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Manifestations dans six villes du
Québec
pour une éducation publique de qualité
Les enseignants refusent le statu quo sur les
conditions d'études des élèves en
difficulté!
- Geneviève Royer, janvier 2011
-
Plusieurs centaines d'enseignantes et d'enseignants de
la Fédération autonome de l'enseignement (FAE) ainsi que
des parents ont
manifesté dans six villes du Québec le 19 janvier
dernier vers 17 h, pour de meilleures conditions d'étude
pour les élèves
handicapés ou en difficulté d'apprentissage ou
d'adaptation (EHDAA). Depuis des années les familles et les
enseignants du Québec sont
témoins de la disparition de classes spécialisées
et des services pour ces élèves. Le gouvernement, sous le
prétexte de
« normaliser » le cheminement scolaire des jeunes
EHDAA, intègre ces derniers dans des classes
régulières, sans qu'une aide
leur soit donnée, à eux ou à leurs enseignants.
Par leurs actions à Montréal, Ville
Saint-Laurent, Granby, Rosemère, Laval et Gatineau, les
enseignants et leurs alliés ont signifié
au gouvernement de Jean Charest et à sa ministre de
l'Éducation, Line Beauchamp, qu'ils ne sont pas prêts
à abandonner leurs demandes.
Lors des dernières négociations, en juin 2010, le
gouvernement n'a pas eu de réponses satisfaisantes à
donner dans le dossier des EHDAA
et des demandes des enseignants les entourant. Le syndicat et
ministère de l'Éducation ont alors convenu de le traiter
en comité
paritaire. Ce comité doit, au 1er février, soumettre ses
recommandations à la ministre Beauchamp qui, en juin 2011,
décidera de
l'organisation des services pour les élèves. Ce qui a
fait dire à Pierre Saint-Germain, président de la
FAE : « Si on
constate qu'il n'y a pas d'écoute pour nos revendications, on va
prendre d'autres mesures pour se faire entendre. »
Dans chacune des six villes où ils ont
manifesté, les enseignants ont projeté sur les murs des
édifices ce qu'ils nomment « les
pires histoires oubliées d'en haut », c'est à
dire des expériences d'enseignants confrontés aux
difficultés graves de leurs élèves
pour lesquels ils sont laissés seuls pour trouver des solutions,
et pour lesquels le gouvernement abandonne toute responsabilité,
non
par ignorance, mais par choix. Les enseignants ont aussi allumé
des lampions pour signifier leur volonté de régler leur
compte avec la
Grande Noirceur, « l'époque où la classe
ouvrière, ses filles et fils, n'avaient comme avenir que de
s'agenouiller devant le
capital ou l'Église ».
La demande d'investissement en éducation dans le
secteur des jeunes en difficulté date de longtemps. Jean
Charest, qui cherche
toujours des excuses pour détourner la partie de la richesse
sociale devant aller à l'éducation publique, choisit de
blâmer à la fois
les jeunes, les familles et le collectif des enseignants pour la crise
de financement dont il est lui-même responsable. Les enseignants
disent que l'économie socialisée du Québec a la
capacité de répondre aux besoins des élèves
et des travailleurs de l'éducation. C'est
l'autorité en place qui fait obstacle aux propositions des
enseignants et de leurs organisations pour que la jeunesse du
Québec ait
accès à un système d'éducation publique
organisé pour répondre aux besoins de tous les jeunes,
quelles que soient leurs capacités.
Comme le reste des travailleurs et du peuple, les enseignants mettent
de l'avant des solutions pour régler les problèmes
sociaux et
économiques de la nation, contre la vision déshumanisante
et centrée sur le capital de Jean Charest.
Plein appui aux enseignants du
Québec !
Pour des services de qualité aux élèves !
Arrêter de payer les
riches !
Augmentez les investissements en éducation, en santé et
dans les programmes sociaux !

Les besoins sont connus;
c'est au gouvernement à y répondre!
- Entrevue avec une enseignante en
adaptation scolaire -
LML :
Les enseignants et leurs organisations syndicales se battent sur la
question des services offerts aux
EHDAA. Pouvez-vous nous expliquer ?
Enseignante : Le terme EHDAA signifie
« élèves handicapés ou en
difficulté d'adaptation ou d'apprentissage ».
Cela désigne tous les jeunes d'âge scolaire qui
manifestent des difficultés plus marquées que les autres
à faire leur cheminement
scolaire de façon harmonieuse. Il faut préciser ici
qu'harmonieuse veut dire avoir la note de passage dans la
majorité des matières
sans autre aide que celle de l'enseignant, et sans que l'école
n'ait à prendre de sanctions de façon
régulière face au comportement de
l'élève.
Depuis la fin des années 1990, lors du consensus
social du gouvernement Bouchard, on a assisté à une
série de coupures en éducation
qui se sont traduites par des fermetures de classes
spécialisées pour les élèves en
difficulté d'apprentissage et un resserrement des
critères pour avoir accès à des écoles
spécialisées pour les jeunes en grande difficulté
au niveau de l'adaptation.
LML : Quelles ont
été les raisons évoquées ?
Enseignante : On se rappelle que le secteur
de la santé a connu le virage ambulatoire dans les années
1990. On a assisté
à ce qu'on a appelé la désinstitutionnalisation
sous le prétexte qu'une fois la personne prise en charge par les
institutions de
l'État, elle n'était plus en mesure
« d'actualiser » son potentiel et de
développer son autonomie. La même chose s'est
appliquée en éducation. Le gouvernement a dit que les
élèves en classe spécialisée se trouvaient
marginalisés de leur milieu et de ce
fait, n'avaient pas accès à un cheminement scolaire
« normalisant ». On devait donc les
intégrer en classes dites
régulières.
En fait, au lieu de s'attaquer aux problèmes et
aux besoins spécifiques de ce secteur de l'éducation,
qu'on appelle éducation
spécialisée, les différents gouvernements ont
préféré fermer ces classes ou en réduire
l'accès. Il faut noter que, selon une vision où
l'être humain coûte cher, ces classes exigent un
financement supplémentaire puisqu'elles comportent moins
d'élèves et que des
intervenants spécifiques y sont associés
(éducateur spécialisé, orthophoniste,
psychoéducateur, etc.)
LML : Quelle est
l'expérience des enseignants face à cette
intégration ?
Enseignante : En fait, on doit parler de
l'expérience des enseignants, des jeunes et de leur famille. On
se retrouve
dans une situation où des élèves en grande
difficulté sont « intégrés »
dans des classes de plus de 30 élèves alors que 30
élèves, c'est déjà trop
élevé. Ils ne perdent pas leurs difficultés parce
qu'ils sont entourés de jeunes ayant moins de problèmes
qu'eux, au contraire ! Leurs difficultés s'intensifient et
le temps d'intervention qu'ils demandent à l'enseignant en
présence a
des conséquences sur le fonctionnement du groupe. À titre
d'exemple, quand j'ai commencé à travailler dans le
domaine de l'éducation,
il était entendu qu'un élève diagnostiqué
comme ayant une difficulté spécifique d'apprentissage,
par exemple une dyslexie, bénéficiait
systématiquement d'une aide individuelle. Maintenant, en plus de
devoir prouver à nouveau le diagnostic, la famille et les
enseignants
du jeune doivent prouver la gravité du cas pour avoir droit
à un service. Les commissions scolaires doivent donc mettre une
échelle
d'importance aux handicaps avant d'accorder un service ! Les
enseignants ont l'habitude de dire qu'un élève peut
être en liste
d'attente pendant des mois pour un service, mais à chaque jour
ce même jeune est dans leur classe, laissé pratiquement
à lui-même pour faire face à ses
difficultés.
LML : La
Fédération autonome de l'enseignement (FAE) a fait
connaître l'opération « Les pires
histoires oubliées d'en haut », notamment lors des
manifestations du 19 janvier. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Enseignante : Tout d'abord, les cris
d'alarmes des enseignants concernant leur détresse face aux
besoins des élèves
auxquels ils ne peuvent répondre ne datent pas d'hier et les
solutions qu'ils mettent de l'avant non plus. Nous demandons une
réduction
du nombre d'élèves par classe pour nous permettre d'avoir
plus de temps pour guider et soutenir nos élèves. Nous
exigeons de bénéficier
du support d'autres professionnels de l'éducation pour nous
assister nous et nos élèves dans la résolution de
problème auquel on ne
peut répondre dans les conditions actuelles (handicaps physique
et mental, détresse psychologique, difficulté grave
d'apprentissage,
etc.).
Sous le gouvernement libéral, cela fait quatre
ministres de l'éducation que nous voyons passer. L'avant
dernière, Michèlle
Courchesne, s'était dite scandalisée de l'absence de
services pour des élèves ayant besoin d'aide pour
réussir leur cheminement
scolaire. Elle avait alors dit qu'elle voulait être au courant de
tous les cas semblables, comme si les enseignants en gardaient le
secret pour eux ! Bref, l'ayant prise au mot, la FAE a
demandé aux enseignants d'écrire leur expérience
quotidienne face à la
crise qu'ils et elles vivent chaque jour dans leur classe avec des
élèves nécessitant des soins et des services qui
sont absents. Cela
a mené à une série de récits d'enseignants
qu'ils ont donnés à la ministre de l'époque, et
qu'ils ont fait connaître de nouveau à la
nouvelle ministre Beauchamp, lors de leurs actions le 19 janvier
dernier. On dit « histoires oubliées d'en
haut » parce
qu'on est bien conscient que ce n'est pas la première fois qu'on
brise le silence là-dessus. C'est « oublié par
le haut »
parce que les dirigeants ne manifestent aucune volonté de
résoudre le problème en faveur des élèves
et des conditions de travail pour
leurs enseignants.
LML : Que va-t-il
se passer maintenant ?
Enseignante : Le gouvernement a
acheté du temps en disant aux enseignants qu'il réglerait
la question des EHDAA dans un
comité paritaire, et non pas à l'intérieur des
négociations qui se sont terminées en juin 2010. La
première reddition de comptes de ce
comité doit avoir lieu le 1er février et les enseignants
n'ont pas l'intention d'abandonner leurs demandes. La question des
EHDAA ne
regarde pas seulement les enseignants en éducation
spécialisée, mais tous les travailleurs de
l'éducation des écoles primaires et
secondaires, et plus largement cela regarde toute la
société. Offrir à tous les jeunes les conditions
spécifiques dont ils ont besoin
pour apprendre, c'est une question de droit et de responsabilité
sociale. Les enseignants, quant à eux, prennent leur
responsabilité
sociale en mettant de l'avant des solutions aux problèmes pour
les résoudre. Ils exigent avec raison que l'autorité en
place face de
même.

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