75e anniversaire de la Guerre civile espagnole

L'Espagne démocratique doit vivre

Cette année est le 75e anniversaire du début de la Guerre civile en Espagne. Le médecin montréalais Norman Bethune, qui s'est joint aux forces internationales qui ont combattu du côté des républicains contre les fascistes menés par le général Francisco Franco, a su mettre à profit ses talents de chirurgien sur le champ de bataille. Il a notamment inventé un appareil mobile de transfusion sanguine. En 1937, il fut chargé par les forces républicaines de retourner au Canada pour y mobiliser l'appui public et financier à la cause républicaine. Voici un extrait d'une allocution qu'il a prononcée à Montréal à son arrivée.

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Le docteur Norman Bethune et son appareil mobile de transfusion sanguine durant la Guerre civile espagnole

Monsieur le président, mesdames et messieurs, c'est pour l'honneur que je suis allé en Espagne, c'est pour répondre à ceux qui attaquent l'Espagne au nom du déshonneur que je suis revenu.

Je suis médecin, chirurgien. Ma vie consiste à servir la vie, dans toute sa beauté, dans toute sa vigueur. Je ne suis pas politicien. Mais je me suis rendu en Espagne parce que les politiciens la trahissaient et tentaient de nous entraîner tous avec eux dans leur trahison. Avec toutes sortes d'accents, et à des degrés divers d'hypocrisie, les politiciens ont décidé que l'Espagne démocratique doit mourir. J'ai toujours pensé, et maintenant je sais, que l'Espagne démocratique doit vivre.

Pour le peuple espagnol, comme pour quiconque a vu ce qui se passe en Espagne, la situation est claire. Tellement claire, en fait, que Franco et ses fascistes ont besoin d'une diversion pour cacher leur agression, tout comme les tories et les conservateurs qui défendent la politique dite de non-intervention ont besoin d'une feuille de vigne pour cacher l'obscénité de leur politique. La diversion, ils l'ont trouvée. Ils l'ont trouvée chez Hitler et chez Mussolini : l'afficheur et le renégat. C'est la « menace du communisme » !

Il y a quatorze ans, Mussolini a été envoyé à Rome dans un wagon-salon et porté au pouvoir pour « détruire la menace communiste ». Il a rapidement procédé, au nom de sa sacro-sainte mission, à la destruction du niveau de vie de son peuple, et au droit même à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur. Plus récemment, sans doute dans la poursuite de la même mission, il a militarisé l'Italie et jeté l'Abyssinie dans le fascisme et dans le sang.

Il y a quatre ans seulement, en Allemagne, Adolf Hitler a été mis au pouvoir pour sauver l'Allemagne de la même « menace communiste ». Il a agi, vous le savez, avec plus de férocité encore que Mussolini.

Sa guerre sainte contre le bolchevisme a été une guerre sans merci contre tout ce qu'il y avait de démocratique en Allemagne, communiste ou anticommuniste ; il a ruiné et assassiné les « non aryens », chassé de son pays certains des cerveaux les plus brillants de notre temps, souillé l'Allemagne de l'horreur et de la brutalité des camps de concentration, imposé à son peuple la plus terrible tyrannie que le monde ait connue. Herr Hitler fulmine encore contre la « menace communiste » mais c'est contre les gouvernements de l'Europe non communiste que ses canons sont déjà pointés.

Et voilà que Franco et ses Maures, et ses alliés allemands et italiens, annoncent leur jeu : c'est toujours le même cri. Ils veulent sauver l'Espagne de la « menace communiste ». Et à Downing Street, comme dans notre propre capitale, comme au Sénat américain, on opine sagement que tout cela est bien malheureux pour l'Espagne, mais qu'il ne s'agit après tout que d'une saine réaction nationale contre l'action des rouges et les machinations de Moscou.


Le monument à Norman Bethune à Montréal, à l'angle des rues Guy et De Maisonneuve

Je n'ai pas l'intention de discuter ce soir des mérites et des défauts du programme et de la philosophie communistes. Si le peuple espagnol voulait adopter le communisme, c'est lui que cela concerne et personne d'autre. Ce que je veux vous dire, c'est que la description de l'invasion de l'Espagne comme une croisade pour sauver le pays du « communisme » est un mensonge flagrant, et qui plus est, une action perverse et calculée.

Il m'apparaît évident que si cette bêtise triomphe, les droits et les libertés des non communistes autant que des communistes seront mortellement atteints. Car si vous n'êtes pas libres, comme les Espagnols ne l'étaient pas, et que vous revendiquez votre liberté, comme ils le font, vous serez abattus comme communistes. Si vous avez faim, comme le peuple d'Espagne a faim, on criera à la « menace communiste » quand vous réclamerez du pain. Si vous demandez une vie honnête et paisible dans un minimum de bien-être, comme les Espagnols, vous devrez faire face à la colère de cette vengeance qui parcourt la terre, baïonnette au fusil, à la recherche de la « contamination communiste ». Tout mot sincère, toute protestation contre l'injustice, toute requête pour améliorer la vie ou un monde imparfait deviendront suspects, seront une dangereuse invitation aux représailles, un acte de subversion pure et simple et à réprimer.

Il se trouve évidemment des gens pour prétendre que l'Union soviétique aide le régime républicain et que les communistes, espagnols et étrangers, appuient le gouvernement espagnol. Cela est supposé prouver l'existence d'un « complot communiste » en Espagne et montrer que les loyalistes ne doivent pas être soutenus.

Je ne vois pas la logique d'une telle argumentation. Je ne vois pas pourquoi une chose serait nécessairement mauvaise du fait que des communistes ou l'Union soviétique l'approuvent ou la supportent. Pas plus que je ne puis accepter la théorie qu'une chose ne peut pas être mauvaise parce que les fascistes et leurs amis tories supposément neutres disent qu'elle est bonne.

Oui, l'Union soviétique aide la République espagnole. Tout comme le Mexique, qui n'est pas communiste. Cela est indéniable. Faut-il en blâmer l'Espagne ? Je retournerai la question. Je dirai que c'est à l'honneur de l'Union soviétique et du Mexique d'avoir respecté leurs obligations envers le gouvernement espagnol, qui représente le peuple espagnol. L'Union soviétique et le Mexique, en reconnaissant les droits du gouvernement espagnol, aident un gouvernement élu et appuyé par la population. Les démocraties, en affamant les loyalistes et en fermant les yeux sur le flot d'armes que l'Italie et l'Allemagne envoient à Franco, approuvent le choix d'Hitler, de Mussolini et de la clique de capitalistes et de grands féodaux espagnols qui tirent leur richesse de la pauvreté du peuple.

Assez, de cette minable tromperie qu'est l'anticommunisme, et qui n'a servi qu'Hitler et Mussolini, et leur a permis de réduire leurs peuples en esclavage. C'est une fiction qui sonne peut-être agréablement aux oreilles des conservateurs, et qui satisfait peut-être la conscience des pusillanimes leaders travaillistes britanniques, mais qui est profondément mensongère. C'est le grand mensonge de la décennie, le dernier refuge des réactionnaires dont l'arsenal politique est vide, dont le monde est une faillite, mais dont les maîtres ont toujours aussi désespérément soif de puissance. C'est la leçon que nous donne l'Espagne : puissions-nous ne jamais l'oublier.

L'Espagne peut être le tombeau du fascisme. L'Histoire saura se venger de ceux qui ne l'écoutent pas.

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Bulletin du 23 août 2011 • Retour à l'index • Écrivez à: redaction@cpcml.ca