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75e
anniversaire de la Guerre civile espagnole
L'Espagne démocratique doit vivre
- Allocution prononcée
par le Dr Norman
Bethune,
le 20 juin 1937, Montréal (extraits) -
Cette année est le 75e anniversaire du
début de la Guerre
civile en Espagne. Le médecin
montréalais Norman Bethune, qui
s'est joint aux forces internationales qui ont
combattu du côté
des républicains contre les fascistes
menés par le général
Francisco Franco, a su mettre à profit
ses talents de chirurgien
sur le champ de bataille. Il a notamment
inventé un appareil
mobile de transfusion sanguine. En 1937, il fut
chargé par
les forces républicaines de retourner au
Canada pour y mobiliser
l'appui public et financier à la cause
républicaine. Voici un
extrait d'une allocution qu'il a
prononcée à Montréal
à son
arrivée.
* * *

Le
docteur Norman Bethune et son appareil
mobile de transfusion sanguine durant
la Guerre civile espagnole
|
Monsieur le président, mesdames et
messieurs, c'est pour
l'honneur que je suis allé en Espagne,
c'est pour répondre à ceux
qui attaquent l'Espagne au nom du
déshonneur que je suis
revenu.
Je suis médecin, chirurgien. Ma vie
consiste à servir la vie,
dans toute sa beauté, dans toute sa
vigueur. Je ne suis pas
politicien. Mais je me suis rendu en Espagne
parce que les
politiciens la trahissaient et tentaient de nous
entraîner tous
avec eux dans leur trahison. Avec toutes sortes
d'accents, et à
des degrés divers d'hypocrisie, les
politiciens ont décidé que
l'Espagne démocratique doit mourir. J'ai
toujours pensé, et
maintenant je sais, que l'Espagne
démocratique doit vivre.
Pour le peuple espagnol, comme pour quiconque a
vu ce qui se
passe en Espagne, la situation est claire.
Tellement claire, en
fait, que Franco et ses fascistes ont besoin
d'une diversion pour
cacher leur agression, tout comme les tories et
les conservateurs
qui défendent la politique dite de
non-intervention ont besoin
d'une feuille de vigne pour cacher
l'obscénité de leur politique.
La diversion, ils l'ont trouvée. Ils
l'ont trouvée chez Hitler et
chez Mussolini : l'afficheur et le
renégat. C'est la
« menace du
communisme » !
Il y a quatorze ans, Mussolini a
été envoyé à Rome
dans un
wagon-salon et porté au pouvoir pour
« détruire la menace
communiste ». Il a rapidement
procédé, au nom de sa sacro-sainte
mission, à la destruction du niveau de
vie de son peuple,
et au droit même à la vie, à
la liberté et à la poursuite du
bonheur. Plus récemment, sans doute dans
la poursuite de la même
mission, il a militarisé l'Italie et
jeté l'Abyssinie dans le
fascisme et dans le sang.
Il y a quatre ans seulement, en Allemagne,
Adolf Hitler a été
mis au pouvoir pour sauver l'Allemagne de la
même « menace
communiste ». Il a agi, vous le
savez, avec plus de férocité
encore que Mussolini.
Sa guerre sainte contre le bolchevisme a
été une guerre sans
merci contre tout ce qu'il y avait de
démocratique en Allemagne,
communiste ou anticommuniste ; il a
ruiné et assassiné les
« non aryens »,
chassé de son pays certains des
cerveaux les plus brillants de notre temps,
souillé l'Allemagne
de l'horreur et de la brutalité des camps
de concentration,
imposé à son peuple la plus
terrible tyrannie que le monde ait
connue. Herr Hitler fulmine encore contre la
« menace
communiste » mais c'est contre les
gouvernements de l'Europe
non communiste que ses canons sont
déjà pointés.
Et voilà que Franco et ses Maures, et
ses alliés allemands et
italiens, annoncent leur jeu : c'est
toujours le même cri.
Ils veulent sauver l'Espagne de la
« menace
communiste ». Et à Downing
Street, comme dans notre propre
capitale, comme au Sénat
américain, on opine sagement que tout
cela est bien malheureux pour l'Espagne, mais
qu'il ne s'agit
après tout que d'une saine
réaction nationale contre l'action des
rouges et les machinations de Moscou.

Le
monument à Norman Bethune
à Montréal, à
l'angle des rues Guy et De Maisonneuve
|
Je n'ai pas l'intention de discuter ce soir des
mérites et des
défauts du programme et de la philosophie
communistes. Si le
peuple espagnol voulait adopter le communisme,
c'est lui que cela
concerne et personne d'autre. Ce que je veux
vous dire, c'est que
la description de l'invasion de l'Espagne comme
une croisade pour
sauver le pays du
« communisme » est un
mensonge
flagrant, et qui plus est, une action perverse
et calculée.
Il m'apparaît évident que si cette
bêtise triomphe, les droits
et les libertés des non communistes
autant que des communistes
seront mortellement atteints. Car si vous
n'êtes pas libres,
comme les Espagnols ne l'étaient pas, et
que vous revendiquez
votre liberté, comme ils le font, vous
serez abattus comme
communistes. Si vous avez faim, comme le peuple
d'Espagne a faim,
on criera à la « menace
communiste » quand vous
réclamerez du pain. Si vous demandez une
vie honnête et paisible
dans un minimum de bien-être, comme les
Espagnols, vous devrez
faire face à la colère de cette
vengeance qui parcourt la terre,
baïonnette au fusil, à la recherche
de la « contamination
communiste ». Tout mot
sincère, toute protestation contre
l'injustice, toute requête pour
améliorer la vie ou un monde
imparfait deviendront suspects, seront une
dangereuse invitation
aux représailles, un acte de subversion
pure et simple et à
réprimer.
Il se trouve évidemment des gens pour
prétendre que l'Union
soviétique aide le régime
républicain et que les communistes,
espagnols et étrangers, appuient le
gouvernement espagnol. Cela
est supposé prouver l'existence d'un
« complot
communiste » en Espagne et montrer
que les loyalistes ne
doivent pas être soutenus.
Je ne vois pas la logique d'une telle
argumentation. Je ne
vois pas pourquoi une chose serait
nécessairement mauvaise du
fait que des communistes ou l'Union
soviétique l'approuvent ou la
supportent. Pas plus que je ne puis accepter la
théorie qu'une
chose ne peut pas être mauvaise parce que
les fascistes et leurs
amis tories supposément neutres disent
qu'elle est bonne.
Oui, l'Union soviétique aide la
République espagnole. Tout
comme le Mexique, qui n'est pas communiste. Cela
est indéniable.
Faut-il en blâmer l'Espagne ? Je
retournerai la question. Je
dirai que c'est à l'honneur de l'Union
soviétique et du Mexique
d'avoir respecté leurs obligations envers
le gouvernement
espagnol, qui représente le peuple
espagnol. L'Union soviétique
et le Mexique, en reconnaissant les droits du
gouvernement
espagnol, aident un gouvernement élu et
appuyé par la population.
Les démocraties, en affamant les
loyalistes et en fermant les
yeux sur le flot d'armes que l'Italie et
l'Allemagne envoient à
Franco, approuvent le choix d'Hitler, de
Mussolini et de la
clique de capitalistes et de grands
féodaux espagnols qui tirent
leur richesse de la pauvreté du peuple.
Assez, de cette minable tromperie qu'est
l'anticommunisme, et
qui n'a servi qu'Hitler et Mussolini, et leur a
permis de réduire
leurs peuples en esclavage. C'est une fiction
qui sonne peut-être
agréablement aux oreilles des
conservateurs, et qui satisfait
peut-être la conscience des pusillanimes
leaders travaillistes
britanniques, mais qui est profondément
mensongère. C'est le
grand mensonge de la décennie, le dernier
refuge des
réactionnaires dont l'arsenal politique
est vide, dont le monde
est une faillite, mais dont les maîtres
ont toujours aussi
désespérément soif de
puissance. C'est la leçon que nous donne
l'Espagne : puissions-nous ne jamais
l'oublier.
L'Espagne peut être le tombeau du
fascisme. L'Histoire saura
se venger de ceux qui ne l'écoutent pas.

Bulletin du 23 août
2011
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