intéressant, il va rester
là. Il ne reviendra plus. C'est la même chose pour les
hommes de pont. Le capitaine n'est pas seul à gouverner le
bateau. Il faut qu'il dorme de temps en temps. Cela prend du monde qui
sait comment cela marche. Les équipements sont de plus en plus
complexes. Quand ils brisent, ça prend du monde compétent
pour les réparer.
C'est pour cela qu'on a besoin de personnel
qualifié. C'est comme pour une abatteuse dans le bois. Tu ne
fais pas rentrer n'importe qui ; juste pour entretenir la machine,
cela prend des bonnes connaissances. Pour nous autres, c'est la
même chose. Les bateaux sont rendus tellement complexes que nous
avons besoin de gens qui connaissent l'hydraulique, la
mécanique, il y a plein de systèmes là-dedans qui
doivent bien fonctionner. Économiquement, c'est un gros
problème.
Les gens se font plus harceler qu'autre chose parce
qu'il n'y en pas d'ouvrage l'hiver ici à Matane. Lorsque
l'assurance-emploi t'appelle toutes les semaines pour te demander si tu
es allé chercher des emplois, si tu es allé porter des
CV, où est-ce qu'ils veulent que la personne en cherche de
l'emploi ? Il n'y en a pas. L'hiver à Matane, les
restaurants ferment, les petites entreprises ferment. Cela ne tient
absolument pas compte de la réalité du coin.
LML :
Que penses-tu de ce qui s'est passé
récemment à l'usine de crevettes de Matane où le
régime d'alternance travail-assurance-emploi a été
éliminé et où l'on demande aux travailleurs de
rembourser deux ans de prestations ?
PC :
Ça n'a aucun sens. L'hiver, qu'est-ce qu'ils
peuvent faire ces gens-là ? Ils ne peuvent pas aller
travailler dans une autre usine. Il n'y en a pas. L'assurance-emploi
veut carrément arrêter les gens de toucher de
l'assurance-emploi. Tu as tout le temps l'air d'être un
hors-la-loi, de quelqu'un qui essaie de frauder le système alors
que ce n'est pas ça qui se passe, des emplois il n'y en a pas.
L'arrangement que les travailleurs de l'usine avaient, c'était
pour partager les emplois. Dans les années 1980 ici
jusqu'à l'an 2000, c'était très tranquille
économiquement à Matane. Il y avait plein de jeunes qui
s'en allaient étudier à Québec et à
Montréal et on ne les revoyait plus. Cet arrangement-là,
c'était pour essayer de faire quelque chose à propos du
chômage.
Au début, il y avait des ententes avec
l'assurance-emploi pour cela. À un moment donné, les
ententes sont devenues comme automatiques et à un moment
donné elles n'ont pas été renouvelées.
Quelqu'un soudainement s'est mis à dire :
« Tiens, cela n'a pas été
renouvelé ! Belle place pour aller frapper dans le
tas ». Tu t'en prends à des travailleurs d'usine qui
gagnent 10-12 $ de l'heure. Ne va pas essayer de leur
réclamer 5-10 000 $ de chômage pour l'année
passée, ils ne l'ont pas. L'argent de l'assurance-emploi, ils le
prennent pour payer l'épicerie, ils ne vont pas se promener dans
le sud avec l'argent. Ne les cherchez pas aux Îles Caïmans,
ils ne sont pas là. Il y a moins de monde maintenant à
l'usine maintenant que le 7 jours d'ouvrage 7 jours
d'assurance-emploi a été éliminé. Des gens
ont été mis à pied. Là encore, c'est du
personnel qui est là depuis 20-25 ans, qui connaît
très bien son ouvrage. En plus, les heures sont
irrégulières. Quand il y a du poisson qui arrive la fin
de semaine, il faut que cela marche. Ce n'est pas un travail où
le vendredi soir tu t'en vas à la maison et tu reviens le lundi.
Dans le poisson, on a coutume de dire que « ou bien il y en
a trop, ou bien il n'y en a pas assez ». Quand le poisson
manque, on garde moins de monde juste pour faire marcher la ligne de
production mais quand il y en a trop, cela marche à pleine
capacité, tu dois être sûr que rien ne va briser.
Il ne faut pas oublier non plus que l'assurance-emploi
ce sont les employeurs et les employés qui paient cela.
Pourtant, ce que le gouvernement essaie de faire, c'est de
ménager sur l'assurance-emploi au maximum pour venir en retirer
plus comme ils l'ont fait dans le passé en venant chercher le
58 milliards $ dans la caisse.
De quelque côté qu'on la regarde, la
réforme de l'assurance-emploi n'a aucun sens

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