Le
                              Marxiste-Léniniste

Numéro 115 - 15 juillet 2013

Attaques en règle contre les conditions
de vie et de travail à l'échelle du Canada

L'impact des changements régressifs
à l'assurance-emploi en dit long sur
la «revitalisation» du gouvernement Harper

Attaques en règle contre les conditions de vie et de travail à l'échelle du Canada
L'impact des changements régressifs à l'assurance-emploi en dit long sur la «revitalisation» du gouvernement Harper - Pierre Chénier
«Au niveau de la santé, il y a déjà des répercussions importantes. C'est très grave ce qui se passe.» - Entrevue avec France Simard, coordonnatrice du Mouvement Action chômage Lac-St-Jean
«La réforme de l'assurance-emploi va nous amener à être dans le trou noir» - Entrevue avec René Martel, président du Syndicat national de la sylviculture
«Ce qui va arriver, c'est qu'il va y avoir un exode de la main-d'oeuvre» - Entrevue avec Pierre Cantin, président de l'Association des pêcheurs de crevettes de Matane


Attaques en règle contre les conditions de vie
et de travail à l'échelle du Canada

L'impact des changements régressifs
à l'assurance-emploi en dit long sur
la «revitalisation» du gouvernement Harper

Au moment où le gouvernement Harper remanie son cabinet et que les médias posent la question à savoir si ce gouvernement va pouvoir se revitaliser, il est important de considérer l'impact qu'ont les changements que ce gouvernement a faits au régime de l'assurance-emploi (AE).

Ces changements régressifs ont déjà un impact significatif sur les travailleurs à travers le Canada et en particulier au Québec et dans les provinces de l'Atlantique où se retrouvent la majorité des travailleurs saisonniers. Il s'agit des travailleurs les plus durement touchés par la réforme, étant considérés par celle-ci comme des prestataires fréquents. Rappelons que la réforme du gouvernement Harper divise les prestataires de l'assurance-emploi en prestataires fréquents, occasionnels et travailleurs de longue date, soit ceux qui cotisent le plus au régime tout en recourant le moins souvent aux prestations. La réforme introduit des critères d'emplois dits convenables qui diffèrent selon la catégorie dans laquelle les prestataires sont placés. La sévérité des baisses de salaires que les prestataires doivent accepter sous peine de perdre leurs prestations et la période de temps qui leur est accordée avant qu'ils soient forcés d'accepter des emplois différents de leur emploi traditionnel et à moindre salaire varient selon les catégories. Les activistes des organisations de défense des sans-emploi disent que le plein impact des mesures va se faire sentir à partir de l'automne, à mesure que les travailleurs saisonniers vont se retrouver en chômage, mais que l'impact se fait déjà ressentir et de multiples façons.

Certaines données de Statistique Canada

Les données les plus récentes sur l'assurance-emploi publiées par Statistique Canada sont pour avril 2013. Elles révèlent que le nombre de prestataires est en baisse régulière depuis un an et que depuis avril 2012 la baisse au Canada est de 4,7 %. Les baisses les plus prononcées sont en Colombie-Britannique (14,8 %), à l'Île-du-Prince-Édouard (10,7 %), en Nouvelle-Écosse (10,2 %), dans les Territoires-du-Nord-Ouest (8,8 %) à Terre-Neuve et Labrador (8 %), en Alberta (5,9 %), au Québec (4,3 %) et au Nouveau-Brunswick (4,1 %).

La baisse du nombre de prestataires de l'assurance-emploi est bien supérieure à la baisse du taux de chômage. D'avril 2012 à 2013, le taux de chômage au Canada a baissé de 0,9 %. À l'Île-du-Prince-Édouard et au Nouveau-Brunswick, il a même augmenté de 0,4 % et de 1,1 % respectivement. En Colombie-Britannique, où la baisse du nombre de prestataires est de 14,8 %, le taux de chômage a augmenté de 0,1 %. Au Québec, le taux de chômage a diminué de 0,1 % entre avril 2012 et 2013 alors que le nombre de prestataires a diminué de 4,3 %.

Le nombre des demandes de prestations, initiales ou de renouvellement, est lui aussi en baisse, mais le pourcentage de la baisse des demandes est inférieur au pourcentage de la baisse du nombre de prestataires (3,1 % versus 4,7 %). Cela veut dire que beaucoup de demandes sont rejetées. Le fait que les demandes soient en baisse peut aussi indiquer que plus de gens renoncent à faire des demandes de prestations pour ne pas se faire happer dans le système de harcèlement et de coupures qui s'est intensifié avec la réforme.

Même avant la réforme du gouvernement Harper, le nombre des chômeurs ayant accès à l'assurance-emploi se situait à moins de 40 % du nombre total des chômeurs reconnu par le gouvernement. On peut prévoir qu'avec la nouvelle réforme le ratio continuera de baisser.

Appauvrissement encore plus poussé des chômeurs

Dans le cadre de la réforme telle qu'annoncée dans le budget 2012-2013, le gouvernement Harper a mis fin à des projets pilotes pour les régions à plus haut taux de chômage. On pense au projet pilote qui accordait cinq semaines supplémentaires de prestations dans ces régions, qui permettaient d'éviter le « trou noir », cette période durant laquelle le chômeur se retrouve sans revenu pendant plusieurs semaines, ayant épuisé sa période de prestations mais n'étant pas retourné encore à son travail saisonnier. Ce projet a été supprimé le 15 septembre 2012. De nombreux travailleurs se sont grandement appauvris et endettés en 2013 à cause de cela, comme les travailleurs de la sylviculture, du tourisme ou des pêcheries.

L'autre projet pilote qui a été aboli, prenant fin le 6 avril 2013, toujours pour les régions à haut taux de chômage, permettait de calculer le taux de prestations sur les 14 meilleures semaines de travail de la dernière année. Dorénavant, le taux de prestations dans ces régions est calculé selon une formule qui fait varier le nombre de semaines considérées dans le calcul de la prestation selon le taux de chômage de la région. Au Québec par exemple, le Bas-Saint-Laurent--Charlevoix--Côte-Nord verra son taux de prestations calculé sur les 16 meilleures semaines ; les trois régions de Trois-Rivières, Chicoutimi-Jonquière et Centre du Québec sur les 20 meilleures semaines ; le Nord-Ouest du Québec sur les 17 meilleures semaines. Ces régions, et ces populations, où le travail saisonnier est très répandu, seront fortement pénalisées.

Hausse du harcèlement aux mains de l'État

Plusieurs intervenants dans la défense des droits des chômeurs parlent de harcèlement accru de la part des autorités de l'assurance-emploi contre les chômeurs, notamment de l'augmentation de coups de téléphone aux chômeurs pour vérifier qu'ils cherchent de l'emploi même s'il n'y en a pas de disponible ou si les emplois dits disponibles n'ont rien à voir avec leur expérience et leurs qualifications. Le travailleur est considéré d'emblée comme étant fautif et faisant quelque chose d'illégal. En témoigne cette lettre qui, selon le Conseil national des chômeurs et chômeuses (CNC), est devenue une lettre type des autorités de l'assurance-emploi pour informer un chômeur que sa demande de prestations a été acceptée :

« Nous désirons vous informer que votre demande de prestations d'assurance-emploi est approuvée. Un délai raisonnable vous est accordé pour vous permettre d'explorer le marché du travail afin de vous trouver un emploi qui répond à vos exigences. Après ce délai, vous devrez élargir vos attentes afin de répondre aux conditions actuelles du marché du travail....

« Si vous ne trouvez pas un emploi répondant à vos exigences, vous devrez modifier vos exigences pour augmenter vos chances d'emploi. C'est-à-dire que vous devrez chercher un travail similaire ou différent, à un salaire plus bas que votre emploi précédent. Ceci peut aussi vouloir dire que vous devrez accepter de plus longues heures de travail ou des heures variées et que vous soyez disposé(e) à changer de localité pour vous ajuster aux offres d'emploi. Nous communiquerons avec vous le [date] pour déterminer si vous êtes disposé(e) à supprimer certaines restrictions ou si vous êtes prêt(e) à modifier vos exigences. Si vous ne le faites pas, ceci pourrait empêcher votre droit à des prestations futures. »

Des travailleurs qui quittent leur emploi et leur région

C'est un des impacts majeurs qui soulèvent l'inquiétude et l'opposition des travailleurs que de se voir forcer à quitter leur emploi et leur secteur de l'économie et à quitter leur région en quête d'un emploi où ils ne seront pas soumis au harcèlement et à la criminalisation. Cet aspect cause beaucoup d'inquiétude parmi les travailleurs eux-mêmes et les associations d'employeurs, particulièrement dans les secteurs saisonniers qui craignent de perdre leur main-d'oeuvre.

Déjà les travailleurs de la Gaspésie font état d'exode de travailleurs vers l'Alberta ou la Côte-Nord, un exode qui existait déjà mais qui s'est accentué ces derniers mois, pour éviter d'être pris dans l'engrenage du trou noir et du harcèlement par l'assurance-emploi et la dégradation des conditions de vie et de travail que la réforme engendre. D'autres travailleurs quittent leur secteur, sylviculture, tourisme ou pêcheries, et se cherchent quelque chose dans la construction ou d'autres métiers et ne vont vraisemblablement pas revenir dans leur secteur. D'autres encore qui faisaient face au trou noir se sont trouvé un emploi temporaire dans les usines de transformation du poisson, elles-mêmes saisonnières, avant de retourner dans leur secteur. On ne sait pas encore s'ils seront pénalisés quand ils quitteront cet emploi temporaire pour revenir à leur emploi habituel.

Des entreprises ont commencé à sonner l'alarme. Un producteur maraîcher de Roberval au Lac-Saint-Jean a dit à Radio-Canada qu'il a dû réduire sa production de fruits et de légumes de 40 % à cause de la réforme de l'assurance-emploi. Si les nouvelles règles de l'assurance-emploi ne sont pas revues, a-t-il dit, il entrevoit la fermeture complète de son commerce, qui comprend production et comptoir de ventes, qu'il opère depuis 38 années.

« J'ai perdu des employés d'expérience et je ne veux plus en habituer d'autres, a-t-il dit. Mon équipe de travail est réduite....Certains m'ont quitté parce qu'ils ont peur de se faire harceler durant la période où ils bénéficient de l'assurance-emploi. J'ai perdu des gens d'expérience. Si je forme d'autres travailleurs, je risque encore une fois de les perdre. Les entreprises vont jouer à la chaise musicale. »

Toujours au Lac-Saint-Jean, une entreprise de reboisement a perdu cinq travailleurs qui ont préféré se trouver un emploi à un salaire plus bas mais possiblement à l'année. Pour les travailleurs de la sylviculture, le manque de revenus pendant le trou noir, les interruptions de travail en raison des feux de forêt et le retard dans les travaux parce que le gouvernement québécois tarde à libérer les budgets pour la sylviculture ont créé une situation des plus difficiles qui pousse les travailleurs à quitter.

Tels sont certains des impacts initiaux de la réforme du régime de l'assurance-emploi du gouvernement Harper. Elle est l'oeuvre d'un gouvernement complètement déconnecté des populations et des besoins de l'économie, qui se donne le droit, au mépris de l'intérêt public et au service de l'intérêt monopoliste privé, d'abaisser les conditions de vie et de travail et d'ajouter à l'anarchie et au chaos dans la vie des gens. La réforme ne doit pas passer et il faut chasser ce gouvernement du pouvoir. Les gouvernements doivent rendre des comptes de leurs activités criminelles. C'est la seule revitalisation qu'on peut entrevoir pour le gouvernement Harper.

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«Au niveau de la santé, il y a déjà des répercussions importantes. C'est très grave ce qui se passe.»

Le Marxiste-Léniniste : Quels sont les plus récents développements sur la question de l'assurance-emploi dans la région ?

France Simard : Vers la fin mai, il y a eu des articles de journaux qui montraient que les travailleurs sylvicoles commencent à avoir des problèmes parce que des personnes n'ont pas voulu retourner au travail. On voit que plutôt que d'entrer dans ce cycle-là, parce que la situation va être de plus en plus difficile pour les chômeurs, ils ont préféré aller travailler ailleurs, peut-être à un salaire plus bas mais ils ne toucheront plus d'assurance-emploi. C'est une grosse conséquence pour ici parce qu'en aménagement forestier, le taux de précarité parmi les travailleurs est de 90 % selon les données officielles. C'est 44 % de l'emploi au Lac-St-Jean qui est précaire et en aménagement forestier il est précaire à 90 %. En général, est considéré comme précaire un emploi qui offre moins de 40 semaines de travail par année.


Manifestation devant le bureau du ministre Denis Lebel, nommé aujourd'hui  nouveau lieutenant québécois de Harper,  à Roberval le 15 décembre 2012

En fait de conséquence, on a aussi l'exemple d'un employeur qui profite des nouveaux règlements pour faire des soumissions à plus bas prix pour des contrats qu'il veut obtenir parce qu'il sait que ses employés vont être obligés d'accepter des emplois à des salaires moindres, allant aussi bas que 70 % de leur salaire précédent.

L'autre inquiétude qui est de plus en plus présente, c'est le stress dès que quelqu'un arrive sur l'assurance-emploi. Le stress est rendu plus élevé maintenant pour les prestataires, cela n'a aucun bon sens. La recherche d'emploi, qu'est-ce que je dois faire, qu'est-ce que je ne dois pas faire : c'est un très grand stress parce que les prestataires savent qu'ils sont de plus en plus surveillés. La recherche d'emplois est rendue tellement élaborée maintenant. Par exemple, il y a 5 CV à aller porter par semaine dans les milieux urbains, 3 dans les milieux ruraux. Il faut aussi qu'ils fassent quotidiennement de la recherche d'emplois. Cet aspect de la recherche quotidienne a toujours été là, mais c'est devenu tellement surveillé et strict que les prestataires en tombent malades avant même de finir leur période de travail. Ils se font appeler pour des postes pour lesquels ils n'ont aucune compétence, mais ils n'osent pas dire non. Ils se retrouvent obligés d'aller passer l'entrevue et ils angoissent, sachant très bien que l'emploi ne leur convient pas. La surveillance se fait beaucoup par appel téléphonique, des appels répétés pour demander des preuves que les recherches d'emploi ont été faites.

Des médecins ont dit qu'il y a une augmentation du stress et des dépressions parce que les gens sont si stressés quand ils tombent sur une période de chômage. Ils ont peur de perdre leur maison, ne savent plus ce qu'ils vont faire. Au niveau de la santé, il y a déjà des répercussions importantes. C'est très grave ce qui se passe.

On se demande où est-ce qu'on s'en va, qu'est-ce qui va arriver d'assez grave pour qu'ils finissent par comprendre que nous ne sommes pas uniquement des alarmistes de l'information, mais que la réalité est là. Qu'est-ce qu'ils attendent d'assez grave qui se produise pour s'asseoir et discuter des impacts qui sont déjà très graves ? Ils restent sur leurs positions. Ils disent que c'est nous qui ne comprenons pas. J'ai des prestataires qui se font couper extrêmement vite parce que leur recherche d'emploi n'était pas raisonnable. J'en ai régulièrement et cela arrive beaucoup plus vite qu'avant. Ils se font couper très soudainement, alors ils n'ont plus de sous et c'est alors un stress d'un autre ordre qui s'installe.

On oblige les travailleurs à mentir. Pour tous les changements qu'ils font, la justification qui est apportée est que c'est en raison de la fraude, c'est pour contrer la fraude. Les prestataires se font dire d'être extrêmement honnêtes, mais ils se font dire en même temps que lorsqu'ils passent en entrevue, ils ne devraient pas dire à leurs employeurs qu'ils planifient de retourner à leur ancien emploi parce que cela constitue un refus d'emploi. C'est la même chose pour la femme enceinte, qui est enceinte de trois mois mais cela ne paraît pas encore. Si elle dit qu'elle va devoir quitter dans x mois pour accoucher ; si elle le dit, c'est considéré comme un refus d'emploi.

LML : Quel est le travail de votre comité dans cette situation ?

FS : Au quotidien on essaie de rassurer les gens, de les guider pour leurs entrevues, etc. On a un nouveau service qui va être mis en branle à partir de septembre à cause du virage technologique. Dans le Haut-du-Lac, on a beaucoup de gens qui sont analphabètes ou des travailleurs plus âgés qui n'ont jamais touché à un ordinateur. Ils se font asseoir devant un ordinateur et se font dire que toutes les réponses sont là, il faut juste aller les chercher par ordinateur sur le site Service Canada. Il n'y a pas de dépliants qui sont faits pour les prestataires. Nous allons leur offrir du support à ce sujet. C'est certain que ce n'était pas un service qu'on offrait parce qu'on disait que ce n'est pas notre rôle, mais là Service Canada coupe, donc les prestataires ont besoin de ce service.

Le 27 juin il va y avoir une nouvelle action de distribution de cartes postales pour Stephen Harper et de dépliants « Chez nous, c'est non au saccage de l'assurance-emploi ». On veut faire cette action maintenant parce que pour les organismes communautaires, il y a toujours une période d'été où l'on ne travaille pas parce que notre financement ne nous permet pas de rester ouverts. À l'automne, cela va reprendre de plus belle.

On n'a pas l'intention de la fermer. Connaissant Harper et sachant qu'il est majoritaire, on savait très bien que cela allait être une lutte de longue haleine et nous, notre date, c'est vraiment 2015, les élections. On ne lâchera pas jusqu'en 2015. S'il pense qu'il va nous faire taire, pas question, ça va être le contraire. On sait aussi qu'il va y avoir encore plus de conséquences, des conséquences qu'on n'a pas encore vues et qu'on va voir à l'automne et au début 2014. On s'attend à encore plus de conséquences.

Il est majoritaire et regardez ce qu'il fait, s'il faut qu'il passe encore majoritaire, ça va être encore pire. La devise du Québec c'est « Je me souviens » et il faut que cela devienne la devise également du Canada pour qu'en 2015, tout le monde se souvienne de ce qu'on a vécu.

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«La réforme de l'assurance-emploi va
nous amener à être dans le trou noir»

Le Marxiste-Léniniste : Peux-tu nous parler du travail que fait le syndicat pour défendre les droits des travailleurs sylvicoles ?

René Martel : Notre syndicat, qui est affilié à la CSN, représente 650 travailleurs à l'échelle provinciale. Il y a environ 100 travailleurs sylvicoles qui sont syndiqués avec la FTQ. On a dénombré environ 7000 ouvriers sylvicoles à l'échelle provinciale. Donc au niveau syndical il y a beaucoup de travail à faire. Les travailleurs sylvicoles sont répartis majoritairement en Abitibi-Témiscamingue, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, sur la Côte Nord et dans le Bas-Saint-Laurent-Gaspésie.


Manifestation des travailleurs sylvicoles le premier mai 2013 à Caplan en Gaspésie pour l'amélioration de leurs conditions

Les revendications principales du syndicat sont le salaire horaire, c'est-à-dire ne plus être payés au rendement, les frais d'outillage qu'on veut voir défrayés par les patrons, les frais de transport pour aller travailler dans le bois, les congés flottants. Nous demandons des congés flottants parce que, par exemple, si on a un bris de véhicule et qu'on ne peut pas aller travailler, on pourrait prendre un congé flottant qu'on accumule selon le nombre de jours travaillés auparavant. Les gros points sont le salaire horaire et l'équipement.

Le rendement pour un planteur d'arbres, par exemple, c'est 0,18 $ l'arbre qu'on plante en terre. Pour un bûcheron, c'est le paiement selon la corde de bois abattue. Pour un débroussailleur, c'est le paiement selon le nombre d'hectares, la superficie débroussaillée. On demande un salaire horaire parce que cela éviterait bien des troubles, la santé, l'effort surhumain. Il y a eu des études qui ont démontré que pour un débroussailleur, la dépense d'énergie et cardiovasculaire par quart de travail est l'équivalent d'un marathon de 3 heures. Notre secteur fait partie d'un groupe prioritaire, ce qui dans le jargon syndical signifie qu'on est un secteur où il y a beaucoup d'accidents de travail. Les lois sont assez sévères du point de vue santé et sécurité, nous avons des comités de santé/sécurité implantés dans chaque entreprise, mais par contre, étant donné qu'on est payé à forfait, on pousse la machine jusqu'au risque de se blesser. Un travailleur épuisé va faire des mouvements inadaptés, inadéquats et il y a risque de blessures parfois majeures. Au niveau de la CSST, on fait partie d'un groupe où il y a le plus d'accidents en milieu de travail.

Il y a un comité d'étude qui s'est implanté depuis 2009 avec le ministère des Ressources naturelles ainsi que les associations patronales et notre syndicat, pour déterminer combien cela représenterait d'investissements de la part du ministère pour rémunérer les ouvriers sylvicoles à l'heure. La considération sur laquelle on travaille, c'est que si on passe à la rémunération à l'heure, il va y avoir une baisse de productivité. On parle d'une augmentation de coûts de 10-15 %. C'est là-dessus qu'on est en train de travailler au sein du comité. Il y a eu des projets-pilotes qui ont été essayés en 2011. On a payé les travailleurs à l'heure selon leur taux personnalisé, et cela s'est avéré très positif au niveau du rendement, de la qualité du travail et au niveau de la santé et de la sécurité.

En tant qu'ouvriers, il faut qu'on fournisse nous-mêmes tout l'équipement, scie mécanique, débroussailleuse, les sacoches, les pelles, le véhicule parce que le transport n'est pas payé. Cela peut représenter un bon montant par semaine, qui est approximativement entre 200-250 $ de dépenses par semaine par travailleur. C'est déductible d'impôt mais on ne récupère pas tout ce qu'on a mis. Sur des dépenses, disons de 5000 $, on est déductible de 2000 $, alors cela nous a coûté 3000 $. Le montant qu'on met pour les dépenses, il faut l'avoir, surtout en début de saison où on n'a pas de paie avant 2-3 semaines. Et là avec la réforme de l'assurance-emploi, on est dans le trou noir depuis 4-5 semaines quand la saison commence. La carte de crédit devient pleine tout de suite, ce sont des comptes qu'on n'est pas capables de payer, l'hypothèque est en retard.

C'est un métier qui demande une certaine passion, en plus des connaissances évidemment. Les travailleurs sylvicoles aiment leur métier. Mais dans les conditions actuelles, notre main-d'oeuvre est une main-d'oeuvre vieillissante, il n'y a pas de relève, les écoles de foresterie sont vides, les jeunes ne sont pas intéressés. On parle de trois ans avant de former un ouvrier sylvicole au niveau pratique, pas théorique, sur le terrain, pour qu'il ait un rendement suffisant pour pouvoir se faire un salaire. Nous demandons que l'équipement que nous utilisons soit fourni par les employeurs, qu'il soit l'équipement de la compagnie.

Le travail sylvicole est considéré comme un travail de dernière zone. Une fois que le travailleur sylvicole a payé les dépenses qu'il doit encourir, il gagne à peu près le salaire minimum. C'est un travail dévalorisé, pourtant c'est un travail essentiel à la construction du Québec. Quand on parle régions, le Québec est largement un pays forestier. C'est vrai historiquement et c'est encore vrai aujourd'hui. La forêt est le poumon de la planète, on essaie de valoriser le bois mais le travailleur, lui, n'est pas considéré à sa juste valeur. Il semble que le travailleur ne fait pas partie du développement durable !

LML : Quel est l'impact de la réforme de l'assurance-emploi dans le secteur sylvicole ?

RM : La réforme de l'assurance-emploi est abominable. Il va y avoir un manque de main-d'oeuvre. Lorsque le bois va redémarrer, et il est en train de redémarrer, la réforme de l'assurance-emploi va nous amener à être dans le trou noir. Il manque de main-d'oeuvre, et la main-d'oeuvre existante se décourage et va aller travailler ailleurs. La réponse va être d'engager de plus en plus de travailleurs étrangers, de les faire travailler dans des conditions de surexploitation avec comme effet d'abaisser les salaires et les conditions de travail dans le secteur.

Les conséquences de la réforme on les voit déjà. Dans nos entreprises, on parle d'environ 10 % des travailleurs qui délaissent le métier. La base même du travail sylvicole, c'est que le travailleur travaille six mois et est en chômage six mois. La visée du travailleur sylvicole c'est de faire le maximum de salaire pendant 6 mois pour avoir le maximum d'assurance-emploi. Avec la réforme, au bout de six semaines, tu commences à te faire harceler, et rendu au mois d'avril, tu n'as plus de revenus, tu n'as plus d'assurance-emploi qui rentre, tu as un trou noir de 5-6 semaines avant le début des travaux saisonniers qui commencent en mai. Il y a beaucoup de familles qui se sont faits une vie selon cette alternance travail-assurance-emploi, ce qui leur permet de faire une vie normale. Maintenant qu'ils vont se retrouver dans le trou noir, se faire harceler, se faire couper leurs prestations, ils vont faire des faillites personnelles et ce n'est pas le gouvernement qui va les aider, comme il le fait avec les banques et les grandes entreprises. Qu'est-ce qui va arriver tu penses ? Ils vont quitter le métier avant que ces choses-là n'arrivent, ils vont aller dans les mines ou n'importe où, ou alors ça va finir mal avec des dépressions, les gens vont tomber sur l'aide sociale.

La réforme de l'assurance-emploi, c'est fait pour baisser les salaires. La base du salaire diminue toujours, tu tombes à 70 % de ton salaire précédent, si tu postules pour l'assurance-emploi tu le fais sur une base plus basse, sur la base du 70 % que tu as dû accepter. Le but est de permettre aux grandes entreprises d'embaucher à moindre coût.

Notre syndicat existe depuis l'an 2000. Nous demandons la reconnaissance et le respect du travail sylvicole et de leur organisation. En étant reconnus et respectés, nous allons pouvoir être rémunérés en conséquence. Nous n'avons aucun régime de retraite, aucune assurance collective, rien. C'est le métier que nous avons choisi, vous direz, mais donnez-nous des conditions ! Notre travail est un placement à long terme pour l'économie du Québec ; le reboisement, c'est un investissement pour l'avenir, pour assurer l'avenir de la ressource. Mais la mentalité aujourd'hui c'est la rentabilité immédiate. Il faut restaurer la mentalité chez les gouvernements et la propager dans la population à l'effet que notre travail c'est un investissement à long terme pour le Québec, en plus de contribuer au maintien du poumon de la planète. Notre travail mérite d'être reconnu, respecté et on doit lui fournir les conditions de travail en conséquence.

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«Ce qui va arriver, c'est qu'il va y avoir
un exode de la main-d'oeuvre»

Le Marxiste-Léniniste : Peux-tu nous donner un aperçu de la pêche à la crevette qui se fait dans la région et du travail de l'association ?

Pierre Cantin : Il y a en tout environ une quinzaine de bateaux qui livrent de la crevette pour l'usine de Matane. Ils ne sont pas tous des membres de l'association, on peut dire qu'en tout c'est une quinzaine de bateaux qui fournissent l'usine de Matane. Cela fait grosso modo entre 15 et 20 millions de livres par année qui sont produites ici à Matane. Il y a deux autres usines de transformation de la crevette dans la région qui font sensiblement la même quantité de crevettes. Les 3 usines se séparent environ 45 bateaux, environ 15 bateaux par usine. Sur la plupart des bateaux, il y a 3-4 hommes à bord. La pêche commence à Pointe à Michel qui est en face de Rimouski et va jusqu'à Terre-Neuve. Il y a 3 zones administratives pour les quotas de crevettes. Une qui s'appelle Estuaire qui part du Saguenay et qui va jusqu'à Pointe-des-Monts qui est juste en face de Sainte-Anne-des-Monts. Il y en a une qui commence à Sainte-Anne-des-Monts qui va jusqu'à Anticosti qui s'appelle la zone de Sept-Îles et une troisième qui commence à Anticosti et qui va jusqu'à Terre-Neuve.

Les quotas ont été fixés séparément originalement en 1992, selon l'historique de pêche des bateaux, ce qui fait que nous avons des quotas dans les trois zones. La pêche dans le Golfe commence le premier avril, cela fait une vingtaine d'années que c'est le cas. Cela finit quand les bateaux ont atteint leur quota. La plupart des bateaux finissent septembre-octobre. Les quotas ont été distribués historiquement en ayant un pourcentage établi selon l'historique de pêche des bateaux et un pourcentage qui est égal pour tout le monde. Les quotas sont fixés par le gouvernement. C'est une décision du ministre mais il prend l'avis des scientifiques qui font les études sur la crevette, les grosseurs, les quantités de débarquement, la quantité de livre de crevettes que les bateaux prennent à l'heure, etc.


À Sainte-Anne des Monts en Gaspésie le 27 février 2013 (gauche) et le 28 janvier 2013.

Pour notre capture qui est livrée à Matane, on va d'après le marché, on s'entend avec l'usine, on négocie un prix avec l'usine en tenant compte des marchés et des prix qui sont établis ailleurs. C'est une négociation entre les pêcheurs et l'usine. L'association y joue un rôle pour obtenir un prix pour tout le monde. Le prix varie aussi selon la grosseur et la qualité. On n'a pas de prix plancher dans la crevette. On ne peut pas dire que c'est garanti qu'on va avoir tel prix pour notre capture. Cela fluctue non seulement d'année en année, mais de voyage en voyage. La grosseur de la crevette joue beaucoup sur la fluctuation des prix.

On a déjà connu un arrêt de pêche dans le passé sur la question du prix pour notre capture, parce que les prix étaient trop bas. Depuis les choses se sont stabilisées. On a une bonne idée du marché, de comment il évolue, on s'en sert pour évaluer si le prix qu'on obtient est raisonnable ou non. Il n'y a pas de grosse marge de profits pour les usines qui font de la crevette. En ce qui concerne l'usine de Matane, on le sait parce que les pêcheurs en ont été les propriétaires pendant une dizaine d'années. Les marges de profit sont très basses.

LML : Quel est l'impact de la réforme de l'assurance-emploi sur les pêcheries ?

PC : L'impact possible des changements à l'assurance-emploi c'est sur la main-d'oeuvre qualifiée. Ce qui va arriver, c'est qu'il va y avoir un exode de la main-d'oeuvre. Les industries qui vont rester vont avoir des problèmes à avoir de la main-d'oeuvre qualifiée pour faire l'ouvrage. En 36 mois, quand tu pêches 6 mois par année, cela prend 6 ans. Le capitaine lui aussi travaille 6 mois par année. Si, pendant les six mois durant lesquels il est arrêté, il n'a plus droit à l'assurance-emploi, il va aller travailler ailleurs. S'il va travailler ailleurs et qu'il trouve cela intéressant, il va rester là. Il ne reviendra plus. C'est la même chose pour les hommes de pont. Le capitaine n'est pas seul à gouverner le bateau. Il faut qu'il dorme de temps en temps. Cela prend du monde qui sait comment cela marche. Les équipements sont de plus en plus complexes. Quand ils brisent, ça prend du monde compétent pour les réparer.

C'est pour cela qu'on a besoin de personnel qualifié. C'est comme pour une abatteuse dans le bois. Tu ne fais pas rentrer n'importe qui ; juste pour entretenir la machine, cela prend des bonnes connaissances. Pour nous autres, c'est la même chose. Les bateaux sont rendus tellement complexes que nous avons besoin de gens qui connaissent l'hydraulique, la mécanique, il y a plein de systèmes là-dedans qui doivent bien fonctionner. Économiquement, c'est un gros problème.

Les gens se font plus harceler qu'autre chose parce qu'il n'y en pas d'ouvrage l'hiver ici à Matane. Lorsque l'assurance-emploi t'appelle toutes les semaines pour te demander si tu es allé chercher des emplois, si tu es allé porter des CV, où est-ce qu'ils veulent que la personne en cherche de l'emploi ? Il n'y en a pas. L'hiver à Matane, les restaurants ferment, les petites entreprises ferment. Cela ne tient absolument pas compte de la réalité du coin.

LML : Que penses-tu de ce qui s'est passé récemment à l'usine de crevettes de Matane où le régime d'alternance travail-assurance-emploi a été éliminé et où l'on demande aux travailleurs de rembourser deux ans de prestations ?

PC : Ça n'a aucun sens. L'hiver, qu'est-ce qu'ils peuvent faire ces gens-là ? Ils ne peuvent pas aller travailler dans une autre usine. Il n'y en a pas. L'assurance-emploi veut carrément arrêter les gens de toucher de l'assurance-emploi. Tu as tout le temps l'air d'être un hors-la-loi, de quelqu'un qui essaie de frauder le système alors que ce n'est pas ça qui se passe, des emplois il n'y en a pas. L'arrangement que les travailleurs de l'usine avaient, c'était pour partager les emplois. Dans les années 1980 ici jusqu'à l'an 2000, c'était très tranquille économiquement à Matane. Il y avait plein de jeunes qui s'en allaient étudier à Québec et à Montréal et on ne les revoyait plus. Cet arrangement-là, c'était pour essayer de faire quelque chose à propos du chômage.

Au début, il y avait des ententes avec l'assurance-emploi pour cela. À un moment donné, les ententes sont devenues comme automatiques et à un moment donné elles n'ont pas été renouvelées. Quelqu'un soudainement s'est mis à dire : « Tiens, cela n'a pas été renouvelé ! Belle place pour aller frapper dans le tas ». Tu t'en prends à des travailleurs d'usine qui gagnent 10-12 $ de l'heure. Ne va pas essayer de leur réclamer 5-10 000 $ de chômage pour l'année passée, ils ne l'ont pas. L'argent de l'assurance-emploi, ils le prennent pour payer l'épicerie, ils ne vont pas se promener dans le sud avec l'argent. Ne les cherchez pas aux Îles Caïmans, ils ne sont pas là. Il y a moins de monde maintenant à l'usine maintenant que le 7 jours d'ouvrage 7 jours d'assurance-emploi a été éliminé. Des gens ont été mis à pied. Là encore, c'est du personnel qui est là depuis 20-25 ans, qui connaît très bien son ouvrage. En plus, les heures sont irrégulières. Quand il y a du poisson qui arrive la fin de semaine, il faut que cela marche. Ce n'est pas un travail où le vendredi soir tu t'en vas à la maison et tu reviens le lundi. Dans le poisson, on a coutume de dire que « ou bien il y en a trop, ou bien il n'y en a pas assez ». Quand le poisson manque, on garde moins de monde juste pour faire marcher la ligne de production mais quand il y en a trop, cela marche à pleine capacité, tu dois être sûr que rien ne va briser.

Il ne faut pas oublier non plus que l'assurance-emploi ce sont les employeurs et les employés qui paient cela. Pourtant, ce que le gouvernement essaie de faire, c'est de ménager sur l'assurance-emploi au maximum pour venir en retirer plus comme ils l'ont fait dans le passé en venant chercher le 58 milliards $ dans la caisse.

De quelque côté qu'on la regarde, la réforme de l'assurance-emploi n'a aucun sens

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