Le retour de Duvalier en Haïti

Le dictateur-playboy mis au rancart
est rappelé au service


La grande question que se posent les Haïtiens est : qui est derrière l'arrivée surprise le 16 janvier à bord d'un vol d'Air France de Paris de Jean-Claude « Baby Doc » Duvalier en Haïti avec un passeport haïtien périmé ? « Je suis venu ici pour voir comment je peux aider mon pays », a-t-il annoncé à la sortie de l'avion.

Ouais, c'est ça. Il est inconcevable que Baby Doc, 59 ans, soit de retour au pays où il y a des poursuites pénales latentes contre lui sans savoir que certains étrangers puissants le protègent.

Le 18 janvier, avec des dizaines de policiers haïtiens de l'équipe SWAT à l'extérieur et un hélicoptère en vol stationnaire au-dessus, le procureur du gouvernement haïtien, Aristidas Auguste, et le commissaire enquêteur, Gabriel Ambroise, ont rencontré Duvalier pendant environ une heure dans sa suite au chic Hôtel Karibe à Pétionville et l'ont ensuite amené menotté à leurs bureaux du centre-ville pour un plus long interrogatoire, avant de lui permettre de retourner à son hôtel.

Ambroise va maintenant examiner la preuve que les sources disent être solide et massive, que Duvalier, son ex-épouse Michelle Bennett et d'autres complices ont détourné plus de 300 millions $ (et selon certains chefs d'accusation près du triple de ce montant) au cours de son règne de 1971 à 1986 .

Toutefois, les ruminations du juge Ambroise peuvent se prolonger aussi longtemps que trois mois, ce qui donne à toute cette histoire un air de « grimas », comme on dit en créole, un spectacle pour sauver la face. Duvalier aurait dû être immédiatement arrêté à l'aéroport, disent la plupart des Haïtiens. Au lieu de cela, il a été escorté à son hôtel par la police haïtienne et les troupes d'occupation des Nations unies.

« Habituellement, en Haïti, un voleur est jeté dans la boîte arrière d'une camionnette et transporté ainsi vers une cellule puante en attendant son procès, qui peut durer quelques années ou l'éternité », ironise l'auteur et journaliste Amy Wilentz sur Twitter. Duvalier va attendre son improbable mise en accusation en mangeant des conques grillées au Karibe.

Il a ce luxe, car il a sûrement reçu, même s'ils ne sont pas officiels, un clin d'oeil et un signe de tête des secteurs gouvernementaux puissants, soit des États-Unis et/ou de la France, les deux pays qui ont aidé à maintenir son régime avec l'aide économique et militaire. Les États-Unis ont aussi transporté Duvalier hors d'Haïti, le 7 février 1986, à bord d'un C-130 chargé de ses voitures de sport et ses motos et les fourrures de sa femme, tandis que la France l'a accueilli pour son exil doré en le protégeant depuis contre toutes poursuites.

L'avocat de Duvalier est Gervais Charles qui est à la tête du Barreau haïtien. Il a fait cette affirmation invraisemblable selon laquelle les dossiers se rapportant aux accusations portées contre Duvalier ont toutes été détruites dans le tremblement de terre et que, de toute façon, le délai de prescription pour le procès d'escroquerie, entrepris par plusieurs gouvernements contre Duvalier depuis 1986, est épuisé.

Mais Brian Concannon de l'Institut pour la Justice et la Démocratie en Haïti (IJDH) dit que c'est peu probable. « Le délai de prescription pour des délits financiers est quelque chose comme cinq ans après la dernière instance de l'enquête par un juge dans la cause », a-

t-il dit, notant qu'« une ordonnance en date du 3 juillet 2009 de la Première Cour de droit public de la Cour fédérale de la Suisse a déclaré que le gouvernement haïtien l'a informée de la procédure pénale dirigée contre Duvalier aussi récemment que juin 2008 ».

Le 17 janvier, l'IJDH avec le Bureau des avocats internationaux (BAI) à Port-au-Prince ont publié une déclaration exhortant le gouvernement haïtien « à se conformer à la loi haïtienne » en arrêtant Duvalier pour détournement de fonds sur la base des décisions et enquêtes menées en Haïti et aux États-Unis. La déclaration souligne également « les violations par Duvalier des droits humains, y compris la torture et les disparitions d'opposants politiques à la prison de Fort-Dimanche et d'autres crimes commis par des organisations sous son contrôle, y compris les forces armées d'Haïti et les volontaires pour la sécurité nationale (tontons macoutes). M. Duvalier n'est pas protégé contre les poursuites par tous les statuts de prescription » de ces violations parce qu'elles sont des « crimes contre l'humanité, qui sont imprescriptibles en vertu du droit international ».

Pendant ce temps, les anciens prisonniers politiques et d'autres victimes comme l'entraîneur de jeunes sportifs, Bobby Duval, et l'ancienne journaliste Michelle Montas (les fiers-à-bras de Duvalier ont détruit en 1980 la station de radio de son époux) ont exprimé leur indignation que Duvalier soit en Haïti, sans être immédiatement arrêté et ont promis des poursuites.

Le scénario standard qui est répété aujourd'hui, c'est que Baby Doc a hérité en 1971 de la dictature répressive de François « Papa Doc » Duvalier et il a continué jusqu'à ce que le peuple haïtien se soit levé et l'ait chassé du pays 15 ans plus tard. Bien sûr, l'histoire est beaucoup plus compliquée que cela et, entre les régimes du père et du fils Duvalier, il existe des différences importantes. Une analyse de cela peut nous aider à déchiffrer ou tout au moins d'établir une hypothèse au sujet de ce qui se cache derrière le soudain retour de Duvalier.

Tout au long de la plupart de ses 207 années, Haïti a eu deux classes dirigeantes : le grandon, la grande classe des propriétaires terriens d'Haïti et la bourgeoisie compradore, une classe de marchands d'import-export située dans les villes côtières, surtout la capitale, Port-au-Prince. Ces deux groupes au pouvoir se sont menés dans la capitale une âpre rivalité pour le pouvoir politique dont le contrôle décide de qui aura le dessus sur l'autre. Cette rivalité explique pourquoi l'histoire d'Haïti est marquée par au moins 32 coups d'État. Le grandon a souvent organisé des milices rurales qui ont chassé les présidents bourgeois de la capitale et la bourgeoisie a souvent évincé le président grandon à l'aide de l'armée cantonnée dans les villes.

Papa Doc, un ancien médecin de campagne qui est arrivé au pouvoir en 1957 dans une élection parrainée par les militaires, a été un représentant classique du grandon qui extrait la plus-value des paysans à travers une forme de métayage semi-féodal appelé le système des deux moitiés ou de mwatye. Le grandon archi-réactionnaire a souvent été hostile à l'empiétement des capitalistes étrangers qui ont cherché à leur tour de transformer les paysans métayers en ouvriers travaillant à des salaires de famine. Cela a créé des contradictions entre Papa Doc et les représentants de Washington mais ils ont eu besoin de lui comme un rempart contre la propagation du communisme provenant d'un Cuba révolutionnaire, situé à seulement 100 km à l'ouest à travers le Détroit des alizés.

Pour compenser l'influence de la bourgeoisie et de Washington sur l'armée haïtienne, François Duvalier, un élève de Machiavel, a établi sa propre milice, les infâmes tontons macoutes. Leur règne de violence et de terreur est légendaire, immortalisé dans le roman de Graham Greene Les Comédiens et l'exposé de Bernard Diederich et Al Burt sur Papa Doc : La vérité sur Haïti aujourd'hui.

Durant les administrations Kennedy et Johnson, l'aîné des Duvalier a utilisé les macoutes pour repousser plusieurs invasions parrainées par Washington (afin de le balancer). Mais il y a eu un changement de cap en 1969 lorsque Papa Doc a reçu l'envoyé du président Nixon, Nelson Rockefeller. Peu de temps après, des usines américaines d'assemblage utilisant la main d'oeuvre bon marché ont commencé à s'installer en Haïti.

Lorsque Papa Doc est mort de causes naturelles en 1971, il a passé à Baby Doc âgé de 19 ans le titre de « président à vie » (gagné lors d'un référendum de 1964 durant lequel quelque 2,8 millions de personnes ont voté pour et seulement 3234 contre) et le secteur des ateliers de pressurage a commencé à décoller.

Jean-Claude est allé aux meilleures écoles d'Haïti avec les enfants de la bourgeoisie, développant un goût pour les femmes frivoles, les voitures rapides et une réputation moins brutale. Il a commencé à offrir une « réforme » duvaliériste, appelée « Jean-Claudisme » en réponse à l'appel de l'administration Carter pour les « droits de l'homme » en Amérique latine.

La croisade de Carter a été en fait le début d'un changement de politique des États-Unis qui ne s'associent plus aux dictateurs corrompus comme Duvalier mais présentent une façade de démocratie qui est soutenue par ce qu'on appelle des forces multinationales de paix. La pression pour réformer la dictature des Duvalier ne s'arrête pas avec l'élection de Reagan en 1980, ce que la vieille garde duvaliériste a espéré. Cette année-là, Jean-Claude a sévi contre les journalistes, exilant beaucoup d'entre eux. Il a également épousé la princesse Michelle Bennett, un archétype de la bourgeoisie. Ce mariage a engendré un nouveau rejeton affreux, une sorte de bourgeoisie macoutisée, que le monde connaîtra mieux durant les coups d'État de 1991 et 2004 contre le président Jean- Bertrand Aristide.

En même temps, la bourgeoisie compradore a été transformée en une variante associée à l'industrie d'assemblage, caractérisée par le « Jean-Claudiste » et par les familles qui ont soutenu les coups d'État telles que les Apaid, Boulose, Brandt et Mev.

Washington est devenu irrité lorsque Jean-Claude et son équipe ont écumé des millions de dollars d'aide au développement vers des comptes bancaires suisses, de l'argent qui était dédiée à la construction de meilleures routes, réseaux d'aqueduc et réseaux électriques pour servir l'expansion des ateliers américains clandestins et d'autres investissements étrangers. Même le Pape s'est rendu en Haïti en 1983 et a averti que « les choses doivent changer ici ».

Enfin, en 1986, les États-Unis ont décidé de se débarrasser de Jean-Claude, espérant qu'ils peuvent facilement installer une marionnette lors des élections d'après-Duvalier.

Parmi les militants de la démocratie luttant pour des changements il y a un quart de siècle , il y a René Préval, désormais le président d'Haïti. Comme l'homme d'affaires et militant Antoine Izméry et le journaliste à la radio Jean Dominique, Préval provient de « la bourgeoisie éclairée » d'Haïti, qui a été inspirée par les luttes anti-impérialistes des années 1960 et 1970 et rêve d'une société démocratique en Haïti. Préval avec Izméry sont les deux qui ont poussé Aristide, un ancien prêtre de paroisse, dans l'arène électorale pour la présidence en 1990 contre le candidat néo-libéral pro-américain et ancien économiste de la Banque mondiale, Marc Bazin.

Six ans plus tard, Préval lui-même a été président d'Haïti, grâce aux retombées d'Aristide. Mais au cours des 15 dernières années, il s'est compromis de façon répétée avec l'empire des États-Unis qu'il avait promis de combattre, s'inclinant à leurs demandes que Haïti privatise ses entreprises d'État, abaisse ses barrières tarifaires et permette aux avions et navires militaires américains d'entrer dans l'espace aérien et les eaux haïtiennes chaque fois que cela leur plaît.

Préval a été progressivement transformé en bouc émissaire de Washington, souvent heureux, mais parfois à contrecoeur, de se plier à leurs demandes, du moins jusqu'à présent.

Washington et Préval sont actuellement en désaccord sur les conséquences désastreuses des élections du 28 novembre dont le Conseil électoral provisoire d'Haïti soutient qu'elles doivent se poursuivre lors d'un second tour entre la candidate néo-duvaliériste et ancienne première Dame, Manigat Mirlande, qui soi-disant est arrivée en tête, et Jude Célestin, le candidat du parti de l'unité de René Préval.

Mais l'Organisation des États américains (OÉA), agissant pour le compte de Washington, a publié un rapport qui ordonne à Préval de changer le candidat de deuxième place pour l'ancien musicien konpa et néo-duvaliériste Michel « Sweet Mickey » Martelly. « Il n'y a rien à négocier dans le rapport [de l'OÉA] », a déclaré l'ambassadeur américain en Haïti, Kenneth Merten. Mais Préval lui oppose une résistance. Et c'est là que Duvalier, son vieil ennemi, entre en jeu.

Manigat et Martelly sont essentiellement les visages vieux et jeunes de la résurgence duvaliériste dont Baby Doc est le symbole vivant. Célestin n'est pas si différent : il a été escorté, après tout, pour s'enrôler comme candidat par Rony Gilot, un compère infâme duvaliériste qui aujourd'hui escorte Baby Doc à travers Haïti. Mais Célestin est suspect parce que « les sources au sein du gouvernement américain savent que Préval a récemment demandé 25 millions $ de [président vénézuélien Hugo] Chávez pour financer la campagne [de Célestin] pour le second tour », se plaint Roger Noriega de l'American Enterprise Institute, qui, en tant que secrétaire d'État adjoint auprès du président George W. Bush pour les affaires de l'hémisphère occidental, a été un architecte du putsch de 2004 contre Aristide.

Également parmi ceux qui escortent actuellement l'ancien dictateur, il y a Jodel Chamblain, l'ancien numéro 2 des escadrons de la mort du FRAPH lors du premier coup contre Aristide et un chef de file des « rebelles » qui ont terrorisé le nord et le centre d'Haïti lors du deuxième coup d'État contre Aristide.

Donc, nous avons bouclé la boucle. Pour la première fois en 20 ans, l'alliance bourgeoisie-grandon, avec les États-Unis et la France, ont la possibilité d'installer une de leurs marionnettes préférées par le biais d'une élection manifestement frauduleuse, plutôt que par un coup d'État. C'est sans doute pourquoi Duvalier est maintenant en Haïti.

(Traduit de l'anglais par Le Marxiste-Léniniste)

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