Les États-Unis en Crise

Le tapage autour du plafond de la dette

Une crise de la direction de l'économie et du rôle dominant
de l'empire étasunien au sein du système impérialiste d'États

Après des semaines de mélodrame nourri par la désinformation des médias de masse, le gouvernement des États-Unis a conclu une entente sur le rehaussement du plafond de la dette. Il est important de ne pas se laisser emporter par ce tapage théâtral et d'examiner la situation à tête reposée.

S'agissait-il d'une crise ? Oui, il s'agissait d'une crise, mais pas celle décrite par les médias de masse. C'est une crise qui porte sur la direction à donner à l'économie et qui l'économie doit servir, la classe ouvrière ou les propriétaires de capital, et sur le maintien de la position dominante de l'empire étasunien au sein du système impérialiste d'États. Cette crise n'est pas réglée par une entente sur le rehaussement du plafond de la dette. Elle continue de se manifester de mille et une façons. Elle se manifeste par la haine que nourrissent l'un pour l'autre les monopoles et leurs représentants politiques, par leur mépris pour la classe ouvrière et ses droits et par leur disposition à utiliser l'extorsion et la force militaire comme méthodes pour atteindre leurs objectifs étroits. La crise se manifeste dans l'incapacité de l'élite dominante de voir la crise économique de façon objective, telle qu'elle se manifeste, mais aussi dans l'absence de tout sens de responsabilité sociale. L'élite dominante s'accroche de façon désespérée à l'idée que ses intérêts monopolistes privés correspondent à l'intérêt national des États-Unis et qu'ils doivent être défendus peu importe les conséquences pour son propre peuple et pour les peuples du monde. La crise est évidente dans la conception du monde centrée sur le capital, la conception dominante selon laquelle toute décision doit servir le capital peu importe les conséquences pour l'environnement social et naturel. Elle se manifeste dans le fait que la Chine, le Japon et d'autres pays répugnent de plus en plus à investir dans des titres d'État du gouvernement étasunien, surtout quand, loin de favoriser la consommation de biens chinois et japonais aux États-Unis – ce qui inquiète certains créanciers – sert plutôt à concocter des plans pour rendre leurs compétiteurs, les monopoles mondiaux étasuniens, plus puissants. Pendant ce temps, on oblige le peuple étasunien à se serrer la ceinture et à accepter une baisse de son niveau de vie, le dollar US est affaibli de façon délibérée et on invoque à grands cris la possibilité d'un défaut de paiement de la part des États-Unis, dévaluant ainsi la valeur des titres en cours du gouvernement étasunien.

La réponse des monopoles étasuniens et de leurs politiciens à ceux qui, au sein du système impérialiste d'États, proposent une alternative au dollar US comme principale monnaie de réserve, est aussi irresponsable que belliciste : « Si vous refusez de nous prêter de l'argent selon nos conditions, nous dévaluerons vos actions en dollars US par un défaut de paiement qui les fera disparaître en un clin d'oeil. Et qu'utiliserez-vous comme réserve internationale et pour les transactions commerciales ? L'euro, le yen, le renminbi, le rouble ou une concoction quelconque du FMI ? Si vous voulez toujours faire partie de la « communauté internationale » dominée par les États-Unis, oubliez ces rêves d'arrangements alternatifs car nous allons vous le faire payer chèrement si vous vous y essayez. »

Impunité

Il faut comprendre qu'il n'y a pas de pénurie d'argent comme telle aux États-Unis. Le pays est loin d'être sans le sou. Il ne ressemble en rien aux pays pauvres dominés par l'impérialisme étranger, qui a recours à l'exaction sous peine d'annihilation. En plus de posséder une économie socialisée moderne d'une immense productivité, le gouvernement étasunien peut imprimer et emprunter de l'argent avec impunité. Objectivement, les États-Unis n'ont pas payé un seul sou d'intérêt sur la dette nationale depuis des décennies. Ils ne font qu'imprimer et emprunter davantage pour amortir la dette actuelle ou toute autre redevance au-delà de ce qu'ils peuvent acquitter sur la base des taxes et impôts et pourtant ils maintiennent, du moins jusqu'à présent, leur cote de débiteur triple « A » et l'argent continue d'affluer aux quatre coins du monde. Quel autre pays pourrait agir de la sorte ?

La dette nationale de 14 billions $ a été enfouie il y a longtemps dans le financement de la machine de guerre et du vaste appareil de sécurité mis sur pied pour conserver son empire capitaliste monopoliste à domicile et à l'étranger. L'empire étasunien est soutenu par le tribut soutiré au peuple étasunien et sur le plan mondial par des pays qui achètent, non sans réticence, des titres et d'autres qui, contre leur gré, subissent le pillage de la guerre et de l'occupation.

Les États-Unis agissent avec impunité grâce à leur prédominance militaire, politique et culturelle au sein du système impérialiste d'États, à l'imposition du dollar US en tant que monnaie de réserve internationale et à l'absence d'une force organisée convaincante aux États-Unis même qui résiste au droit de monopole et qui lutte sans relâche et avec un sens de responsabilité sociale pour le droit public et pour les intérêts généraux du peuple et de la société au pays et dans le monde.

Pas de pénurie d'argent

Les principaux monopoles étasuniens baignent dans l'argent suite à plusieurs années de profits records grâce en particulier à leurs titres et à leurs ventes outremer.

Selon l'agence étasunienne d'évaluation du crédit Moody's : « Entre 2009 et 2010, notre univers des affaires a connu des augmentations de revenu de l'ordre de 11,7 %, une croissance de 45 % en termes de bénéfices d'exploitation et de 24 % en termes de marge brute d'autofinancement. »

Moody's rapporte que les compagnies non financières étasuniennes possédaient 1,2 billion $ en argent et en placements liquides à court terme vers la fin de 2010, une croissance de 11 % par rapport au 1,1 billion $ de la fin de 2009. Cette masse d'argent comptant continue d'augmenter. Par exemple, Apple Inc. possédait 60 milliards $ à la clôture de 2010 et 78 milliards $ à la mi-2011. Selon le calcul de Moody's, les 20 plus grands monopoles des États-Unis possèdent 488 milliards $ sur un total de 1,2 billion $. Ces monopoles n'investissent pas aux États-Unis ni ne permettent-ils aux gouvernements de réclamer un montant sur leur revenu brut qui permettrait de répondre aux besoins du peuple et des intérêts généraux de la société, sans parler des billions qui sont dépensés pour la machine de guerre et pour l'immense appareil de sécurité interne et externe mis sur pied pour protéger leur empire, et les billions dilapidés dans les mesures d'aide financière pour payer les riches et venir en aide aux monopoles les plus puissants. Sans ces emprunts de billions de dollars à tous les ans, l'empire étasunien se verrait obligé de reculer considérablement. Il est donc légitime de se demander comment les politiciens des États-Unis se permettent d'avoir une attitude aussi irresponsable et cavalière envers la dette. L'irresponsabilité et l'aventurisme de l'élite dominante sont les produits de l'arrogance nourrie par une puissance militaire omnipotente qui, selon cette élite, serait invincible, et du fait qu'elle est consciente que la classe ouvrière des États-Unis n'a pas conscience de son propre pouvoir transformateur pouvant mener à une alternative prosociale. En tant que classe, elle est désorganisée, confuse et sans sa propre perspective centrée sur l'être humain.

Deux billions de dollars dérobés aux travailleurs aux États-Unis

Le Globe and Mail écrit : « Une fois de plus, les plus grandes compagnies des États-Unis connaissent d'énormes profits [au deuxième trimestre de 2011], rendant presqu'inévitable un dixième trimestre consécutif de croissance des bénéfices nets. Une grande partie des S&P 500 [les plus grandes sociétés] ont déjà fait le bilan pour ce trimestre et les choses vont bien. C'est la croissance mondiale qui est au coeur de ce succès. Les multinationales des États-Unis bénéficient du fait qu'elles essaiment dans des économies en développement telles que la Chine et l'Inde. 'Malgré des résultats décevants pour certaines banques, la publication des bénéfices s'avère pleine de surprises agréables', selon Ed Yardeni, président de Yardeni Research, dans une note aux clients. 'C'est impressionnant, à la lumière d'une performance économique plutôt médiocre de la reprise aux États-Unis.'

« Puisque ce sont des profits obtenus à l'étranger qui sont au coeur de la performance, il y a des points d'interrogation sur le nombre d'emplois que ces compagnies créeront chez elles. Le taux de chômage au sud de la frontière [9,2 %] a commencé à augmenter, ce qui veut dire que les consommateurs aux États-Unis seront de plus en plus à court d'argent. »

Il ne s'agit pas de « consommateurs aux États-Unis » qui « seront... à court d'argent » mais bien de la classe ouvrière. En plus du chômage et du sous-emploi de 25 millions de travailleurs, il y a eu un énorme transfert de richesse depuis 1970 des travailleurs vers les propriétaires de capital.

Une étude publiée sous le titre « Près de 2 billion $ dérobés aux travailleurs des États-Unis en 2009 » par James M. Cypher, professeur des Études sur le développement, Université autonome de Zacatecas (Mexique), révèle que ce transfert est en grande partie attribuable non pas à une simple réduction des salaires absolus ou relatifs, des avantages sociaux, des pensions et des conditions de travail, mais à une hausse de la productivité :

« Depuis le début de cette ère néolibérale et d'économie de l'offre, de 1970 jusqu'en 2009, la productivité "utilisable" – la partie de la croissance de la productivité qui est disponible pour les augmentations de salaires et pour améliorer le niveau de vie – s'est accrue de 55,5 %. Entre-temps, le salaire horaire moyen réel a chuté de près de 10 % (sans compter les avantages sociaux). En tant que groupe, les travailleurs ont réagi en augmentant leur taux de participation à la population active. Pour établir une certaine cohérence au calcul étendu sur plusieurs années, l'emploi est ajusté selon un taux constant de participation fixé au niveau de 1972. Si la rémunération avait suivi la croissance de productivité "utilisable", les 84 millions de travailleurs productifs et à des postes d'exécutants auraient reçu en 2009 environ 1,91 billion $ de plus en salaires et en avantages sociaux. Cela représente 13,5 % du produit intérieur brut en 2009 qui a été transféré des travailleurs occupant des fonctions autres que celles de surveillance vers les capitalistes (et cadres) par voie de l'écart de 44,4 % séparant la rémunération et la productivité "utilisable" depuis 1972. » (Voir notes en bas de page pour les sources et calculs).

Les conclusions du professeur n'ont pas que des conséquences pour les travailleurs individuels et pour leurs conditions de travail relatives. Elles indiquent aussi que la masse des travailleurs et de leurs gains ne sont pas proportionnels à la croissance de la productivité des biens et services, ce qui accentue la contradiction entre la production et la consommation et aggrave la crise, ce qui explique partiellement pourquoi une partie des 25 millions de travailleurs sont sous-employés et que des millions d'autres sont « employés » au sein des forces armées et du vaste appareil de sécurité interne et externe, dont plusieurs sont stationnés outremer où ils foulent au pied la souveraineté des autres et participent à des guerres d'agression.

Une bonne partie de la réclamation du gouvernement des États-Unis à la richesse sociale est perçue auprès des individus. Un transfert de la richesse à partir des masses des travailleurs individuels vers les monopoles et l'élite des propriétaires signifie que pour que le revenu gouvernemental puisse répondre aux besoins, il faut que, selon les méthodes de fiscalité périmées actuelles, le fardeau fiscal relatif des individus soit accru. L'alternative est de trouver et d'adopter une nouvelle fiscalité. Une nouvelle fiscalité ne ciblerait plus les individus mais réclamerait la richesse sociale directement à partir du revenu brut des entreprises, libérant cette richesse pour répondre aux besoins du peuple et aux intérêts généraux de la société et non aux intérêts étroits de monopoles individuels. Pour ce faire, les gouvernements doivent réclamer leur portion de richesse sociale à partir du revenu brut des entreprises et non des individus, abolissant ainsi toutes formes de taxes de vente, d'impôts sur le revenu, d'impôts fonciers et de frais modérateurs pour les services publics tels que les routes, les ponts, les parcs, etc. Cela exige un changement de la conception du monde actuelle qui est centrée sur le capital en faveur d'une conception centrée sur l'être humain.

La destruction du mouvement syndical

Une caractéristique du transfert de la richesse de la classe ouvrière vers les plus gros monopoles et propriétaires de capital depuis 1972 est le démantèlement du mouvement syndical.

Le professeur Cypher écrit :

« Un vaste transfert de revenus vers le haut est évident. Ce transfert est directement lié à la rupture du soi-disant "Traité de Détroit" – une entente établie entre le capital et le travail au temps de l'administration Truman, par laquelle les employeurs acceptaient que la rémunération puisse croître au rythme de la croissance de la productivité. En 1953, le taux de syndicalisation était à son sommet : 32,5 % de la population active était syndiquée. Avec la compression des bénéfices vécue au début des années 1970 et la naissance du reaganisme, les taux de syndicalisation se sont mis à chuter – à 27 % en 1979, ensuite à 19 % en 1984. En 2010, le taux de syndicalisation avait atteint 11,9 % (avec seulement 6,9 % dans le secteur privé). La délocalisation, l'externalisation, les tactiques vigoureuses (et souvent illégales) des corporations visant à tuer les syndicats dans l'oeuf et un climat politique général d'hostilité envers des élections syndicales libres et équitables ont affaibli les travailleurs et le rapport de force qu'ils avaient jadis. Par conséquent, sans la lutte des syndicats pour diviser la tarte, les travailleurs productifs et ayant un poste d'exécutant (78 % de la main-d'oeuvre des secteurs privés et publics) se voient dépourvus d'un niveau minimal de justice économique distributive.

« La redistribution vers le haut est demeurée extrêmement discrète. Les formes de cette redistribution défient toute classification : primes, salaires exagérés, options sur titres douteux, honoraires des experts-conseils gonflés, compensations sans limites pour les conseils d'administration, conférences somptueuses, bureaux grandioses décorés d'oeuvres d'art originales, une suite de personnel dit "de soutien", pavillons de chasse, salles à dîner privées, indemnités de départ royales, etc. Certains sont classifiés comme profits, d'autres comme intérêt, ristournes, gains réalisés, programmes de pension géants, bénéfices non répartis ou revenus du propriétaire, et d'autres encore sont classifiés dans la zone grise des « frais administratifs».

L'Opposition ouvrière et sa conception du monde centrée sur l'être humain

Sans un mouvement de résistance organisé de la classe ouvrière, puissant et efficace, qui aborde chaque situation telle qu'elle se présente à elle, la tendance générale demandée par les propriétaires de capital, d'un transfert accru de la richesse sociale vers eux-mêmes, rencontre peu d'obstacles. En l'absence d'un puissant mouvement de résistance de la classe ouvrière avec sa propre conscience politique et ses propres formes organisationnelles, il devient plus difficile de développer la politique pratique et le mouvement de masse nécessaires pour arrêter de payer les riches, augmenter les investissements dans les programmes sociaux, faire naître une alternative prosociale qui défend le droit public et donner une nouvelle direction à l'économie afin de résoudre les crises cycliques et établir un gouvernement anti-guerre.

Il faut une Opposition ouvrière puissante et effective, de résistance et de responsabilité sociale, qui rejette la conception du monde démodée centrée sur la capital et qui développe sa propre conception du monde centrée sur l'être humain.

Note

Sources et calculs du professeur Cypher:

« Le calcul est basé sur le salaire horaire moyen réel de 1972 exprimé en dollars 2009, 17,88 $, plus 2,95 $ de l'heure en avantages sociaux, la rémunération totale [salaires et avantages sociaux] étant égale à 20,83 $ de l'heure pour les travailleurs ayant un poste exécutant (département du Travail des États-Unis, 2010a, 2010b : 85-90 ; Insititut des politiques économiques, 2011). La croissance de la productivité privée de 1972 à 2009 était de 92,7 %. En ajustant les chiffres de productivité (vers le bas) sur la base d'une productivité plus faible de l'économie globale, d'une déflation constante touchant aux prix de production et aux prix de consommation et d'un taux de dépréciation à la hausse, la croissance nette de productivité « utilisable« était de 55,5 % (Baker 2007). Si les travailleurs avaient été rémunérés à la valeur de leur productivité annuelle (telle qu'elle l'était essentiellement dans la période antérieure aux débuts des années 70) ils auraient reçu en moyenne 35,98 $ de l'heure en rémunération en 2009 plutôt que 23,14 $. L'écart est de 12,84 $. Les travailleurs ont travaillé une moyenne de 39,8 heures par semaine en 2009. Ils auraient dû recevoir une rémunération de 511 $ selon les conditions existantes antérieurement au début des années 70, mais ce n'est pas le cas. Sur une base annuelle de 1 768 heures travaillées par année, selon l'OCDE, chaque travailleur a perdu en moyenne 22 701 $ aux mains du capital. En ajustant le nombre de 88 239 000 travailleurs de production et ayant un poste d'exécutant de 2009 à un taux de participation inférieur correspondant à 1972, soit 84 180 000 travailleurs, le total de rémunération dérobée aux travailleurs pour 2009 équivaut à 1,91 billion $ (Conseil consultatif économique, 2010 : tables B-47, B-49 ; département du Travail des États-Unis, Bureau of Labor Statistics, 2011 table B-6). »

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Bulletin du 8 aout 2011 • Retour à l'index • Écrivez à: redaction@cpcml.ca