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Haiti
Le retour d'Aristide et le mouvement
populaire en Haïti
- Dan Coughlin, Haïti
Liberté, le 23 mars 2011 -
Rassemblement devant la
résidence de la famille Aristide le 19 mars pour accueillir
l'ancien président en exil.
(Mediahacker)
Le retour triomphal de l'ancien président
Jean-Bertrand Aristide en Haïti, après sept ans d'exil
forcé en Afrique du Sud, marque une nouvelle étape dans
la lutte populaire
et démocratique du pays des Caraïbes au moment même
où la droite renaissante se prépare à revendiquer
les résultats de l'élection - pour la première
fois depuis la victoire
de 1957 de François « Papa Doc »
Duvalier - à la présidence du pays après le
scrutin présidentiel controversé du 20 mars soutenu par
les États-Unis.
« Aujourd'hui, le peuple haïtien
célèbre la fin de l'exil et des coups d'État et
nous devons passer en toute quiétude de l'exclusion sociale vers
l'inclusion
sociale », a déclaré Aristide, se
référant au sanglant coup d'État de
2004 soutenu par les États-Unis, la deuxième fois
qu'il a été chassé du pouvoir après avoir
été élu avec d'énormes majorités
populaires.
Le retour d'Aristide arrive à un tournant
décisif dans l'histoire du pays. Soutenue par une force
d'occupation militaire de l'ONU forte de 14 000 soldats
sous le nom de la MINUSTAH, et une aide internationale massive
après le tremblement de terre de janvier 2010, l'infime
élite de droite d'Haïti est devenue plus forte,
économiquement et politiquement, qu'à aucun autre moment
au cours des 25 dernières années.
Cela a été souligné de
façon spectaculaire par le retour de l'ancien dictateur
Jean-Claude « Baby Doc » Duvalier de France plus
tôt cette année et
un processus électoral frauduleux qui a ouvertement
empêché le parti politique le plus populaire d'Haïti-
Fanmi Lavalas d'Aristide- de participer et a mis de l'avant deux
candidats de droite [Michel « Sweet
Micky »Martelly, 50 ans, un musicien populaire konpa, qui
affronte Mirlande Manigat, 70 ans, l'épouse d'un ancien
président
de droite.] [...]
« La communauté internationale impose
sa volonté, en utilisant les armes des troupes de l'ONU, afin
d'imposer au peuple haïtien deux candidats très à
droite
composés d'éléments
duvaliéristes », a souligné Pierre
Labossière du Comité d'action Haïti basé
à San Francisco.
Selon de nombreux militants à la base, le retour
d'Aristide qui menace le mouvement néo-duvaliériste
renaissant et représente une victoire pour le mouvement
populaire, change la donne politique.
L'étendue de l'influence d'Aristide est claire
selon les notes diplomatiques récemment publiées sur Wikileaks.
Une note diplomatique en date de juin
2005 provenant du Secrétariat d'État décrit
les gouvernements américain et brésilien se mettant
d'accord pour
« que tous les efforts soient faits pour empêcher
Aristide de retourner en Haïti ou d'influencer le processus
politique ». Dans une autre note diplomatique publiée
en 2005, les diplomates américains et français ont
menacé d'empêcher l'Afrique du Sud de siéger au
Conseil de sécurité de l'ONU à moins que le
président sud-africain
Thabo Mbeki réussisse à maintenir Aristide en exil.
Les autorités françaises ont dit que le
retour d'Aristide serait « catastrophique » et
ont même comploté pour empêcher Aristide de
retourner en Haïti
par avion d'Afrique du Sud.
« Il y a eu un vide politique à tous
les niveaux, depuis l'absence d'Aristide et surtout depuis le
12 janvier [date du tremblement de terre de
2010] », a déclaré Yves-Louis Pierre, chef du
bureau à Port-au-Prince de Haïti Liberté,
un journal hebdomadaire de gauche. « La seule
présence
d'Aristide agira comme un sérum. Elle permettra de revitaliser
le mouvement populaire et de lutter contre l'occupation et le
néo-libéralisme. »
« Aristide ne peut pas physiquement mener la
lutte contre la MINUSTAH. Mais au moins nous aurons quelqu'un qui peut
parler pour nous », a déclaré
Basil Gilene, âgé de 38 ans, debout devant huit
soldats brésiliens lourdement armés à Bel Air,
l'un des quartiers populaires de Port-au-Prince. « L'argent
qu'ils
dépensent pour le gâchis qu'ils appellent des
élections aurait été mieux dépensé
pour des logements pour les personnes vivant dans des tentes sur le
Champ-de-Mars [dans
le centre de Port-au-Prince] ou pour reconstruire leurs maisons dans
[le quartier durement touché de] Fort National. Mais au lieu de
cela, nous voyons l'argent dépensé pour
des élections inutiles. »
Alors que de nombreux militants de la base accueillent
le retour d'Aristide, d'autres soulignent que la politique
électorale et une emphase placée sur le leadership
individuel ont de sérieuses limites.
En dehors de sa clinique de santé du quartier
grouillant de Carrefour Feuille, au milieu des décombres du
séisme, des jeunes adolescents arborant des T-shirts
pro-Aristide « Bienvenue », et des femmes qui
vendent au marché de l'aide alimentaire américaine AID,
l'activiste pour la santé communautaire Rosy Auguste
prend note des difficultés et des erreurs que le mouvement
populaire et démocratique a faites au cours des
25 dernières années.
Les dirigeants des organisations populaires ont
été contraints de déménager à
l'étranger, les groupes populaires n'ont pas pu éduquer
les jeunes générations sur
les horreurs du duvaliérisme, et le rôle dominant des
acteurs internationaux dans la société haïtienne se
poursuit sans relâche, dit Auguste.
« Il est certain que les grandes puissances
font le poids dans le pays et que cela n'a pas commencé le
12 janvier avec l'augmentation considérable
d'ONG dans le pays », observe Auguste. « Ce qui
va changer cette réalité d'Haïti, et le rôle
international, c'est la mobilisation dans les quartiers et des
organisations populaires pour construire un État haïtien
plus fort et plus responsable. »
Cependant ce qui va suivre semble assuré :
le retour d'Aristide va injecter une nouvelle énergie dans de
nombreuses sections des mouvements populaires
et démocratiques, dont les partisans ont commencé
à désespérer que leur symbole d'inspiration ne
revienne jamais.
« Nous, les masses populaires, depuis le
[tremblement de terre] [du] 12 janvier, nous n'avons jamais pu
trouver quelqu'un qui peut nous sortir des
tentes dans lesquelles nous sommes confinées », a
déclaré Guillaume Joseph, âgé de
29 ans, debout à un coin de rue devant un bâtiment
non excavé qui s'est
effondré lors du tremblement de terre. « Quand vous
voyez la misère dans laquelle le peuple vit, le problème
que nous avons est que nous avons besoin d'un dirigeant,
et c'est Aristide. Les élections sont un non-sens, qu'il
s'agisse de Martelly ou Manigat, ils sont tous les deux à la
fois des putschistes. »
(Traduction: LML)

Les Haïtiens boycottent le second
tour
entre les
néo-duvaliéristes
- Kim Ives, Haïti liberté, le
23mars 2011(extraits) -
Lors du deuxième tour de l'élection
présidentielle du 20 mars en
Haïti, la majorité des 4,7 millions
d'électeurs en Haïti ont évité de
choisir entre un vulgaire musicien kompa pro-coup d'État, Michel
« Sweet Micky » Martelly et une imposante
ancienne première dame,
Mirlande Manigat, pour
président. Les deux candidats partagent une passé
(appuyer les coups
d'État de 1991 et 2004 contre Aristide) et des
programmes de la droite
(fait révélateur, la réactivation de
l'armée haïtienne qu'Aristide a
démobilisé en 1995).
La plupart des bureaux de vote ont enregistré un
faible taux de
participation. Toutes les lignes d'attente de voteurs observées
autour
de la capitale, Port-au-Prince et sa banlieue jonchée de tentes
ont été
dues à des retards administratifs et des
irrégularités (qui ont été
généralisées), y compris un manque
de bulletins de vote, d'agents électoraux ou le marquage des
doigts à
l'encre. Un bureau de vote s'est fait livrer des bulletins de vote pour
une élection au Sénat de 2009. Certains bureaux ont
ouvert avec quatre
heures de retard.
Notre échantillon du vote final
comptabilisé dans quatre
bureaux de scrutin (chacun composé de plusieurs
« bureaux de vote ») à
Cité Soleil, Delmas et Lalue a révélé que
seulement 17,7 % des
électeurs inscrits sont allés voter. Ce taux de
participation est
largement inférieur
au taux de 23 % observé lors du premier tour du
28 novembre entâchées
d'irrégularités, ce qui est un record pour Haïti et
toute l'Amérique
latine, depuis que l'on a commencé il y a 60 ans à
conserver de telles
données.
Un observateur du scrutin de l'OÉA a
déclaré que la participation à
l'Arcahaie et Cabaret, deux villes rurales au nord de la capitale,
n'ont été que d'environ 25 %. Les
échantillons aléatoires ont montré
que Martelly a devancé Manigat par environ trois contre un. Les
élections ont eu lieu malgré
le fait que le Conseil électoral provisoire (CÉP) n'a
jamais voté pour
autoriser un deuxième tour. Cette illégalité a
été « une de nos
préoccupations », a déclaré à Haïti
liberté
et Democracy Now ! le chef de
l'équipe d'observateurs de l'OÉA/CARICOM, Colin
Granderson,
le soir avant les élections. Cette
« préoccupation » face à la loi n'a
tout de même pas empêché la tenue de
l'élection.
Lors d'une conférence de presse du 21 mars,
Granderson a reconnu le
faible taux de participation, en admettant que les
« chiffres
définitifs ont été un peu
décevants ». La CÉP n'annoncera pas les
résultats préliminaires avant le 31 mars ; le
décompte final sera
publié
le 16 avril.
Le retour d'Aristide
Le 18 mars, à 9 heures dix du
matin, Aristide a atterri en Haïti, suite à un exil de sept
ans en
Afrique du Sud, à bord d'un avion du gouvernement de ce pays. Il
a
rencontré d'abord sur le tarmac des dizaines de journalistes qui
ont
joué du coude, puis accueilli lors
son trajet de 4 km en voiture vers son domicile à Tabarre
par des
dizaines de milliers d'Haïtiens, qui se sont
précipités vers l'aéroport
dès la nouvelle de son arrivée -
précédée par de nombreuses fausses
alarmes - qui s'est répandue comme une traînée de
poudre à travers la
région de la capitale.
Lors de son discours d'arrivée, Aristide n'a pas
critiqué
directement les élections illégales, que les
gouvernements américain et
français (qui ont dirigé le putsch de 2004 contre
lui) ont craint, les
obligeant à travailler fort pour empécher son retour. (En
dépit de
crises au Japon et au Moyen-Orient,
le président Barack Obama a trouvé le temps de faire deux
appels
téléphoniques à son homologue sud-africain Jacob
Zuma, dans une
tentative infructueuse d'avoir le vol qu'a effectué Aristide
annulé.)
Au lieu de cela, Aristide a simplement fait observer que
« le problème
est l'exclusion, la solution est
l'inclusion ». Le CEP a arbitrairement interdit au Fanmi
Lavalas
d'Aristide de participer à l'élection de novembre 2009,
deux mois avant
le séisme du 12 janvier.
« L'exclusion de la Famille Lavalas, c'est
l'exclusion de la
majorité », a continué Aristide en
créole. « L'exclusion de la majorité
est exactement comme couper la branche sur laquelle nous sommes tous
assis. »

L'ancien président haïtien Jean-Bertrand
Aristide arrive à Port-au-Prince le 18 mars 2011. (Haïti
Progrès, Mediahacker)
Le peuple haïtien a compris très clairement
le message, bien que
beaucoup de jeunes qui ont afflué dans la cour arrière de
chez
Aristide, escaladant les murs de la propriété et grimpant
sur le toit
de la maison partiellement réparé ont proclamé
qu'ils voteront « tet
kale », une référence à
la tête chauve de Martelly. Toutefois, d'autres dans la foule
géante
ont souvent interrompu en disant : « Il n'y a pas eu de
premier tour,
donc il ne peut y avoir de second tour », un slogan de
boycott imaginé
par les organisations à la base de Lavalas et adopté par
10 des
17 autres candidats
à la présidentielle qui ont été
forcé d'abandonner.
« Très peu de participants à
cette sélection d'aujourd'hui », a
déclaré Wilson St Val, un ancien membre de l'unité
de la sécurité
présidentielle d'Aristide, debout devant un bureau de vote
à Cité
Soleil gardé le jour du scrutin par des troupes d'occupation de
l'ONU
et des chars. (Les Haïtiens
qui boycottent préfèrent « la
sélection » à
« l'élection ».)
« Il ya une participation minimale dans tous
les quartiers
populaires parce qu'ils sont des bastions du Lavalas »,
a-t-il dit.
« Les étrangers ont cru qu'Aristide va perturber la
mascarade, mais il
ne l'a pas fait. Lui et nous les laissons faire leur chose, mais nous
sommes toujours là,
à surveiller. »
Martelly a séduit une partie de la base
d'Aristide parmi les
pauvres en milieu urbain avec ses prétentions parfois
populistes,
parfois nationalistes, un personnage de la scène du spectacle
irrévérencieux et bien financé, une campagne
orchestrée de manière
professionnelle, qui a atteint son paroxysme lord
d'un concert animé par des vedettes (y compris Wyclef Jean et
Prad du
groupe des Fugees) sur le Champ-de-Mars, avec des confettis, des
machines à fumée, des feux d'artifice et un
système sonore à vous faire
vibrer . Si cela ne suffit pas, Martelly a aussi emprunté un
truc à
François « Papa Doc » Duvalier,
le dictateur astucieux qui a remporté l'élection de 1957,
puis un
référendum truqué de 1964 où il s'est
proclamé « président à vie »
jusqu'à sa mort en 1971. Pour consolider son pouvoir
impitoyable,
Duvalier a formé des volontaires pour la sécurité
nationale (VSN), plus
communément appelé les
Tontons Macoutes. Chaque Macoute a reçu une carte qui lui a
offert de
nombreux privilèges, comme des marchandises provenant de
n'importe quel
magasin dans lequel il entre, le droit au sexe sous la contrainte, et
la crainte et le respect de la population en général.
Ce système, qui a hissé le plus pauvre
diable d'un statut de faible
à élevé, a peut-être inspiré une
variante du 21e siècle. Pour 30 $,
avant les élections, les électeurs potentiels ont pu se
joindre à la
Base de Michel Joseph Martelly (BMJM)) et investir dans une carte de
membre en plastique rose,
avec une photo, qui promet de nombreux avantages (comme un emploi, par
exemple) lorsque l'administration Martelly sera au pouvoir. Ce geste
assure la participation des électeurs qui ont payé
d'avance et un
esprit de corps parmi les fidèles. [...]
Lorsque Martelly est venu voter à
Pétionville le jour du scrutin,
cela a brièvement ressemblé à une
répétition de 1990, quand Aristide a
été élu président. Une foule en
délire s'est massée sur les trottoirs
et a salué le candidat, en chantant les mêmes chansons de
leurs parents
il ya 20 ans, il a suffi de
remplacer « Titid » par
« Micky ».
Mais au-delà de la foule sur laquelle tous les
appareils photo sont
braqués, des centaines de personnes marchent tels des
fantômes parmi
les tentes dressées sur la Place Saint-Pierre,
complètement
indifférents à l'agitation 25 mètres plus
loin. Ce n'est certainement
pas 1990. Aristide a résumé la
situation en accordant à Amy Goodman et Sharif Abdel Kouddous de
Democracy Now !
une entrevue à son domicile quelques heures seulement
après son retour.
Il a parlé des similitudes entre 1990 et l'effusion de son
retour et de
« partager l'amour avec les gens, de les aimer ».
Mais, a-t-il poursuivi, « ils sont si
intelligents, si vous
simulez, prétendant que vous les aimez en utilisant de belles
paroles,
ils le sentent, ils comprennent ».
(Traduction: LML)

Bulletin du 4 avril 2011 • Retour à l'index • Écrivez
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