International

Sommet du G20 à Cannes

La consolidation de l'oligarchie financière internationale au moyen d'énoncés de principe impérialistes

La taxe Tobin

Les chefs d'État du G20 se sont réunis à Cannes, en France, les 3 et 4 novembre, et Bill Gates, capitaliste monopoliste milliardaire, président de la fondation Gates et fondateur de Microsoft, y a présenté un rapport sur ce que peut faire le G20 pour financer le « développement » et les « méthodes innovatrices ». Mandaté par le président français, Nicolas Sarkozy, Gates propose la taxe sur les transactions financières. Les médias font depuis longtemps la promotion de cette réforme, qu'on appelle taxe Tobin, un énoncé de principe qui, selon Adbusters, « ralentirait le mouvement d'une partie des 1,3 billion $ en argent à bon marché qui brassent dans le casino mondial à chaque jour ». Les médias l'appellent « la taxe Robin des Bois » pour lui donner un cachet hollywoodien. On prétend qu'elle bénéficiera aux pays pauvres aux dépens des pays riches, alors qu'en fait elle institutionnalise le système impérialiste d'États dominé par l'empire étasunien.

Les énoncés de principe proposant la réforme et la consolidation du système impérialiste d'États comportent habituellement deux caractéristiques. La première est de détourner les peuples de leurs propres efforts d'organisation pour contester le droit de monopole et imposer de réelles restrictions aux monopoles, affaiblissant ainsi l'impérialisme et consolidant par le fait même le mouvement émancipateur de la classe ouvrière. La deuxième est d'adopter des réformes qui consolident la position des sections les plus puissantes de l'oligarchie financière internationale vis-à-vis certains éléments indésirables qui pourraient opérer en marge du système.

Détourner le peuple de la nécessité de s'organiser et de se consolider en tant qu'Opposition ouvrière effective capable de restreindre le droit de monopole a toujours été la principale tactique de l'élite dominante. Mettre en oeuvre des réformes qui renforcent le système impérialiste d'États et les présenter comme étant à l'avantage des peuples fait partie de leurs efforts pour miner l'Opposition ouvrière.

Le but de la taxe Tobin est de renforcer l'oligarchie financière internationale en mettant en oeuvre certaines mesures pour contrer des éléments capitalistes considérés comme indésirables. La taxe vise aussi à détourner la classe ouvrière et ses alliés de la contestation de l'autorité impérialiste et à empêcher l'Opposition ouvrière de développer son propre programme, son unité organisationnelle et sa détermination à défendre les droits de tous et à se battre pour une alternative.

L'économiste de Harvard, James Tobin, et son mentor, John Maynard Keynes, ou le baron Keynes de Tilton, titre qu'il aimait porter, étaient tous les deux convaincus qu'il était primordial que la classe ouvrière ne puisse pas saisir l'initiative d'élaborer son propre programme et de concrétiser une alternative. Ils se voyaient comme les défenseurs des « bons spéculateurs et capitalistes » en opposition aux « mauvais spéculateurs et capitalistes ». Keynes en particulier était un « bon spéculateur », un spéculateur passionné qui mettait à profit un talent remarquable pour combattre les « mauvais spéculateurs » et qui, ce faisant, a accumulé une fortune à la Bourse grâce au commerce de valeurs mobilières, de garanties, de devises et d'à peu près tout ce qui pouvait être acheté et vendu à profit.

La taxe Tobin sur les transactions de devises affecterait à peu près tout le commerce international et le mouvement du capital au sein du système impérialiste d'États. À chaque fois qu'une devise serait échangée contre une autre, un droit de 0,5 % ou d'un montant quelconque serait imposé. Tobin s'est rendu compte que pour qu'une telle taxe soit efficace et décourage l'échange de devises à court terme, les « mauvais spéculateurs » devaient être contrôlés par le biais d'une institution internationale, elle-même contrôlée par l'oligarchie financière. Il a proposé que cela se fasse par le biais du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, lesquels sont contrôlés par les États-Unis, les pays les plus puissants d'Europe et le Japon. Le plus d'un demi-billion de dollars qui serait ainsi recueilli à tous les ans au moyen de la taxe Tobin serait alors dirigé vers le financement de leurs projets antisociaux. L'argent recueilli sur la base du dur labeur de la classe ouvrière et des peuples à l'échelle mondiale deviendrait ainsi une source additionnelle de richesse sous le contrôle de l'oligarchie financière internationale, un levier de chantage contre les pays moins puissants pour les forcer à se plier au diktat des grandes puissances, ce qui est exactement le rôle que jouent ces deux institutions détestées aujourd'hui.

La taxe Tobin concentrerait davantage le pouvoir dans les mains des impérialistes les plus puissants et affaiblirait le mouvement à la défense de la souveraineté des nations et le droit des peuples de se gouverner. La taxe Tobin éloigne davantage les peuples du pouvoir de prendre des mesures décisives pour remédier aux conditions inégales en matière de commerce, pour contrer l'anarchie du mouvement de capital et l'annexion de leur économie aux grandes puissances. Il s'agit surtout de détourner les peuples pour qu'ils n'arrachent pas le système bancaire de leurs propres pays des mains des spéculateurs, soient-ils « bons » ou « mauvais », et ne créent pas un système bancaire public sans but lucratif qui sert l'édification nationale. La taxe Tobin en tant qu'énoncé de principe détourne l'attention des réformes qui s'imposent, telles que placer le commerce de gros, y compris des produits d'exportation et d'importation ainsi que la fixation des prix des produits, sous le contrôle d'institutions publiques et relevant de la conscience sociale.

La taxe Tobin veut se substituer au droit souverain des peuples de décider quels produits leur pays doit développer, lesquels doivent être échangés et comment ces opérations doivent être finalisées. Le monde est inondé de dollars américains qui servent de façon routinière à régler le commerce international. Piégés dans le système impérialiste d'États, la plupart des pays se voient obligés d'échanger leurs propres devises en dollars américains ou en euros lorsqu'ils achètent ou vendent des produits à l'étranger. Certains ont tenté de se soustraire à l'hégémonie du dollar américain en se tournant vers un échange de produits sur la base de l'avantage réciproque grâce à un système de troc ou en utilisant la valeur des produits échangés comme base pour de futurs achats ou ventes avec des partenaires commerciaux. C'est ce que tentait de faire la Libye avec d'autres pays africains lorsqu'elle a été attaquée militairement par l'OTAN et qu'elle a subi de force un changement de régime. Les membres du groupe de l'Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA), dont Cuba et le Venezuela, tentent des formes commerciales alternatives à avantage réciproque à l'extérieur du système impérialiste d'États, mais ils font l'objet de sérieuses menaces, militaires et autres, de la part des grandes puissances, en particulier des États-Unis. Une énorme responsabilité incombe à la classe ouvrière qui vit au coeur même de l'impérialisme qui doit lutter pour établir un gouvernement anti-guerre qui fera tout ce qu'il pourra pour arrêter les fauteurs de guerre et leurs crimes contre la paix.

La taxe Tobin ou Robin des Bois est une mesure rétrograde qui institutionnalise davantage le système impérialiste d'États dominé par l'empire étasunien. L'Opposition ouvrière doit restreindre le droit de monopole et non réformer l'impérialisme pour le rendre encore plus puissant et dangereux.

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À titre d'information

La taxe Tobin

James Tobin avait d'abord proposé sa taxe en 1972. L'année précédente, on avait mis fin aux Accords de Bretton Woods régissant le système monétaire international, établi sous l'influence du mentor de Tobin, John Maynard Keynes. Le 15 août 1971, le président des États-Unis, Richard Nixon, annonçait unilatéralement que le dollar américain ne serait dorénavant plus convertible en or, mettant ainsi fin au système d'après-guerre. Cette mesure établissait l'hégémonie du dollar américain et son rôle en tant qu'unique monnaie de réserve au sein du système impérialiste d'États. Tobin s'est rendu compte que le nouveau système fondé sur l'hégémonie du dollar américain représentait un grand danger pour l'impérialisme et qu'il fallait mettre en place certaines mesures régulatrices qui éloigneraient les « mauvais spéculateurs ».

En 2001, suite aux crises économiques des années 90 qui ont fait des ravages au Mexique, en Asie du Sud-Est et en Russie, James Tobin a réitéré sa demande de mesures pour assurer la régulation du mouvement du capital mondial. Comme pour tout idéologue centré sur le capital, il a proposé un énoncé de principe qui ne toucherait pas aux contradictions fondamentales du système impérialiste d'États mais qui tenterait plutôt d'en extirper les « mauvaises actions de certains individus » qui portent préjudice aux intérêts des plus puissants États impérialistes. Tobin a dit :

« Le but de la taxe sur les opérations commerciales étrangères était d'absorber les fluctuations dans les taux de change. L'idée est simple : à chaque fois qu'une devise est échangée contre une autre, une petite taxe est relevée – disons de 0,5 % du volume de l'opération. Cela aura un effet dissuasif sur les spéculateurs, puisque plusieurs investisseurs investissent leur argent en monnaie étrangère sur une base tout à fait à court terme. Dès que cet argent est retiré, les pays doivent augmenter leurs taux d'intérêt de façon draconienne pour que leur devise ait toujours la cote. Par contre, un intérêt élevé est souvent synonyme de désastre pour une économie nationale, comme l'ont démontré les crises des années 90 au Mexique, en Asie du Sud-Est et en Russie. »[1]

Plutôt que de proposer de restreindre tout simplement le mouvement du capital mondial, ce qui porterait un dur coup au coeur même de l'impérialisme, Tobin a proposé que l'oligarchie financière internationale restreigne le pouvoir des pays souverains puisque, selon lui, ces pays ne sont pas en mesure de gérer les « perturbations » et les « changes de devises qui ont lieu dans les marchés financiers internationaux. Les économies nationales et les gouvernements nationaux ne sont pas en mesure de s'ajuster aux mouvements massifs de fonds selon les changes de devises sans éviter des moments difficiles et sans sacrifier de façon significative les objectifs de leur politique économique nationale touchant à l'emploi, à la production et à l'inflation. »[2]

Tobin regarde le monde à l'envers. L'assaut contre les pays souverains et leur économie, avec tout ce qu'il comporte d'injustices, doit être résorbé par de nouvelles attaques contre leurs droits souverains, droits selon lesquels ces pays doivent gérer leurs propres affaires. Cette « solution » ne s'attaque pas au problème de base, c'est-à-dire le système impérialiste d'États et sa dictature du capital qui « brasse autour du monde ».

L'attaque de Tobin contre la souveraineté et le droit des peuples de se gouverner eux-mêmes, libérés du chauvinisme et de l'ingérence des grandes puissances, est mise en lumière par ses deux « solutions » au problème du mouvement mondial du capital, qu'il résume ainsi :

« [La première mesure est d'aller] vers une devise commune, une politique monétaire et fiscale commune et l'intégration économique. [La deuxième, qui prétend être plus expéditive sur le plan politique] est de jeter avec regret du sable dans le rouage de nos marchés monétaires internationaux excessivement efficaces [au moyen de sa taxe Tobin]. Il s'agirait d'une taxe uniforme ayant l'assentiment international. Les sommes ainsi recueillies seraient gérées par le FMI ou la Banque mondiale. La taxe pourrait s'appliquer au moment de tout achat d'instruments financiers libellés en une autre devise. Elle devrait s'appliquer, selon moi, à tout paiement en une devise pour biens, services et actifs réels vendus par un résident d'une région monétaire différente. Je suis un disciple de Keynes et celui-ci avait déjà proposé une taxe sur les transactions dans le but de lier les investisseurs à leurs actes de façon durable. En 1971, j'ai appliqué cette idée aux marchés des changes. »[3]

Lors de la crise économique des années 30, Keynes était préoccupé par le fait que son système capitaliste ne survivrait pas sans mesure décisive pour contrôler les « mauvais spéculateurs » qui portaient préjudice au système qui servait si bien les « bons spéculateurs », tel que lui-même. Keynes avait proposé une taxe d'opération sur toutes affaires sur Wall Street et autres marchés de changes. Il soutenait que « la spéculation excessive par des opérateurs de marché uniformisés augmentait la volatilité ».[2] Pour Keynes, qui se considérait comme un « bon investisseur », le nombre de « mauvais spéculateurs » sur le marché était une préoccupation, comme elle l'est aujourd'hui pour les défenseurs de la taxe Robin de Bois. Les mesures proposées, telles qu'une « taxe de transmission sur toute opération », visaient, selon ce qu'il souhaitait, à contrôler le pourcentage de « mauvais spéculateurs ». Keynes avait écrit à l'époque : « Il est possible que les spéculateurs ne soient pas nuisibles lorsqu'ils ne sont que des bulles sur un courant stable d'entreprises. Mais la situation se détériore lorsque l'entreprise devient une bulle sur le tourbillon de la spéculation. L'introduction d'une importante taxe de transmission gouvernementale sur toute opération pourrait s'avérer la réforme la plus utilisable à notre disposition pour mitiger la prédominance de la spéculation sur l'esprit d'entreprise aux États-Unis. »

Notes

1. James Tobin, « They Are Misusing My Name », Spiegel Online, 2001. Traduction : LML

2. James Tobin "A Proposal for International Monetary Reform", Eastern Economic Journal, juillet-octobre 1978. Traduction : LML

3. Ibid

4. John Maynard Keynes, « La théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de l'argent » (1936)

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