Le Marxiste-Léniniste

Numéro 50 - 13 mars 2010

47e anniversaire de la fondation des Internationalistes

L'oeuvre des Internationalistes et de leur fondateur, Hardial Bains, continue!

47e anniversaire de la fondation des Internationalistes
L'oeuvre des Internationalistes et de leur fondateur, Hardial Bains, continue! - Charles Boylan
Au coeur des années soixante - Hardial Bains

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47e anniversaire de la fondation des Internationalistes

L'oeuvre des Internationalistes et de leur fondateur, Hardial Bains, continue!


Hardial Bains

Samedi le 13 mars est le 47e anniversaire de la fondation des Internationalistes à l'Université de la Colombie-Britannique.

Le 13 mars 1963 est une date importante pour le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) parce que c'est lui qui a hérité de l'oeuvre des Internationalistes, un legs qui continue d'inspirer et de guider son travail de plusieurs façons décisives.

La fondation des Internationalistes parmi les étudiants de l'Université de la Colombie-Britannique eut un profond impact sur le campus.

À l'époque, les étudiants et une bonne partie des enseignants étaient la cible d'une vaste campagne de confusion sur la nature de l'impérialisme, du néocolonialisme et de la trahison du socialisme en Union soviétique et dans les démocraties populaires d'Europe de l'après-Deuxième Guerre mondiale.

C'était aussi l'époque où l'annexion des ressources naturelles et du secteur manufacturier du Canada aux États-Unis faisait un important bond en avant, avec comme conséquence le resserrement du diktat américain sur la politique intérieure et extérieure de l'État canadien.

Ce processus d'annexion, qui avait pour nom « continentalisme » à l'époque, était lié à l'agression meurtrière de l'impérialisme américain en Amérique latine et dans les Caraïbes, en Afrique et en Asie.

L'impérialisme américain était parvenu, par la subversion idéologique et culturelle et par des moyens criminels, à saper l'État soviétique et celui des anciens pays socialistes.

C'était la période de la Guerre froide et c'est dans le contexte de l'hystérie anticommuniste que se faisait la subversion de la jeunesse d'après-guerre. Quant au mouvement communiste canadien, la bourgeoisie était déjà parvenue à le subvertir durant la guerre ; il n'était plus qu'une officine de l'Union soviétique et un tremplin pour les ambitions carriéristes de quelques syndicalistes marginalisés, et il avait perdu sa pertinence auprès de la nouvelle génération.

L'offensive contre la jeunesse était particulièrement intense dans le système d'éducation, surtout au niveau universitaire. Le système d'éducation connaissait une expansion rapide pour répondre aux besoins de l'expansion de l'impérialisme américain et les portes des universités s'ouvraient, même pour les enfants des familles ouvrières.

L'agression culturelle et idéologique contre la jeunesse se fit dans une grande mesure grâce à un système de l'apprentissage par coeur, de cours stériles à contenu idéaliste et métaphysique, d'examens centrés sur l'obtention du diplôme et la carrière au service de l'impérialisme.

Cela créa un grand malaise parmi les masses de la jeunesse.

En Colombie-Britannique, la révolte de la jeunesse étudiante fut déclenchée par un événement en particulier : en octobre 1962, les navires de guerre de l'impérialisme américain, présidé par John F. Kennedy, encerclèrent Cuba et menaçaient le monde d'une guerre catastrophique si l'Union soviétique ne retirait pas ses missiles de l'île caribéenne.

Des milliers d'étudiants de l'Université de la Colombie-Britannique se rassemblèrent spontanément sur le campus pour condamner le blocus.

Hardial Bains, un des leaders de ce mouvement, avait conclu par l'analyse de la situation que ce qu'il fallait pour faire avancer le mouvement, c'était une forme permettant de générer le maximum de discussion politique parmi les étudiants et les enseignants sur ce qui se passait dans le monde.

Il en était lui-même venu à la conclusion qu'en l'absence d'un parti communiste révolutionnaire au Canada, la création d'un parti communiste était devenue une nécessité historique.

Parlant de l'insignifiance, voire de l'absence à toute fin pratique, du parti communiste, Hardial Bains a écrit :

« Une des aptitudes acquises au fil des années est l'instinct ou la conviction que nous ne devons jamais séparer notre lutte du reste de la société. Voire, nous devons être responsables envers la société et être son avant-garde. Cet instinct, cette loi qui dit qu'il ne faut jamais être détaché du peuple, sont sans doute une gravitation naturelle créée par les conditions objectives. » (Au coeur des années soixante, Hardial Bains)

C'est l'absence d'une réponse aux besoins de la société, et plus spécifiquement à ceux de la communauté universitaire où il se trouvait, qui motiva Hardial Bains à mobiliser la jeunesse étudiante pour fonder les Internationalistes.

« Notre tactique à l'époque était de faire appel au sens de discernement des jeunes, de mobiliser autour de causes justes, d'organiser et de lutter, et dans le cours des choses leur apprendre une idéologie qui offre une perspective globale, qui illumine la pratique et donne un guide à l'action. Notre but était de faire appel aux gens de telle manière à ce qu'ils fassent leurs nos points de vue. » (Ibid)

Les Internationalistes répondirent aux besoins de la société d'une façon fondamentale, c'est-à-dire en prenant résolument position contre l'impérialisme, en particulier l'impérialisme américain, contre ses agressions et ses guerres.

Les Internationalistes considéraient dès le début que la position prise face à l'impérialisme était la pierre de touche permettant de distinguer les forces révolutionnaires et progressistes des forces de l'exploitation, de l'asservissement, de la guerre et de la réaction.

Les Internationalistes entreprirent la tâche de créer les conditions nécessaires à la création d'un parti politique de type nouveau dans les conditions de l'agression de l'impérialisme américain, de son système d'éducation décadent, de son offensive contre toutes les victoires historiques du XXe siècle, y compris la pensée matérialiste et l'action révolutionnaire comme force motrice du mouvement pour répondre aux besoins de la société et lui faire faire un pas en avant.

Les Internationalistes soutinrent que la société, comme la nature, est régie par des lois objectives.

Pour changer le monde, il est nécessaire d'agir conformément à ces lois, c'est-à-dire d'analyser consciemment quelles sont les tâches historiques à accomplir pour faire avancer la société et les entreprendre en se basant sur la force sociale la plus productive et la plus révolutionnaire de la société moderne, la classe ouvrière.

En cernant la tâche cruciale, celle de bâtir le parti politique de la classe ouvrière, suivant une conception du monde scientifique et révolutionnaire, les Internationalistes créèrent le legs qui continue d'inspirer cette même nécessité aujourd'hui, celle de bâtir le parti communiste de masse qui permette à la classe ouvrière de se constituer en la nation et d'investir le peuple du pouvoir souverain.

Une étape cruciale de ce projet est de créer une opposition ouvrière aux politiques néolibérales de ce système de partis-cartels qui préside aujourd'hui à la pleine annexion du pays à l'impérialisme américain et à la destruction de son secteur manufacturier et de ses programmes sociaux.

Les Internationalistes virent la nécessité de formuler et de bâtir le rôle indépendant de la classe ouvrière, de son parti, de son idéologie marxiste-léniniste sans laquelle les paroles et les actes, aussi révolutionnaires soient-ils, ne sont que des mots creux, comme la vie l'a bien démontré dans les années 1960 et 1970.

Les Internationalistes établirent la vie interne de l'organisation sur le plan conscient, ayant très bien compris que sans établir les méthodes de travail, les rapports entre les membres et les dirigeants, la soumission de la partie au tout, il n'est pas possible de bâtir un parti de type nouveau.

En s'attaquant à ces problèmes d'organisation et en créant l'organisation guidée par la théorie, et en développant constamment cette théorie dans le cours de la lutte de classe, les Internationalistes jetèrent les fondements d'une organisation solide basée sur le principe léniniste du centralisme démocratique.

L'organisation n'était pas sclérosée, elle s'élevait au niveau requis par les tâches politiques à accomplir et reflétait le niveau où en était la lutte de classe.

L'organisation était basée sur les besoins de la société, le besoin d'ouvrir la voie au progrès. Elle fut créée spécifiquement pour répondre au besoin de la classe ouvrière d'avoir le genre de parti qui lui permette de développer son rôle dirigeant.

C'est ce que le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) a hérité des Internationalistes. Le Parti dirige aujourd'hui tous les efforts vers la réalisation de la tâche historique.

Les Internationalistes menèrent une bataille résolue contre l'indifférence envers les problèmes organisationnels et contre la tendance à faire des commentaires détachés au sujet des événements plutôt que d'organiser.

Si les Internationalistes n'avaient pas combattu résolument sur ces questions, ils n'auraient pas été en mesure de fonder le PCC(M-L) le 31 mars 1970.

C'est parce qu'il a été poursuivi sous la direction de Hardial Bains jusqu'à sa mort en août 1997 et sous la direction actuelle de Sandra L. Smith, que ce legs se manifeste aujourd'hui dans le travail du PCC(M-L) dans son objectif de devenir un parti communiste de masse de la classe ouvrière canadienne.

L'héritage le plus durable qu'ont laissé les Internationalistes est celui de la traduction des paroles en actes par une action héroïque, menée au coût de nombreux sacrifices, dirigée vers la réalisation de la tâche décisive de la période actuelle.

Aujourd'hui, cet héritage se retrouve dans tous les véritables communistes marxistes-léninistes.

Comme au moment de la fondation des Internationalistes, inspirés par leur histoire et l'oeuvre du Parti, tous les membres et cadres du Parti se consacrent à la résolution des problèmes qui se posent dans la vie réelle pour ouvrir la voie au progrès de la société et faire échec aux plans du gouvernement antisocial et antinational et de l'« opposition » non existante qui mènent le pays à la catastrophe, au nihilisme et à la guerre.

Fort des réalisations des Internationalistes, le Parti a maintenu son caractère d'avant-garde révolutionnaire à chaque tournant historique.

Aujourd'hui, le PCC(M-L) continue d'être l'avant-garde de la classe ouvrière canadienne parce qu'il a hérité des Internationalistes cette persistance à rester fidèle au mouvement à la base de la société et à le diriger vers la création d'une société nouvelle.

C'est une caractéristique permanente de l'oeuvre du PCC(M-L), qui avance en s'attaquant à ce qui fait obstacle au progrès de la société.

Aujourd'hui, 47 ans après la fondation des Internationalistes, la lutte de classe pour concentrer les efforts sur ce qui ouvrira la voie au progrès de la société demeure la tâche la plus cruciale.

Ce tranchant révolutionnaire et cette fidélité aux besoins pressants de l'heure est ce qui a attiré la jeunesse des années soixante avec sa passion et son désir de justice et c'est ce qui attire les travailleurs, les jeunes et les femmes engagés dans la lutte pour ouvrir la voie au progrès de la société aujourd'hui.

Vive l'oeuvre des Internationalistes qui se poursuit dans le travail du PCC(M-L) !
Vive notre Parti !
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

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Au coeur des années soixante
Chapitre Deux: 1963 (extrait)

C'était au début de février 1963. Une vive discussion se poursuivait à la cafétéria de l'auditorium de l'Université. Un groupe de jeunes hommes et jeunes femmes, tous reliés d'une façon ou d'une autre à l'université, donnaient libre cours à leurs sentiments. Un sujet dominait la discussion : tous, nous détestions ce qui se passait à l'université. Un jeune homme en particulier s'exprimait avec éloquence sur le sujet. Puis une étudiante de lancer : « Nous ne haïssons pas l'université, mais nous n'aimons pas ce qui s'y passe. » Les intervenants se succédèrent rapidement, tous pressés de donner leur opinion. C'était une des choses remarquables de ce temps-là : le temps passait si vite. Il y avait comme un empressement dans l'air, une rivalité entre le temps qui passait et le temps qu'il fallait pour accomplir les choses que nous voulions. Nous étions plus pressés que le temps. Nous voulions que les choses se fassent, et tout de suite.

En sortant de l'auditorium, nous fûmes éblouis par le soleil de février. Les gens qui viennent de l'extérieur aiment plaisanter à propos du climat de Vancouver : C'est un temps prévisible, disent-ils, il pleut tout le temps ! C'est vrai qu'il pleut, mais pas toujours, et le temps n'est pas aussi prévisible qu'on le croit. Les journées ensoleillées de Vancouver, surtout sur le campus de l'Université de la Colombie-Britannique, resplendissaient d'une beauté naturelle. La vue, à partir du Jardin de Roses, du détroit de Georgie, avec ses ramifications qui serpentent entre les montages aux sommets blancs et la baie Horseshoe au loin, est une image qu'on n'oublie pas, surtout quand on a le coeur jeune. Et combien de jeunes comme moi ne voulaient rien manquer en ce début de février 1963. Ils étaient persuadés qu'ils allaient tout refaire.

J'étais peu loquace à l'époque, mais le désir de tout remettre en cause, qui se voyait dans le regard de tous ces jeunes gens, m'attirait vers l'action, vers ce que nous appelions passionnément : Action pour changer le monde ! Oui, nous les millions de jeunes allions changer le monde ! Ce n'était pas une blague, surtout si vous vous rappelez les événements d'avril 1961 et d'octobre 1962 en réponse à l'attaque de Kennedy contre la révolution cubaine. C'est toute la population du campus, 11 000 étudiants si je me rappelle bien, qui semblait condamner le blocus, une manifestation si tumultueuse qu'on aurait cru la révolution tout proche.

Marchant de l'auditorium à la bibliothèque, une idée me vint à l'esprit. Pourquoi ne pas aller devant la bibliothèque parler aux étudiants, leur dire ce qui mijotait depuis quelques mois. Vous savez, en plus d'avoir le coeur et la conscience purs, les jeunes sont fougueux de nature. Il faut être prudent et savoir capter cette énergie et la canaliser pour le bien de la société. Il faut cette canalisation des énergies, cette attitude vis-à-vis des jeunes, cette compréhension et cette confiance. Mais nous étions jeunes nous-mêmes ! J'étais étudiant de deuxième cycle, donc pas beaucoup plus vieux que les autres, et j'avais le sentiment que les jeunes avaient besoin de leadership. Nous devions donc apprendre nous-mêmes à canaliser nos énergies. Il n'y avait personne d'autre.

À l'époque, il y avait plusieurs professeurs et même certains administrateurs bien intentionnés. Ils nous aidaient dans une certaine mesure, mais en général l'administration et le conseil étudiant nous étaient hostiles. Quant à l'association des professeurs, elle demeura amicale pendant quelques années, puis elle se transforma en une organisation purement administrative.

Nous devions donc faire attention à ce que nous disions et faisions. Après tout, c'était la période où les murs étaient peints du slogan : « Better Dead Than Red » (« Mieux vaut être mort qu'être rouge ») et où les membres du Club « communiste » se tenaient à l'écart des masses, en partie par peur de la persécution, en partie à cause de leur complexe de supériorité. Très étrange comme comportement pour des gens qui se considéraient les plus justes et les plus persécutés, me suis-je dit. Donnant justement l'image d'être plus morts que rouges, ils alimentaient la peur et l'anticommunisme. Ce n'était pas un véritable club communiste. Ses membres étaient plutôt des fils et filles de familles communistes qui agissaient par loyauté à la famille plutôt qu'à leur classe. C'est par loyauté familiale et par ambition carriériste qu'ils étaient communistes.

Un peu après mon arrivée au Canada, je me souviens avoir rencontré un fonctionnaire du Parti communiste sur l'île de Vancouver et lui avoir demandé comment faire pour devenir membre du Parti. Il me dit que la meilleure chose à faire était de joindre le CCF, précurseur du NPD. Je n'en crus pas mes oreilles. Cet homme était convaincu que la classe ouvrière n'accepterait jamais le communisme. Il ne faisait aucun doute dans son esprit que les travailleurs soutiendraient éternellement le capitalisme. Évidemment, s'il vivait encore aujourd'hui, après toutes ces années, il se flatterait sans doute d'avoir eu raison : les travailleurs n'ont toujours pas fait leur la cause du communisme. Pire encore, ils ont renversé le communisme. Mais , après toutes ces années, je ne me sens pas le moindrement pessimiste quant au communisme et à la perspective que les travailleurs épouseront un jour l'idéologie et la pratique du communisme.

L'idée que les communistes doivent s'excuser d'être communistes était répandue en 1963. Ce n'était pas la crainte générale d'être persécuté, une crainte fondée, mais plutôt la gangrène de la propagande anticommuniste qui pénétrait leur subconscient et qui, peu à peu, rongeait leurs convictions et les fit succomber aux tirades antistaliniennes. Évidemment, ils n'aimaient pas Staline.

Un jour, sur le traversier, je fis la connaissance d'un des gros bonnets du Club communiste par l'entremise d'une connaissance commune. Je me souviens de le voir là, debout sur le pont du bateau, un grand foulard au cou, qui m'accusait d'« antisoviétisme ». C'était à l'époque l'envers de la médaille de « Better Dead Than Red ». Je lui dis qu'à mon avis, c'était Khrouchtchev et ses disciples, les antisoviétiques. L'attitude face à l'Union soviétique ne pouvait être une affaire de formalité. Il fallait d'abord se demander ce qu'elle représente. L'Union soviétique de Staline était une Union soviétique qui provoquait la peur de toutes les forces rétrogrades du monde, alors que l'Union soviétique de Khrouchtchev représentait un espoir pour l'impérialisme et la réaction mondiale. Cette lumière du Club « Communiste » prêchait l'anticommunisme. Je rejetai avec mépris ses accusations d'antisoviétisme et le mis en garde contre ce traître de Nikita Khrouchtchev.

Je me souviens d'un soir à l'automne 1962. Je faisais la queue devant la salle à manger des résidences Fort Camp. Un jeune homme, âgé d'à peine vingt ans, distribuait des tracts. Il y avait de l'excitation dans l'air, car c'était quelque chose qu'on n'avait jamais vu : un communiste qui distribue des tracts. J'étais emballé comme tout le monde, mais j'avais surtout hâte de savoir ce qui était écrit dans le tract. J'allai le voir directement, grand sourire au visage, et lui serrai la main, car après tout j'étais communiste moi aussi ! Je pris le tract et je me rendis tout de suite à ma chambre pour le lire. À cette époque-là, on ne lisait pas des tracts communistes en public. Beaucoup d'étudiants avaient même peur d'y toucher. Telle était la démocratie dont rêvait tant Khrouchtchev.


Hardial Bains devant la Maison internationale à l'Université de la Colombie-Britannique, 1962.

Je lus le tract et ne compris rien, mais je n'en fis pas de cas. Étant nouveau au Canada, je me dis que je n'en savais pas assez à propos du mouvement ouvrier pour comprendre. Ce fut du moins mon raisonnement. Quelques semaines plus tard j'en reçu un autre et ce fut la même chose : je ne comprenais rien. Cette fois-ci j'y réfléchis un peu plus et j'arrivai à la conclusion que c'était la faute des auteurs du tract, pas la mienne. J'étais au Canada depuis trois ans, années durant lesquelles j'avais participé à plusieurs actions et fait la connaissance de beaucoup de personnes actives politiquement, alors j'avais quand même une certaine compréhension des choses. D'ailleurs, j'étais moi-même actif politiquement depuis 1946-47. Je n'étais certes pas conscient de toutes les affaires politiques, mais le Parti communiste m'avait appris certaines choses, ou, pour être plus exact, j'avais appris certaines choses en participant à l'action politique toutes ces années.

Une de ces aptitudes acquises au fil des années est l'instinct ou la conviction que nous ne devons jamais séparer notre lutte du reste de la société. Voire, nous devons être responsables envers la société et être son avant-garde. Cet instinct, cette loi qui dit qu'il ne faut jamais être détaché du peuple, sont sans doute une gravitation naturelle créée par les conditions objectives. La raison pour laquelle ne je compris rien à ces tracts est qu'ils n'abordaient pas les problèmes de la société. Il leur manquait l'intensité de la réalité vivante, la vigueur de l'analyse qui vient quand on est entièrement engagé dans la réalité vivante. La vie est la meilleure école. Ce n'est pas un cliché, c'est la vérité sous forme concentrée.

Il était évident que les auteurs du tract étaient détachés de la vie et n'étaient pas à l'avant-garde de la société. Sinon, ils auraient écrit quelque chose qui se comprend. Il est évident que le préjugé politique et l'intérêt politique jouent un rôle, mais dans mon cas ce n'était pas cela le problème.

Les assemblées de démocratie de masse

En route vers la bibliothèque, bon nombre d'entre nous savions que quelque chose de très grand allait se produire. Je ne me souviens plus qui dit quoi, ni comment les choses en arrivèrent là, mais je me retrouvai tout à coup juché sur une caisse à crier : « Il n'y a pas de climat académique sur le campus. » La foule se mit à grossir et bientôt trois cents personnes étaient là à écouter. Je me souviens encore de l'exaltation, du sérieux de la discussion, des visages étonnés, des jeunes hommes et jeunes femmes, des quelques professeurs et administrateurs venus prendre part à ce que nous devions plus tard appeler une « assemblée de démocratie de masse ». Pour le public en général, nous étions comme des orateurs de carrefour et les gens en raffolaient.

Avec le temps à l'UBC et ailleurs, ces assemblées devinrent si populaires que c'était entendu que nous devions nous présenter en public et nous expliquer. Nos adversaires les haïssaient. Tous se souviennent des efforts des administrations pour interdire ce type d'assemblée. Il y eût même des expulsions et des déportations à cause de cela. Les administrateurs trouvaient toujours quelque règlement à invoquer.

La conclusion qu'il n'y avait pas « de climat académique sur le campus » capta l'attention de tous. En rétrospective, les étudiants faisaient preuve d'une intelligence remarquable, car lorsque nous disions qu'il n'y avait pas de « climat académique », nous nous objections à cette restriction qui voulait que les étudiants en sciences ne s'occupent pas de politique et que les étudiants en arts et sciences humaines s'occupent de choses détachées de la vie réelle. Les étudiants étaient assaillis par cette façon de voir et ces restrictions, alors l'analyse réclamant un climat académique sur le campus devint tout de suite un cri de ralliement. Beaucoup d'entre nous étions en sciences et avions rejeté cette proclamation en pratique, et ceux en arts et sciences humaines en firent autant. Nous fondions nos points de vue sur l'investigation scientifique. Les assemblées de démocratie de masse et la discussion éclataient à tout moment sur les questions importantes concernant le Canada et le monde.

Les étudiants furent très exaltés d'entendre cette analyse en ce jour de février, et nous discutâmes de ce qu'il fallait faire, des programmes que nous devions organiser, des mesures à prendre. Pendant le tumulte, je me souviens de cet homme qui, battant l'air, secouant la tête dans tous les sens comme un dément, se mit à crier à l'arrière :

« Savez-vous qui est cet orateur ? ! » Le silence se fit pendant une fraction de seconde, rompu par quelqu'un qui demanda :

« Qui ? », et l'homme de répondre :

« C'est un communiste ! »

À quoi je rétorquai : « Et fier de l'être ! »

Nous allâmes de la bibliothèque au pavillon Brock, agités en nous-mêmes par ce qui venait de se produire. Brock est le pavillon où logeait à l'époque l'association étudiante. Mais c'était beaucoup plus. C'était une institution ayant sa propre division en classes sociales, avec une véritable ségrégation des étudiants entre le pavillon sud et le pavillon nord. Brock Nord était le lieu de rendez-vous de ceux qui, en général, étaient de gauche, et Brock Sud était la chasse-gardée des garçons et filles des confréries, ceux pour qui l'apparence, le statut social et la grosseur du portefeuille paternel étaient ce qu'il y a de plus important dans la vie. Cette division n'était pas fortuite : pour ceux et celles qui poursuivaient des carrières politiques ou d'affaires, c'était crucial. C'était l'endroit où rencontrer les gens qu'il faut et apprendre les rouages d'une carrière politique ou d'affaires, pour satisfaire son intérêt personnel, l'intérêt de parents et amis, ou l'intérêt de ceux à qui des faveurs étaient dues.

Les deux pavillons avaient chacun leur cafétéria où se réunissaient les étudiants et bon nombre de professeurs. Il vous aurait suffit d'y être une seule fois pendant l'heure du dîner pour comprendre que tout y était discuté. Pas un problème, pas un aspect de l'activité humaine n'y échappait. Les étudiants allaient du pavillon Brock Nord à l'Auditorium, où se trouvait une autre cafétéria, du pavillon International à l'arrêt d'autobus et souvent au Centre des étudiants de deuxième cycle, sans jamais s'arrêter de parler. Et fréquemment, de la discussion passionnée s'échappaient une ou deux propositions pour changer le monde.

Ces journées de février 1961 possédaient un air bien à elles. On sentait que quelque chose allait se précipiter. Chaque événement avait une marque particulière et tout apparaissait dans des couleurs brillantes. Surtout pour ceux d'entre nous qui passions tout notre temps à courir les assemblées, les symposiums, à participer à des élections, à des manifestations. Je me souviens très bien de cette attraction, de cette gravitation qui nous obligeait à aborder tous les sujets. Évidemment, après plus d'un quart de siècle, les détails sont flous, mais pas le sentiment, pas la certitude qu'en ces jours-là, tout l'avenir se dessinait devant nous. « Le monde ne va pas rester comme ça », nous répétait sans cesse une voix. Impossible de s'en détourner. C'était comme une voix provenant du coeur de l'humanité qui disait : Le monde ne va pas rester comme ça. Nous étions pressés de le voir changer, prêts à nous faire les porteurs du changement. [...]

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