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Le retour de Duvalier en Haïti
Le dictateur-playboy mis au rancart
est rappelé au service
- Kim Ives, Haïti Liberté, le
19 janvier 2011
La grande question que se posent les Haïtiens
est : qui est derrière l'arrivée surprise le
16 janvier à bord d'un vol
d'Air France de Paris de Jean-Claude « Baby Doc »
Duvalier en Haïti avec un passeport haïtien
périmé ? « Je suis
venu ici pour voir comment je peux aider mon pays », a-t-il
annoncé à la sortie de l'avion.
Ouais, c'est ça. Il est inconcevable que Baby
Doc, 59 ans, soit de retour au pays où il y a des
poursuites pénales
latentes contre lui sans savoir que certains étrangers puissants
le protègent.
Le 18 janvier, avec des dizaines de policiers
haïtiens de l'équipe SWAT à l'extérieur et un
hélicoptère en vol
stationnaire au-dessus, le procureur du gouvernement haïtien,
Aristidas Auguste, et le commissaire enquêteur, Gabriel Ambroise,
ont
rencontré Duvalier pendant environ une heure dans sa suite au
chic Hôtel Karibe à Pétionville et l'ont ensuite
amené menotté à leurs
bureaux du centre-ville pour un plus long interrogatoire, avant de lui
permettre de retourner à son hôtel.
Ambroise va maintenant examiner la preuve que les
sources disent être solide et massive, que Duvalier, son
ex-épouse Michelle
Bennett et d'autres complices ont détourné plus de 300
millions $ (et selon certains chefs d'accusation près du
triple de ce
montant) au cours de son règne de 1971 à 1986 .
Toutefois, les ruminations du juge Ambroise peuvent se
prolonger aussi longtemps que trois mois, ce qui donne à toute
cette
histoire un air de « grimas », comme on dit en
créole, un spectacle pour sauver la face. Duvalier aurait
dû être immédiatement
arrêté à l'aéroport, disent la plupart des
Haïtiens. Au lieu de cela, il a été escorté
à son hôtel par la police haïtienne et les
troupes d'occupation des Nations unies.
« Habituellement, en Haïti, un voleur
est jeté dans la boîte arrière d'une camionnette et
transporté ainsi vers une cellule
puante en attendant son procès, qui peut durer quelques
années ou l'éternité », ironise
l'auteur et journaliste Amy Wilentz sur Twitter. Duvalier va
attendre son improbable mise
en accusation en mangeant des conques grillées au Karibe.
Il a ce luxe, car il a sûrement reçu,
même s'ils ne sont pas officiels, un clin d'oeil et un signe de
tête des secteurs
gouvernementaux puissants, soit des États-Unis et/ou de la
France, les deux pays qui ont aidé à maintenir son
régime avec l'aide
économique et militaire. Les États-Unis ont aussi
transporté Duvalier hors d'Haïti, le 7 février
1986, à bord d'un C-130 chargé de
ses voitures de sport et ses motos et les fourrures de sa femme, tandis
que la France l'a accueilli pour son exil doré en le
protégeant
depuis contre toutes poursuites.
L'avocat de Duvalier est Gervais Charles qui est
à la tête du Barreau haïtien. Il a fait cette
affirmation invraisemblable
selon laquelle les dossiers se rapportant aux accusations
portées contre Duvalier ont toutes été
détruites dans le tremblement de terre
et que, de toute façon, le délai de prescription pour le
procès d'escroquerie, entrepris par plusieurs gouvernements
contre Duvalier
depuis 1986, est épuisé.
Mais Brian Concannon de l'Institut pour la Justice et
la Démocratie en Haïti (IJDH) dit que c'est peu probable.
« Le délai
de prescription pour des délits financiers est quelque chose
comme cinq ans après la dernière instance de
l'enquête par un juge dans la
cause », a-
t-il dit, notant qu'« une ordonnance en date
du 3 juillet 2009 de la Première Cour de droit public
de la Cour
fédérale de la Suisse a déclaré que le
gouvernement haïtien l'a informée de la procédure
pénale dirigée contre Duvalier aussi récemment
que juin 2008 ».
Le 17 janvier, l'IJDH avec le Bureau des avocats
internationaux (BAI) à Port-au-Prince ont publié une
déclaration
exhortant le gouvernement haïtien « à se
conformer à la loi haïtienne » en arrêtant
Duvalier pour détournement de fonds sur la
base des décisions et enquêtes menées en Haïti
et aux États-Unis. La déclaration souligne
également « les violations par Duvalier
des droits humains, y compris la torture et les disparitions
d'opposants politiques à la prison de Fort-Dimanche et d'autres
crimes
commis par des organisations sous son contrôle, y compris les
forces armées d'Haïti et les volontaires pour la
sécurité nationale
(tontons macoutes). M. Duvalier n'est pas protégé contre
les poursuites par tous les statuts de prescription » de ces
violations
parce qu'elles sont des « crimes contre l'humanité,
qui sont imprescriptibles en vertu du droit international ».
Pendant ce temps, les anciens prisonniers politiques et
d'autres victimes comme l'entraîneur de jeunes sportifs, Bobby
Duval,
et l'ancienne journaliste Michelle Montas (les fiers-à-bras de
Duvalier ont détruit en 1980 la station de radio de son
époux) ont
exprimé leur indignation que Duvalier soit en Haïti, sans
être immédiatement arrêté et ont promis des
poursuites.
Le scénario standard qui est
répété aujourd'hui, c'est que Baby Doc a
hérité en 1971 de la dictature répressive de
François « Papa Doc » Duvalier et il a
continué jusqu'à ce que le peuple haïtien se soit
levé et l'ait chassé du pays
15 ans plus tard. Bien sûr, l'histoire est beaucoup plus
compliquée que cela et, entre les régimes du père
et du fils Duvalier, il
existe des différences importantes. Une analyse de cela peut
nous aider à déchiffrer ou tout au moins d'établir
une hypothèse au sujet
de ce qui se cache derrière le soudain retour de Duvalier.
Tout au long de la plupart de ses
207 années, Haïti a eu deux classes dirigeantes :
le grandon, la grande classe des
propriétaires terriens d'Haïti et la bourgeoisie
compradore, une classe de marchands d'import-export située dans
les villes côtières,
surtout la capitale, Port-au-Prince. Ces deux groupes au pouvoir se
sont menés dans la capitale une âpre rivalité pour
le pouvoir
politique dont le contrôle décide de qui aura le dessus
sur l'autre. Cette rivalité explique pourquoi l'histoire
d'Haïti est marquée
par au moins 32 coups d'État. Le grandon a souvent
organisé des milices rurales qui ont chassé les
présidents bourgeois de la
capitale et la bourgeoisie a souvent évincé le
président grandon à l'aide de l'armée
cantonnée dans les villes.
Papa Doc, un ancien médecin de campagne qui est
arrivé au pouvoir en 1957 dans une élection
parrainée par les militaires,
a été un représentant classique du grandon qui
extrait la plus-value des paysans à travers une forme de
métayage semi-féodal appelé le
système des deux moitiés ou de mwatye. Le
grandon archi-réactionnaire a souvent été hostile
à l'empiétement des capitalistes
étrangers qui ont cherché à leur tour de
transformer les paysans métayers en ouvriers travaillant
à des salaires de famine. Cela a créé
des contradictions entre Papa Doc et les représentants de
Washington mais ils ont eu besoin de lui comme un rempart contre la
propagation du communisme provenant d'un Cuba révolutionnaire,
situé à seulement 100 km à l'ouest à
travers le Détroit des alizés.
Pour compenser l'influence de la bourgeoisie et de
Washington sur l'armée haïtienne, François Duvalier,
un élève de Machiavel,
a établi sa propre milice, les infâmes tontons macoutes.
Leur règne de violence et de terreur est légendaire,
immortalisé dans le roman
de Graham Greene Les Comédiens et l'exposé de
Bernard Diederich et Al Burt sur Papa Doc : La
vérité sur Haïti
aujourd'hui.
Durant les administrations Kennedy et Johnson,
l'aîné des Duvalier a utilisé les macoutes pour
repousser plusieurs invasions
parrainées par Washington (afin de le balancer). Mais il y a eu
un changement de cap en 1969 lorsque Papa Doc a reçu
l'envoyé du
président Nixon, Nelson Rockefeller. Peu de temps après,
des usines américaines d'assemblage utilisant la main d'oeuvre
bon marché ont
commencé à s'installer en Haïti.
Lorsque Papa Doc est mort de causes naturelles en 1971,
il a passé à Baby Doc âgé de 19 ans le
titre de « président à
vie » (gagné lors d'un référendum de
1964 durant lequel quelque 2,8 millions de personnes ont
voté pour et seulement
3234 contre) et le secteur des ateliers de pressurage a
commencé à décoller.
Jean-Claude est allé aux meilleures
écoles d'Haïti avec les enfants de la bourgeoisie,
développant un goût pour les femmes
frivoles, les voitures rapides et une réputation moins brutale.
Il a commencé à offrir une
« réforme » duvaliériste,
appelée
« Jean-Claudisme » en réponse à
l'appel de l'administration Carter pour les « droits de
l'homme » en Amérique
latine.
La croisade de Carter a été en fait le
début d'un changement de politique des États-Unis qui ne
s'associent plus aux dictateurs
corrompus comme Duvalier mais présentent une façade de
démocratie qui est soutenue par ce qu'on appelle des forces
multinationales de
paix. La pression pour réformer la dictature des Duvalier ne
s'arrête pas avec l'élection de Reagan en 1980, ce que la
vieille garde
duvaliériste a espéré. Cette
année-là, Jean-Claude a sévi contre les
journalistes, exilant beaucoup d'entre eux. Il a également
épousé
la princesse Michelle Bennett, un archétype de la bourgeoisie.
Ce mariage a engendré un nouveau rejeton affreux, une sorte de
bourgeoisie macoutisée, que le monde connaîtra mieux
durant les coups d'État de 1991 et 2004 contre le
président Jean-
Bertrand Aristide.
En même temps, la bourgeoisie compradore a
été transformée en une variante associée
à l'industrie d'assemblage, caractérisée
par le « Jean-Claudiste » et par les familles qui
ont soutenu les coups d'État telles que les Apaid, Boulose,
Brandt et
Mev.
Washington est devenu irrité lorsque Jean-Claude
et son équipe ont écumé des millions de dollars
d'aide au développement vers
des comptes bancaires suisses, de l'argent qui était
dédiée à la construction de meilleures routes,
réseaux d'aqueduc et réseaux
électriques pour servir l'expansion des ateliers
américains clandestins et d'autres investissements
étrangers. Même le Pape s'est rendu
en Haïti en 1983 et a averti que « les choses
doivent changer ici ».
Enfin, en 1986, les États-Unis ont
décidé de se débarrasser de Jean-Claude,
espérant qu'ils peuvent facilement installer une
marionnette lors des élections d'après-Duvalier.
Parmi les militants de la démocratie luttant
pour des changements il y a un quart de siècle , il y a
René Préval, désormais le
président d'Haïti. Comme l'homme d'affaires et militant
Antoine Izméry et le journaliste à la radio Jean
Dominique, Préval provient de
« la bourgeoisie éclairée »
d'Haïti, qui a été inspirée par les luttes
anti-impérialistes des années 1960 et 1970 et rêve
d'une société démocratique en Haïti.
Préval avec Izméry sont les deux qui ont poussé
Aristide, un ancien prêtre de paroisse, dans
l'arène électorale pour la présidence en 1990
contre le candidat néo-libéral pro-américain et
ancien économiste de la Banque mondiale,
Marc Bazin.
Six ans plus tard, Préval lui-même a
été président d'Haïti, grâce aux
retombées d'Aristide. Mais au cours des 15 dernières
années, il s'est compromis de façon
répétée avec l'empire des États-Unis qu'il
avait promis de combattre, s'inclinant à leurs demandes
que Haïti privatise ses entreprises d'État, abaisse ses
barrières tarifaires et permette aux avions et navires
militaires américains
d'entrer dans l'espace aérien et les eaux haïtiennes chaque
fois que cela leur plaît.
Préval a été progressivement
transformé en bouc émissaire de Washington, souvent
heureux, mais parfois à contrecoeur, de se
plier à leurs demandes, du moins jusqu'à présent.
Washington et Préval sont actuellement en
désaccord sur les conséquences désastreuses des
élections du 28 novembre dont le
Conseil électoral provisoire d'Haïti soutient qu'elles
doivent se poursuivre lors d'un second tour entre la candidate
néo-duvaliériste
et ancienne première Dame, Manigat Mirlande, qui soi-disant est
arrivée en tête, et Jude Célestin, le candidat du
parti de l'unité de
René Préval.
Mais l'Organisation des États américains
(OÉA), agissant pour le compte de Washington, a publié un
rapport qui ordonne à Préval
de changer le candidat de deuxième place pour l'ancien musicien konpa
et néo-duvaliériste Michel « Sweet
Mickey »
Martelly. « Il n'y a rien à négocier dans le
rapport [de l'OÉA] », a déclaré
l'ambassadeur américain en Haïti, Kenneth Merten.
Mais Préval lui oppose une résistance. Et c'est là
que Duvalier, son vieil ennemi, entre en jeu.
Manigat et Martelly sont essentiellement les visages
vieux et jeunes de la résurgence duvaliériste dont Baby
Doc est le symbole
vivant. Célestin n'est pas si différent : il a
été escorté, après tout, pour
s'enrôler comme candidat par Rony Gilot, un compère
infâme duvaliériste qui aujourd'hui escorte Baby Doc
à travers Haïti. Mais Célestin est suspect parce que
« les sources au sein du
gouvernement américain savent que Préval a
récemment demandé 25 millions $ de
[président vénézuélien Hugo] Chávez
pour
financer la campagne [de Célestin] pour le second
tour », se plaint Roger Noriega de l'American Enterprise
Institute, qui, en tant
que secrétaire d'État adjoint auprès du
président George W. Bush pour les affaires de
l'hémisphère occidental, a été un
architecte du
putsch de 2004 contre Aristide.
Également parmi ceux qui escortent actuellement
l'ancien dictateur, il y a Jodel Chamblain, l'ancien numéro
2 des
escadrons de la mort du FRAPH lors du premier coup contre Aristide et
un chef de file des « rebelles » qui ont
terrorisé le
nord et le centre d'Haïti lors du deuxième coup
d'État contre Aristide.
Donc, nous avons bouclé la boucle. Pour la
première fois en 20 ans, l'alliance bourgeoisie-grandon, avec
les États-Unis et la
France, ont la possibilité d'installer une de leurs marionnettes
préférées par le biais d'une élection
manifestement frauduleuse,
plutôt que par un coup d'État. C'est sans doute pourquoi
Duvalier est maintenant en Haïti.

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