Haiti

Le retour d'Aristide et le mouvement
populaire en Haïti


Rassemblement devant la résidence de la famille Aristide le 19 mars pour accueillir l'ancien président en exil.
(Mediahacker)

Le retour triomphal de l'ancien président Jean-Bertrand Aristide en Haïti, après sept ans d'exil forcé en Afrique du Sud, marque une nouvelle étape dans la lutte populaire et démocratique du pays des Caraïbes au moment même où la droite renaissante se prépare à revendiquer les résultats de l'élection - pour la première fois depuis la victoire de 1957 de François « Papa Doc » Duvalier - à la présidence du pays après le scrutin présidentiel controversé du 20 mars soutenu par les États-Unis.

« Aujourd'hui, le peuple haïtien célèbre la fin de l'exil et des coups d'État et nous devons passer en toute quiétude de l'exclusion sociale vers l'inclusion sociale », a déclaré Aristide, se référant au sanglant coup d'État de 2004 soutenu par les États-Unis, la deuxième fois qu'il a été chassé du pouvoir après avoir été élu avec d'énormes majorités populaires.

Le retour d'Aristide arrive à un tournant décisif dans l'histoire du pays. Soutenue par une force d'occupation militaire de l'ONU forte de 14 000 soldats sous le nom de la MINUSTAH, et une aide internationale massive après le tremblement de terre de janvier 2010, l'infime élite de droite d'Haïti est devenue plus forte, économiquement et politiquement, qu'à aucun autre moment au cours des 25 dernières années.

Cela a été souligné de façon spectaculaire par le retour de l'ancien dictateur Jean-Claude « Baby Doc » Duvalier de France plus tôt cette année et un processus électoral frauduleux qui a ouvertement empêché le parti politique le plus populaire d'Haïti- Fanmi Lavalas d'Aristide- de participer et a mis de l'avant deux candidats de droite [Michel « Sweet Micky »Martelly, 50 ans, un musicien populaire konpa, qui affronte Mirlande Manigat, 70 ans, l'épouse d'un ancien président de droite.] [...]

« La communauté internationale impose sa volonté, en utilisant les armes des troupes de l'ONU, afin d'imposer au peuple haïtien deux candidats très à droite composés d'éléments duvaliéristes », a souligné Pierre Labossière du Comité d'action Haïti basé à San Francisco.

Selon de nombreux militants à la base, le retour d'Aristide qui menace le mouvement néo-duvaliériste renaissant et représente une victoire pour le mouvement populaire, change la donne politique.

L'étendue de l'influence d'Aristide est claire selon les notes diplomatiques récemment publiées sur Wikileaks.

Une note diplomatique en date de juin 2005 provenant du Secrétariat d'État décrit les gouvernements américain et brésilien se mettant d'accord pour « que tous les efforts soient faits pour empêcher Aristide de retourner en Haïti ou d'influencer le processus politique ». Dans une autre note diplomatique publiée en 2005, les diplomates américains et français ont menacé d'empêcher l'Afrique du Sud de siéger au Conseil de sécurité de l'ONU à moins que le président sud-africain Thabo Mbeki réussisse à maintenir Aristide en exil.

Les autorités françaises ont dit que le retour d'Aristide serait « catastrophique » et ont même comploté pour empêcher Aristide de retourner en Haïti par avion d'Afrique du Sud.

« Il y a eu un vide politique à tous les niveaux, depuis l'absence d'Aristide et surtout depuis le 12 janvier [date du tremblement de terre de 2010] », a déclaré Yves-Louis Pierre, chef du bureau à Port-au-Prince de Haïti Liberté, un journal hebdomadaire de gauche. « La seule présence d'Aristide agira comme un sérum. Elle permettra de revitaliser le mouvement populaire et de lutter contre l'occupation et le néo-libéralisme. »

« Aristide ne peut pas physiquement mener la lutte contre la MINUSTAH. Mais au moins nous aurons quelqu'un qui peut parler pour nous », a déclaré Basil Gilene, âgé de 38 ans, debout devant huit soldats brésiliens lourdement armés à Bel Air, l'un des quartiers populaires de Port-au-Prince. « L'argent qu'ils dépensent pour le gâchis qu'ils appellent des élections aurait été mieux dépensé pour des logements pour les personnes vivant dans des tentes sur le Champ-de-Mars [dans le centre de Port-au-Prince] ou pour reconstruire leurs maisons dans [le quartier durement touché de] Fort National. Mais au lieu de cela, nous voyons l'argent dépensé pour des élections inutiles. »

Alors que de nombreux militants de la base accueillent le retour d'Aristide, d'autres soulignent que la politique électorale et une emphase placée sur le leadership individuel ont de sérieuses limites.

En dehors de sa clinique de santé du quartier grouillant de Carrefour Feuille, au milieu des décombres du séisme, des jeunes adolescents arborant des T-shirts pro-Aristide « Bienvenue », et des femmes qui vendent au marché de l'aide alimentaire américaine AID, l'activiste pour la santé communautaire Rosy Auguste prend note des difficultés et des erreurs que le mouvement populaire et démocratique a faites au cours des 25 dernières années.

Les dirigeants des organisations populaires ont été contraints de déménager à l'étranger, les groupes populaires n'ont pas pu éduquer les jeunes générations sur les horreurs du duvaliérisme, et le rôle dominant des acteurs internationaux dans la société haïtienne se poursuit sans relâche, dit Auguste.

« Il est certain que les grandes puissances font le poids dans le pays et que cela n'a pas commencé le 12 janvier avec l'augmentation considérable d'ONG dans le pays », observe Auguste. « Ce qui va changer cette réalité d'Haïti, et le rôle international, c'est la mobilisation dans les quartiers et des organisations populaires pour construire un État haïtien plus fort et plus responsable. »

Cependant ce qui va suivre semble assuré : le retour d'Aristide va injecter une nouvelle énergie dans de nombreuses sections des mouvements populaires et démocratiques, dont les partisans ont commencé à désespérer que leur symbole d'inspiration ne revienne jamais.

« Nous, les masses populaires, depuis le [tremblement de terre] [du] 12 janvier, nous n'avons jamais pu trouver quelqu'un qui peut nous sortir des tentes dans lesquelles nous sommes confinées », a déclaré Guillaume Joseph, âgé de 29 ans, debout à un coin de rue devant un bâtiment non excavé qui s'est effondré lors du tremblement de terre. « Quand vous voyez la misère dans laquelle le peuple vit, le problème que nous avons est que nous avons besoin d'un dirigeant, et c'est Aristide. Les élections sont un non-sens, qu'il s'agisse de Martelly ou Manigat, ils sont tous les deux à la fois des putschistes. »

(Traduction: LML)

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Les Haïtiens boycottent le second tour
entre les néo-duvaliéristes

Lors du deuxième tour de l'élection présidentielle du 20 mars en Haïti, la majorité des 4,7 millions d'électeurs en Haïti ont évité de choisir entre un vulgaire musicien kompa pro-coup d'État, Michel « Sweet Micky » Martelly et une imposante ancienne première dame, Mirlande Manigat, pour président. Les deux candidats partagent une passé (appuyer les coups d'État de 1991 et 2004 contre Aristide) et des programmes de la droite (fait révélateur, la réactivation de l'armée haïtienne qu'Aristide a démobilisé en 1995).

La plupart des bureaux de vote ont enregistré un faible taux de participation. Toutes les lignes d'attente de voteurs observées autour de la capitale, Port-au-Prince et sa banlieue jonchée de tentes ont été dues à des retards administratifs et des irrégularités (qui ont été généralisées), y compris un manque de bulletins de vote, d'agents électoraux ou le marquage des doigts à l'encre. Un bureau de vote s'est fait livrer des bulletins de vote pour une élection au Sénat de 2009. Certains bureaux ont ouvert avec quatre heures de retard.

Notre échantillon du vote final comptabilisé dans quatre bureaux de scrutin (chacun composé de plusieurs « bureaux de vote ») à Cité Soleil, Delmas et Lalue a révélé que seulement 17,7 % des électeurs inscrits sont allés voter. Ce taux de participation est largement inférieur au taux de 23 % observé lors du premier tour du 28 novembre entâchées d'irrégularités, ce qui est un record pour Haïti et toute l'Amérique latine, depuis que l'on a commencé il y a 60 ans à conserver de telles données.

Un observateur du scrutin de l'OÉA a déclaré que la participation à l'Arcahaie et Cabaret, deux villes rurales au nord de la capitale, n'ont été que d'environ 25 %. Les échantillons aléatoires ont montré que Martelly a devancé Manigat par environ trois contre un. Les élections ont eu lieu malgré le fait que le Conseil électoral provisoire (CÉP) n'a jamais voté pour autoriser un deuxième tour. Cette illégalité a été « une de nos préoccupations », a déclaré à Haïti liberté et Democracy Now ! le chef de l'équipe d'observateurs de l'OÉA/CARICOM, Colin Granderson, le soir avant les élections. Cette « préoccupation » face à la loi n'a tout de même pas empêché la tenue de l'élection.

Lors d'une conférence de presse du 21 mars, Granderson a reconnu le faible taux de participation, en admettant que les « chiffres définitifs ont été un peu décevants ». La CÉP n'annoncera pas les résultats préliminaires avant le 31 mars ; le décompte final sera publié le 16 avril.

Le retour d'Aristide

Le 18 mars, à 9 heures dix du matin, Aristide a atterri en Haïti, suite à un exil de sept ans en Afrique du Sud, à bord d'un avion du gouvernement de ce pays. Il a rencontré d'abord sur le tarmac des dizaines de journalistes qui ont joué du coude, puis accueilli lors son trajet de 4 km en voiture vers son domicile à Tabarre par des dizaines de milliers d'Haïtiens, qui se sont précipités vers l'aéroport dès la nouvelle de son arrivée - précédée par de nombreuses fausses alarmes - qui s'est répandue comme une traînée de poudre à travers la région de la capitale.

Lors de son discours d'arrivée, Aristide n'a pas critiqué directement les élections illégales, que les gouvernements américain et français (qui ont dirigé le putsch de 2004 contre lui) ont craint, les obligeant à travailler fort pour empécher son retour. (En dépit de crises au Japon et au Moyen-Orient, le président Barack Obama a trouvé le temps de faire deux appels téléphoniques à son homologue sud-africain Jacob Zuma, dans une tentative infructueuse d'avoir le vol qu'a effectué Aristide annulé.) Au lieu de cela, Aristide a simplement fait observer que « le problème est l'exclusion, la solution est l'inclusion ». Le CEP a arbitrairement interdit au Fanmi Lavalas d'Aristide de participer à l'élection de novembre 2009, deux mois avant le séisme du 12 janvier.

« L'exclusion de la Famille Lavalas, c'est l'exclusion de la majorité », a continué Aristide en créole. « L'exclusion de la majorité est exactement comme couper la branche sur laquelle nous sommes tous assis. »


L'ancien président haïtien Jean-Bertrand Aristide arrive à Port-au-Prince le 18 mars 2011. (Haïti Progrès, Mediahacker)

Le peuple haïtien a compris très clairement le message, bien que beaucoup de jeunes qui ont afflué dans la cour arrière de chez Aristide, escaladant les murs de la propriété et grimpant sur le toit de la maison partiellement réparé ont proclamé qu'ils voteront « tet kale », une référence à la tête chauve de Martelly. Toutefois, d'autres dans la foule géante ont souvent interrompu en disant : « Il n'y a pas eu de premier tour, donc il ne peut y avoir de second tour », un slogan de boycott imaginé par les organisations à la base de Lavalas et adopté par 10 des 17 autres candidats à la présidentielle qui ont été forcé d'abandonner.

« Très peu de participants à cette sélection d'aujourd'hui », a déclaré Wilson St Val, un ancien membre de l'unité de la sécurité présidentielle d'Aristide, debout devant un bureau de vote à Cité Soleil gardé le jour du scrutin par des troupes d'occupation de l'ONU et des chars. (Les Haïtiens qui boycottent préfèrent « la sélection » à « l'élection ».)

« Il ya une participation minimale dans tous les quartiers populaires parce qu'ils sont des bastions du Lavalas », a-t-il dit. « Les étrangers ont cru qu'Aristide va perturber la mascarade, mais il ne l'a pas fait. Lui et nous les laissons faire leur chose, mais nous sommes toujours là, à surveiller. »

Martelly a séduit une partie de la base d'Aristide parmi les pauvres en milieu urbain avec ses prétentions parfois populistes, parfois nationalistes, un personnage de la scène du spectacle irrévérencieux et bien financé, une campagne orchestrée de manière professionnelle, qui a atteint son paroxysme lord d'un concert animé par des vedettes (y compris Wyclef Jean et Prad du groupe des Fugees) sur le Champ-de-Mars, avec des confettis, des machines à fumée, des feux d'artifice et un système sonore à vous faire vibrer . Si cela ne suffit pas, Martelly a aussi emprunté un truc à François « Papa Doc » Duvalier, le dictateur astucieux qui a remporté l'élection de 1957, puis un référendum truqué de 1964 où il s'est proclamé « président à vie » jusqu'à sa mort en 1971. Pour consolider son pouvoir impitoyable, Duvalier a formé des volontaires pour la sécurité nationale (VSN), plus communément appelé les Tontons Macoutes. Chaque Macoute a reçu une carte qui lui a offert de nombreux privilèges, comme des marchandises provenant de n'importe quel magasin dans lequel il entre, le droit au sexe sous la contrainte, et la crainte et le respect de la population en général.

Ce système, qui a hissé le plus pauvre diable d'un statut de faible à élevé, a peut-être inspiré une variante du 21e siècle. Pour 30 $, avant les élections, les électeurs potentiels ont pu se joindre à la Base de Michel Joseph Martelly (BMJM)) et investir dans une carte de membre en plastique rose, avec une photo, qui promet de nombreux avantages (comme un emploi, par exemple) lorsque l'administration Martelly sera au pouvoir. Ce geste assure la participation des électeurs qui ont payé d'avance et un esprit de corps parmi les fidèles. [...]

Lorsque Martelly est venu voter à Pétionville le jour du scrutin, cela a brièvement ressemblé à une répétition de 1990, quand Aristide a été élu président. Une foule en délire s'est massée sur les trottoirs et a salué le candidat, en chantant les mêmes chansons de leurs parents il ya 20 ans, il a suffi de remplacer « Titid » par « Micky ».

Mais au-delà de la foule sur laquelle tous les appareils photo sont braqués, des centaines de personnes marchent tels des fantômes parmi les tentes dressées sur la Place Saint-Pierre, complètement indifférents à l'agitation 25 mètres plus loin. Ce n'est certainement pas 1990. Aristide a résumé la situation en accordant à Amy Goodman et Sharif Abdel Kouddous de Democracy Now ! une entrevue à son domicile quelques heures seulement après son retour. Il a parlé des similitudes entre 1990 et l'effusion de son retour et de « partager l'amour avec les gens, de les aimer ».

Mais, a-t-il poursuivi, « ils sont si intelligents, si vous simulez, prétendant que vous les aimez en utilisant de belles paroles, ils le sentent, ils comprennent ».

(Traduction: LML)

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Bulletin du 4 avril 2011 • Retour à l'index • Écrivez à: redaction@cpcml.ca