Le Marxiste-Léniniste

Numéro 48 - 11 mars 2010

Budget fédéral

L'hystérie sur la dette nationale et les déficits

Budget fédéral
L'hystérie sur la dette nationale et les déficits - Entrevue: K.C. Adams
Karl Marx sur la dette nationale et l'accumulation primitive - Extrait du Capital, Livre premier, Chapitre XXXI: Genèse du capitaliste industriel

À titre d'information
Statistiques confirmant l'annexion des secteurs manufacturiers, miniers et pétroliers du Canada

Accueil | Archives | English

Budget fédéral

L'hystérie sur la dette nationale et les déficits

LML : Nous savons que ce ne sont pas les budgets fédéraux qui décident des politiques gouvernementales ; ils reflètent des pressions objectives et subjectives qui essentiellement émergent spontanément. Le budget est clairement le résultat de ce que veut la classe capitaliste au pouvoir. Il n'a rien à voir avec la défense du droit public bien qu'il doive aussi tenir compte de ce que l'opposition ouvrière a été capable d'accomplir dans sa lutte pour des programmes sociaux et contre la guerre et les préparatifs de guerre. Pouvez-vous nous l'expliquer ?

K.C. Adams : Tout le bruit qui est fait autour des budgets, qui varie selon les conditions, vise à préparer l'opinion publique pour des décisions que la classe capitaliste monopoliste et le parti au pouvoir ont déjà prises ou pour attaquer les propositions de la classe ouvrière en faveur d'un financement accru des programmes sociaux. Chaque fois qu'un programme social d'importance est proposé, les médias des monopoles s'insurgent et déclarent que ça va coûter trop cher et qu'on ne trouvera jamais l'argent à moins d'augmenter les taxes et les impôts des particuliers. Par contre, chaque fois qu'il est question de sauvetage des monopoles et de subsides, d'infusion de capital dans les entreprises financières ou de financement pour la guerre, alors la question de trouver l'argent n'est même pas soulevée parce que le gouvernement fait juste accroître la dette nationale dans l'immédiat et il augmente progressivement les taxes et les impôts des particuliers.

Sur la question du budget ou toute autre question d'importance politique, les travailleurs doivent saisir que les médias monopolisés et les politiciens centrés sur le capital visent à les convaincre de ne pas mettre de l'avant leurs propres demandes et leur propre vision en tant que classe en soi, par soi et pour soi. Face au budget fédéral, les travailleurs doivent rejeter tout ce tapage au sujet des déficits et de la dette et du besoin de les réduire. C'est du réchauffé sans queue ni tête qui vise à aligner la classe ouvrière derrière ce que la classe capitaliste a déjà décidé de faire.

LML : Une grande partie de la clameur autour du budget vise les aînés du Canada et surtout les « boomers » et la pression « néfaste » qu'ils exercent sur le budget. Les monopoles ont aussi dans leur mire les régimes de pension à prestations déterminées.

KCA : Dans la perspective égocentrique des propriétaires du capital, les gens âgés sont un coût épouvantable pour la société de la même manière que les travailleurs seraient un coût de production négatif qui doit être réduit pour le bien des profits et de la compétition capitaliste. Les travailleurs et leurs alliés doivent rejeter avec mépris cette propagande inhumaine. C'est quelque chose de répréhensible socialement, une tentative de nier la réalité moderne où tous dépendent de la société et ont des droits en vertu de leur humanité. Le traitement humain des Canadiens les plus vulnérables, notamment les personnes âgées, fait partie de ce qui nous définit en tant que société moderne, socialement juste et responsable et déterminée à mobiliser les ressources collectives de l'économie pour élever le bien-être matériel et culturel de tous.

L'élite dirigeante s'en prend aux travailleurs des services publics dans le but d'attaquer leur niveau de vie, particulièrement leurs fonds de pension à prestations déterminées, leurs salaires et leurs avantages sociaux. Cette campagne vise aussi les autres travailleurs organisés et leurs fonds de pension à prestations déterminées, leurs salaires et avantages sociaux. Les médias monopolisés agitent le spectre des déficits, de la dette et du manque d'argent pour payer pour les programmes sociaux « si coûteux », comme les pensions à prestations déterminées et les soins aux aînés, afin de préparer la classe ouvrière à accepter les concessions et l'augmentation des taxes et des impôts des particuliers. Tout cela est un non-sens qui sert des buts intéressés. L'économie socialisée moderne produit tout le produit social nécessaire pour satisfaire les besoins du peuple sur une base moderne, sur la base d'une économie qui suffit à ses besoins, mais pour que cela se produise, les véritables producteurs doivent l'organiser et en prendre le contrôle et la mettre au service de leurs intérêts et de leur bien-être. Ce qui manque c'est la volonté politique de le faire et cette volonté politique ne peut venir que d'une opposition ouvrière organisée et effective.

Dans ces temps de crise, les propriétaires du capital ont des possibilités limitées d'investissement et ils disposent de montants limités de capital. Ils considèrent l'éducation et la santé publiques comme des secteurs d'investissement et les fonds d'épargne, appelés pensions, comme une source de capital. Ils espèrent qu'en affamant les programmes sociaux, ils créeront une grande demande pour l'investissement privé. Les propriétaires du capital veulent transformer la retraite des « boomers » en un paradis d'investissement dans les soins privés de santé pour les gens âgés, les foyers pour gens âgés et les maisons de soins infirmiers. Un grand nombre de propriétaires du capital sont surexcités à l'idée des fortunes qu'ils peuvent faire dans l'industrie des soins de santé privés aux aînés. Ce secteur sera un des seuls qui connaîtra la croissance. Les propriétaires du capital ne veulent pas qu'on augmente les investissements publics dans les soins de santé aux gens âgés sauf bien sûr si cet argent leur revient. La même chose s'applique en ce qui concerne les déficits et la dette des gouvernements à tous les niveaux. Ce sont des secteurs où les propriétaires du capital peuvent entreposer leur capital pendant cette période d'incertitude et à tout le moins le préserver des pertes. Les déficits et la dette fournissent également du capital-argent au gouvernement qui peut être utilisé conjointement avec des investissements privés comme cela se passe avec les fonds de pension et les fonds mutuels qui deviennent du capital-argent pour l'entreprise privée.

LML : Les déficits et la dette sont centraux dans la propagande de ce budget, comme ils l'étaient dans les années 1980 et 1990.

KCA : C'est vrai et nous avons vu des choses plutôt loufoques dans des « entrevues avec des gens ordinaires » qui ont la gorge serrée en disant « qu'il faut réduire la dette et les déficits » et dans des commentaires de professeurs et supposés recherchistes dont les mains tremblent à l'idée des changements démographiques et de l'apocalypse financière qui nous attend si on ne fait rien. Les travailleurs doivent se bâtir une carapace contre ce barrage de propagande. Cela ressemble à de l'hystérie de guerre pour rallier le peuple derrière ce que l'élite dominante veut faire. Les dettes et le déficit ne sont pas la cause des crises économiques mais des traits inhérents du système capitaliste. On doit chercher les causes des crises économiques récurrentes dans les contradictions fondamentales du système, dont la principale est celle entre le caractère socialisé de la production et le caractère privé de l'appropriation des moyens socialisés de production et de distribution. C'est seulement en résolvant les contradictions du système qu'on peut éviter les crises. Des politiques qui favorisent la classe ouvrière comme l'augmentation du financement des programmes sociaux et de l'entreprise publique peuvent toutefois limiter les conséquences néfastes de la crise pour la population alors que les politiques qui favorisent les riches, comme les programmes de « stimulation de l'économie » pour payer les riches et les coupures dans les programmes sociaux, rendent la vie plus difficile à la majorité.

La dette nationale et les déficits sont au système capitaliste ce que le sirop d'érable est au Canada. En fait, ce sont habituellement les pays capitalistes les plus puissants qui ont la dette nationale la plus élevée. Voyez ce qui se passe dans le monde. Quels pays ont la dette nationale la plus élevée ? Les États-Unis et le Japon. Les États-Unis s'attaquent au fardeau de leur dette nationale qui se chiffre en trillions en encourant de nouvelles dettes. Cela peut fonctionner indéfiniment tant que d'autres pays continuent d'acheter la dette des États-Unis. Le Japon s'y prend essentiellement de façon interne bien que la portion que d'autres assument leur a été consentie à des taux d'intérêts juste au-dessus de zéro pour cent et il y a quand même un lourd tribut qui est versé dans leur économie à partir de l'étranger. La dette nationale du Canada qui se chiffre à un peu plus de la moitié d'un trillion de dollars est bien moindre que les épargnes contenues dans les fonds de pension enregistrés des compagnies et du gouvernement qui se chiffrent environ à 2,2 trillions $. Tant qu'il n'y a pas de sorties significatives de valeur ajoutée de l'économie, les propriétaires du capital ne sont pas trop inquiets. Les sorties d'argent des pays opprimés ou plus faibles vers les centres de l'impérialisme constituent un des problèmes les plus pressants auxquels l'humanité fait face. Les sorties de produit social sont un legs du colonialisme que l'impérialisme a aggravé. Les pays les plus puissants au sein du système impérialiste d'États perçoivent un tribut des pays plus faibles. L'une des rares fois où cela est arrivé à une grande puissance impérialiste a été la sortie massive de produit social de l'Allemagne suite à la Première Guerre mondiale sous forme de réparations de guerre que lui ont demandées les puissances impérialistes victorieuses, la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis.

Aujourd'hui, nous avons l'exemple de la Grèce, de l'Irlande et de l'Islande auxquelles l'oligarchie financière internationale réclame un tribut. Les mêmes criminels, soit la banque d'investissement newyorkaise Goldman Sach et les émetteurs de couvertures de défaillance, qui ont causé tant de problèmes avec leurs pyramides de Ponzi et leurs coups de fortune aux dépens des peuples demandent maintenant à leurs victimes de leur abandonner leur produit social afin de payer pour la crise économique. Ils veulent forcer les peuples à payer pour les crimes de l'oligarchie financière internationale en organisant l'exil forcé de leur produit social vers Londres, New York, Berlin, Amsterdam et Paris. L'élite dirigeante de Grèce est trop docile et timorée pour résister à ces vampires mondiaux en déclarant un moratoire sur le service de la dette et en réclamant un droit à un nouveau départ sous la protection de la faillite comme le font constamment les monopoles. Le peuple grec est en rébellion et refuse de suivre ses dirigeants qui les trahissent. Le récent référendum en Irlande a rejeté à 93 % la proposition d'envoyer 5,3 milliards $ aux gouvernements de Grande-Bretagne et de Hollande qui les réclament pour éponger des pertes bancaires. C'est incroyable que 370 ans après le scandale des tulipes qui a été la première hausse faramineuse dans le monde moderne du prix d'une marchandise bien au-delà de sa valeur intrinsèque, la Hollande soit à nouveau au centre d'une orgie de cupidité égocentrique. Les travailleurs ne peuvent pas accepter cette absurdité rétrograde un jour de plus et certainement pas pour 300 années de plus. Les travailleurs canadiens doivent appuyer les peuples de Grèce, d'Irlande et d'Islande et tous les autres peuples qui refusent de payer pour les criminels des capitales financières du monde entier qui ont causé tant de chaos et d'insécurité. Les travailleurs doivent en finir une fois pour toutes avec cette folie économique en se plaçant, par leur lutte, au centre de la vie économique et politique et en prenant le contrôle de leur destinée. Ce sont eux les producteurs après tout.


Manifestation à Athènes le 4 mars 2010 (Athens Indymedia)

LML : Comme vous le dites, l'hystérie du passé et du présent au sujet de la dette nationale du Canada et des déficits est de l'hypocrisie et une diversion parce que ces traits du capitalisme ont toujours fait partie de la vie économique du pays. Nous avons les exemples de la dette publique qui a suivi l'effondrement du financement privé des chemins de fer au XIXe siècle, le coût des guerres mondiales du XXe siècle, les manoeuvres pour payer les riches et les guerres de rapine d'aujourd'hui.

KCA : Dette nationale et système capitaliste sont synonymes. Ce phénomène était inconnu avant l'avènement du capitalisme. Les dettes nationales ont été un trait du processus d'édification nationale capitaliste mais dans le monde d'aujourd'hui, loin d'être associées à l'édification de la nation, elles sont un instrument du système impérialiste mondial d'États.

Sans une dette nationale, on ne peut accumuler du capital pour de gros projets comme la guerre, l'expansion des empires, la construction de l'infrastructure et pour payer les riches, ce que les médias appellent poliment « sauver les compagnies qui sont trop grosses pour s'effondrer », « subventionner les compagnies pour les amener à investir au Canada », ou « fournir des stimulants gouvernementaux pour créer de l'emploi ». N'oublions pas non plus que dès le début du capitalisme c'est l'échange de la dette nationale qui a servi de base à ce que Marx a appelé la « bancocratie » qui est aujourd'hui le capital financier, la force omniprésente et toute puissante qui domine chaque aspect de la vie économique nationale et internationale. Les propriétaires du capital aiment leur dette nationale parce qu'elle leur apporte de grands bénéfices et qu'elle est un outil de propagande pour attaquer les réclamations des ouvriers, préparer l'opinion publique pour ou bien soutirer directement de l'argent aux travailleurs en haussant les taxes et les impôts des particuliers et les frais d'usagers dans les services publics comme le transport en commun ou indirectement en faisant des coupures dans les services publics et les programmes sociaux. La question pour l'élite dirigeante, c'est d'incorporer la dette nationale dans sa propagande d'une seule nation en répandant le faux argument que la dette n'est pas basée sur des intérêts de classe mais appartient à tout le peuple. En Angleterre, dès les débuts du capitalisme, la dette nationale a été la seule institution publique qui n'a pas été considérée comme « royale ». On a masqué dès le début les bénéfices que les propriétaires du capital amassaient avec la dette nationale en qualifiant de « dette nationale » et non de « dette royale » la dette du gouvernement. Le capitalisme monopoliste a poussé tout cela à l'extrême en privatisant les profits et en socialisant les pertes.

LML : Pouvez-vous l'expliquer un peu plus ?

KCA : Comme dans tout phénomène capitaliste, il existe une histoire, une tradition qui subit des changements dans le temps et selon les besoins des propriétaires du capital. La pratique des budgets nationaux date de la période du pouvoir capitaliste où les hommes jouissant de propriété portaient leurs représentants au gouvernement national pour y planifier les dépenses qui étaient surtout de nature militaire et pour l'infrastructure, et pour y établir comment le gouvernement allait obtenir les revenus pour couvrir ces coûts. Le budget variait très peu d'année en année sauf en cas d'urgence, c'est-à-dire surtout en cas de guerre. C'est encore le cas aujourd'hui (Voir les statistiques ci-contre qui comparent les budgets fédéraux depuis 2000). Pour financer les coûts de cette urgence, on augmentait la dette en vendant des titres gouvernementaux comme les obligations puis en augmentant les taxes comme la taxe d'accise ou d'autres taxes qui faisaient monter les prix des marchandises. Cela ne regardait supposément pas le peuple et surtout la classe ouvrière parce qu'on considérait l'État et ses budgets comme des institutions au service de la classe capitaliste. Les profits appartiennent aux propriétaires du capital alors que la dette nationale et la guerre sont aux frais du peuple. C'est la raison pour laquelle la dette nationale, à l'opposé d'autres institutions, n'a jamais été qualifiée de dette « royale » et que la guerre a toujours été organisée sous la bannière de la politique d'une seule nation. Sous le capitalisme naissant les programmes sociaux étaient essentiellement des programmes de charité privée et ils ne recevaient pratiquement pas d'argent public.

LML : Comment cela a-t-il changé ?

KCA : Cela a changé objectivement selon le développement du système capitaliste et subjectivement selon les revendications d'une classe ouvrière qui grandissait en conscience et en organisation. Le plus grand changement dans les budgets s'est produit dans la période de transition du capitalisme naissant vers le capitalisme monopoliste d'État dans les pays capitalistes développés vers la fin du dix-neuvième siècle. Cet État nouveau avait besoin d'une immense armée régulière, d'une vaste bureaucratie et d'énormes déboursements pour financer directement les monopoles qui opèrent au sein d'un État particulier. Ces déboursements ou dépenses de l'État au profit des monopoles portent aujourd'hui le nom de « stimulants économiques » et de mesures de sauvetage, mais la classe ouvrière les appelle des manoeuvres pour payer les riches.

Toujours sur la question des dépenses, le développement de la science moderne et de l'application de la technologie à la production a vite dépassé la capacité de la classe capitaliste à puiser dans ses familles un nombre suffisant de personnes instruites pour répondre aux besoins des entreprises. L'alphabétisme et les aptitudes techniques sont aussi devenus une nécessité pour les travailleurs ordinaires parce que la tenue des livres, la mécanique, l'électronique et d'autres tâches devenaient plus compliquées et se répandaient. L'éducation publique est donc devenue une nécessité à tous les niveaux. Cette nécessité d'un système public d'éducation a vite fait son chemin dans le budget fédéral.

Les dépenses de l'État ont aussi subi la pression subjective représentée par la classe ouvrière elle-même à mesure qu'elle s'organisait en tant que classe avec ses propres demandes. Cette pression subjective de la classe ouvrière pour des soins de santé, des pensions, de l'aide aux chômeurs, aux travailleurs malades ou blessés a aussi fait son chemin dans le budget sous la forme de dépenses pour les programmes sociaux.

En résumé, il est important que les travailleurs gardent en tête que les budgets gouvernementaux n'ont pas pour but de résoudre des problèmes ; ils ne sont pas faits pour ça. Les budgets reflètent des décisions qui ont déjà été prises. Les travailleurs doivent combattre pour leur propre ordre du jour et leur propre programme et centrer la discussion sur ce qu'ils doivent faire pour accomplir leurs objectifs et ne pas se faire prendre au jeu de simplement réagir à l'ordre du jour et au programme des propriétaires du capital en prenant partie pour ou contre eux. Une fois que la classe ouvrière remporte une victoire dans l'obtention d'un programme social nécessaire comme les garderies, elle doit s'assurer que cette victoire apparaisse dans le budget comme l'assurance-maladie a fait son chemin dans le budget après que les travailleurs aient remporté la victoire politique dans les années 1960. C'est important pour les travailleurs et leurs alliés de se sortir de cette mauvaise habitude de prendre partie pour ou contre sur un problème posé par les propriétaires du capital. Cette question par exemple : « Devrait-on payer la dette et le déficit ou les augmenter ? » Les travailleurs organisés dans leur propre mouvement en soi, pour soi et par soi luttent pour forcer les gouvernements à prendre leurs responsabilités sociales en défendant les droits du peuple et son économie socialisée ou à quitter la scène et arrêter d'empêcher les travailleurs et leurs alliés de résoudre les problèmes. Nous exigeons dans le contexte actuel qu'on augmente le financement des programmes sociaux et qu'on arrête de payer les riches et de détruire la base manufacturière, et qu'on renforce l'économie socialisée par des investissements dans l'entreprise publique. Les travailleurs mettent de l'avant leurs slogans : Base manufacturière, oui ! Destruction nationale, non ! Restreignons le droit de monopole ! Notre économie ! À nous d'en prendre le contrôle ! Organisons une opposition ouvrière effective et élisons-là aux institutions politiques canadiennes !

Il faut faire enquête sur les dettes des gouvernements pour évaluer si elles sont légitimes et demander entre-temps un moratoire sur le service de la dette sauf pour les Canadiens qui peuvent prouver qu'ils dépendent des paiements sur la dette pour leur retraite ou pour toute autre question. Ce sont là des façons concrètes importantes pour la classe ouvrière de demander que l'économie socialisée serve le bien public et l'édification nationale et non les intérêts privés étroits des riches et de leurs monopoles.

À titre de référence

Revenus budgétaires des dix dernières années en milliards $ (Source : Globe and Mail, 4 mars 2010)

  Particuliers Sociétés AE TPS et  taxes Autres revenus
Autres impôts
TOTAL
2000-01 75.9 23.9 18.2 33.5 7.2 2.5 162.2
2001-02 80.5 24.5 17.6 37.3 9.8 1.8 171.5
2002-03 81.7 22.2 17.8 41.3 11.1 3.2 177.2
2003-04 84.8 27.4 17.5 41.3 11.8 3.1 185.9
2004-05 98.5 29.9 17.3 42.9 19.7 3.6 211.9
2005-06 104.0 31.7 16.5 46.2 19.6 4.5 222.4
2006-07 110.0 37.7 16.8 45.3 20.7 4.9 235.4
2007-08 113.0 40.6 16.5 44.2 22.2 5.6 242.1
2008-09 117.0 31.7 16.6 40.8 24.0 5.9 235.9
2009-10 108.2 22.3 16.6 39.3 22.6 4.9 213.8
2010-11 117.0 25.5 17.6 41.0 24.8 5.5 231.4

Revenus budgétaires des dix dernières années en % (calculés par LML)


Impôt sur le revenu en % Impôt des sociétés en% AE en % TPS et autres taxes  % Autres revenus en % Autres impôts en % TOTAL
$$$
2000-01 46.8 % 14.7 11.2 20.7 4.4 1.5 162.2
2001-02 46.9 % 14.3 10.3 21.7 5.7 1.0 171.5
2002-03 46.1 % 12.9 10.0 23.3 6.2 1.8 177.2
2003-04 45.6 % 14.7 9.4 22.2 6.3 1.7 185.9
2004-05 46.5 % 14.1 8.2 20.2 9.3 1.7 211.9
2005-06 46.8 % 14.3 7.4 20.8 8.8 2.0 222.4
2006-07 46.7 % 16.0 7.1 19.2 8.8 2.1 235.4
2007-08 46.7 % 16.8 6.8 18.3 9.2 2.3 242.1
2008-09 49.6 % 13.4 7.0 17.3 10.2 2.5 235.9
2009-10 50.6 % 10.4 7.8 18.4 10.6 2.3 213.8
2010-11 50.6 % 11.0 7.6 17.7 10.7 2.4 231.4

Impôt sur le revenu des particuliers : Payé par les individus

Impôt des sociétés : Payé par les entreprises

AE : Assurance-emploi payé par les employeurs et les employés. Les employeurs contribuent 1,4 fois ce que contribuent les employés, donc 58,3 % du total.

TPS et autres taxes : Payés par les particuliers. La TPS était de 7 %, elle a été réduite à 6 % le 1er juillet 2006, puis à 5 % en janvier 2008. Les autres taxes comprennent la taxe sur l'essence, les cigarettes, les douanes, etc.

Autres revenus : Comprennent les bénéfices des sociétés de la Couronne, les revenus des opérations de change, de la vente de produits et services, etc.

Autres impôts sur le revenu : Principalement des non résidents

Haut de page


Karl Marx sur la dette nationale
et l'accumulation primitive

[...] La constitution féodale des campagnes et l'organisation corporative des villes empêchaient le capital-argent, formé par la double voie de l'usure et du commerce, de se convertir en capital industriel. Ces barrières tombèrent avec le licenciement des suites seigneuriales, avec l'expropriation et l'expulsion partielle des cultivateurs, mais on peut juger de la résistance que rencontrèrent les marchands, sur le point de se transformer en producteurs marchands, par le fait que les petits fabricants de draps de Leeds envoyèrent, encore en 1794, une députation au Parlement pour demander une loi qui interdit à tout marchand de devenir fabricant. Aussi les manufactures nouvelles s'établirent-elles de préférence dans les ports de mer, centres d'exportation, ou aux endroits de l'intérieur situés hors du contrôle du régime municipal et de ses corps de métiers. De là, en Angleterre, lutte acharnée entre les vieilles villes privilégiées (Corporate towns) et ces nouvelles pépinières d'industrie. Dans d'autres pays, en France, par exemple, celles-ci furent placées sous la protection spéciale des rois.

La découverte des contrées aurifères et argentifères de l'Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d'accumulation primitive qui signalent l'ère capitaliste à son aurore. Aussitôt après, éclate la guerre mercantile ; elle a le globe entier pour théâtre. S'ouvrant par la révolte de la Hollande contre l'Espagne, elle prend des proportions gigantesques dans la croisade de l'Angleterre contre la Révolution française et se prolonge, jusqu'à nos jours, en expéditions de pirates, comme les fameuses guerres d'opium contre la Chine.

Les différentes méthodes d'accumulation primitive que l'ère capitaliste fait éclore se partagent d'abord, par ordre plus ou moins chronologique, le Portugal, l'Espagne, la Hollande, la France et l'Angleterre, jusqu'à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du XVII° siècle, dans un ensemble systématique, embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste. Quelques-unes de ces méthodes reposent sur l'emploi de la force brutale, mais toutes sans exception exploitent le pouvoir de l'État, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l'ordre économique féodal à l'ordre économique capitaliste et d'abréger les phases de transition. Et, en effet, la force est l'accoucheuse de toute vieille société en travail. La force est un agent économique.

Un homme dont la ferveur chrétienne a fait tout le renom, M. W. Howitt, s'exprime ainsi sur la colonisation chrétienne :

« Les barbaries et les atrocités exécrables perpétrées par les races soi-disant chrétiennes dans toutes les régions du monde et contre tous les peuples qu'elles ont pu subjuguer n'ont de parallèle dans aucune autre ère de l'histoire universelle, chez aucune race si sauvage, si grossière, si impitoyable, si éhontée qu'elle fût. »

L'histoire de l'administration coloniale des Hollandais – et la Hollande était au XVII° siècle la nation capitaliste par excellence – « déroule un tableau de meurtres, de trahisons, de corruption et de bassesse, qui ne sera jamais égalé ».

Rien de plus caractéristique que leur système d'enlèvement des naturels des Célèbes, à l'effet de se procurer des esclaves pour Java. Ils avaient tout un personnel spécialement dressé à ce rapt d'un nouveau genre. Les principaux agents de ce commerce étaient le ravisseur, l'interprète et le vendeur, et les principaux vendeurs étaient des princes indigènes. La jeunesse enlevée était enfouie dans les cachots secrets de Célèbes jusqu'à ce qu'on l'entassât sur les navires d'esclaves.

« La seule ville de Macassar, par exemple, dit un rapport officiel, fourmille de prisons secrètes, toutes plus horribles les unes que les autres, remplies de malheureux, victimes de l'avidité et de la tyrannie, chargés de fers, violemment arrachés à leurs familles. »

Pour s'emparer de Malacca, les Hollandais corrompirent le gouverneur portugais. Celui-ci les fit entrer dans la ville en 1641. Ils coururent aussitôt à sa maison et l'assassinèrent, s'abstenant ainsi... de lui payer la somme de 21.875 livres sterling et prix de sa trahison. Partout où ils mettaient le pied, la dévastation et la dépopulation marquaient leur passage. Une province de Java, Banjuwangi, comptait en 1750 plus de 80.000 habitants. En 1811, elle n'en avait plus que 8.000. Voilà le doux commerce !

La Compagnie anglaise des Indes orientales obtint, outre le pouvoir politique, le monopole exclusif du commerce du thé et du commerce chinois en général, ainsi que celui du transport des marchandises d'Europe en Asie et d'Asie en Europe. Mais le cabotage et la navigation entre les îles, de même que le commerce à l'intérieur de l'Inde, furent concédés exclusivement aux employés supérieurs de la Compagnie. Les monopoles du sel, de l'opium, du bétel et d'autres denrées, étaient des mines inépuisables de richesse. Les employés, fixant eux-mêmes les prix, écorchaient à discrétion le malheureux Hindou. Le gouvernement général prenait part à ce commerce privé. Ses favoris obtenaient des adjudications telles que, plus forts que les alchimistes, ils faisaient de l'or avec rien. De grandes fortunes poussaient en vingt-quatre heures comme des champignons ; l'accumulation primitive s'opérait sans un liard d'avance. Le procès de Warren Hastings fourmille d'exemples de ce genre. Citons en un seul. Un certain Sullivan obtient un contrat pour une livraison d'opium, au moment de son départ en mission officielle pour une partie de l'Inde tout à fait éloignée des districts producteurs. Sullivan cède son contrat pour 40.000 livres sterling à un certain Binn ; Binn, de son côté, le revend le même jour pour 60.000 livres sterling, et l'acheteur définitif, exécuteur du contrat, déclare après cela avoir réalisé un bénéfice énorme. D'après une liste présentée au Parlement, la Compagnie et ses employés extorquèrent aux Indiens, de 1757 à 1760, sous la seule rubrique de dons gratuits, une somme de six millions de livres sterling ! De 1769 à 1770, les Anglais provoquèrent une famine artificielle en achetant tout le riz et en ne consentant à le revendre qu'à des prix fabuleux.

Le sort des indigènes était naturellement le plus affreux dans les plantations destinées au seul commerce d'exportation, telles que les Indes occidentales, et dans les pays riches et populeux, tels que les Indes orientales et le Mexique, tombés entre les mains d'aventuriers européens, âpres à la curée. Cependant, même dans, les colonies proprement dites, le caractère chrétien de l'accumulation primitive ne se démentait point. Les austères intrigants du protestantisme, les puritains, allouèrent en 1703, par décret de leur assemblée, une prime de 40 livres sterling par scalp d'Indien et autant par chaque Peau-Rouge fait prisonnier ; en 1720, une prime de 100 livres sterling ; en 1744, Massachusetts-Bay ayant déclaré rebelle une certaine tribu, des primes suivantes furent offertes : 100 livres sterling par scalp d'individu mâle de douze ans et plus, 105 livres sterling par prisonnier mâle, 55 livres sterling par femme ou enfant pris, et 50 livres sterling pour leurs scalps ! Trente ans après, les atrocités du régime colonial retombèrent sur les descendants de ces pieux pèlerins (pilgrim fathers), devenus à leur tour des rebelles. Les limiers dressés à la chasse des colons en révolte et les Indiens payés pour livrer leurs scalps furent proclamés par le Parlement « des moyens que Dieu et la nature avaient mis entre ses mains ».

Le régime colonial donna un grand essor à la navigation et au commerce. Il enfanta les sociétés mercantiles, dotées par les gouvernements de monopoles et de privilèges et servant de puissants leviers à la concentration des capitaux. Il assurait des débouchés aux manufactures naissantes, dont la facilité d'accumulation redoubla, grâce au monopole du marché colonial. Les trésors directement extorqués hors de l'Europe par le travail forcé des indigènes réduits en esclavage, par la concussion, le pillage et le meurtre, refluaient à la mère patrie pour y fonctionner comme capital. La vraie initiatrice du régime colonial, la Hollande, avait déjà, en 1648, atteint l'apogée de sa grandeur. Elle était en possession presque exclusive du commerce des Indes orientales et des communications entre le sud-ouest et le nord-est de l'Europe. Ses pêcheries, sa marine, ses manufactures dépassaient celles des autres pays. Les capitaux de la République étaient peut-être plus importants que tous ceux du reste de l'Europe pris ensemble.

De nos jours, la suprématie industrielle implique la suprématie commerciale, mais à l'époque manufacturière proprement dite, c'est la suprématie commerciale qui donne la suprématie industrielle. De là le rôle prépondérant que joua alors le régime colonial. Il fut « le dieu étranger » qui se place sur l'autel, à coté des vieilles idoles de l'Europe ; un beau jour il pousse du coude ses camarades, et patatras ! voilà toutes les idoles à bas !

Le système du crédit public, c'est-à-dire des dettes publiques, dont Venise et Gênes avaient, au moyen âge, posé les premiers jalons, envahit l'Europe définitivement pendant l'époque manufacturière. Le régime colonial, avec son commerce maritime et ses guerres commerciales, lui servant de serre chaude, il s'installa d'abord en Hollande. La dette publique, en d'autres termes l'aliénation de l'État, qu'il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l'ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c'est leur dette publique. Il n'y a donc pas à s'étonner de la doctrine moderne que plus un peuple s'endette, plus il s'enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital. Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, dès l'incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnable.

La dette publique opère comme un des agents les plus énergiques de l'accumulation primitive. Par un coup de baguette, elle doue l'argent improductif de la vertu reproductive et le convertit ainsi en capital, sans qu'il ait pour cela à subir les risques, les troubles inséparables de son emploi industriel et même de l'usure privée. Les créditeurs publics, à vrai dire, ne donnent rien, car leur principal, métamorphosé en effets publics d'un transfert facile, continue à fonctionner entre leurs mains comme autant de numéraire. Mais, à part la classe de rentiers oisifs ainsi créée, à part la fortune improvisée des financiers intermédiaires entre le gouvernement et la nation – de même que celle des traitants, marchands, manufacturiers particuliers, auxquels une bonne partie de tout emprunt rend le service d'un capital tombé du ciel – la dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l'agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne.

Dès leur naissance les grandes banques, affublées de titres nationaux, n'étaient que des associations de spéculateurs privés s'établissant à côté des gouvernements et, grâce aux privilèges qu'ils en obtenaient, à même de leur prêter l'argent du public. Aussi l'accumulation de la dette publique n'a-t-elle pas de gradimètre plus infaillible que la hausse successive des actions de ces banques, dont le développement intégral date de la fondation de la Banque d'Angleterre, en 1694. Celle-ci commença par prêter tout son capital argent au gouvernement à un intérêt de 8 % ; en même temps elle était autorisée par le Parlement à battre monnaie du même capital en le prêtant de nouveau au public sous forme de billets qu'on lui permit de jeter en circulation, en escomptant avec eux des billets d'échange, en les avançant sur des marchandises et en les employant à l'achat de métaux précieux. Bientôt après, cette monnaie de crédit de sa propre fabrique devint l'argent avec lequel la Banque d'Angleterre effectua ses prêts à l'État et paya pour lui les intérêts de la dette publique. Elle donnait d'une main, non seulement pour recevoir davantage, mais, tout en recevant, elle restait créancière de la nation à perpétuité, jusqu'à concurrence du dernier liard donné. Peu à peu elle devint nécessairement le réceptacle des trésors métalliques du pays et le grand centre autour duquel gravita dès lors le crédit commercial. Dans le même temps qu'on cessait en Angleterre de brûler les sorcières, on commença à y pendre les falsificateurs de billets de banque.

Il faut avoir parcouru les écrits de ce temps-là, ceux de Bolingbroke, par exemple, pour comprendre tout l'effet que produisit sur les contemporains l'apparition soudaine de cette engeance de bancocrates, financiers, rentiers, courtiers, agents de change, brasseurs d'affaires et loups-cerviers.

Avec les dettes publiques naquit un système de crédit international qui cache souvent une des sources de l'accumulation primitive chez tel ou tel peuple. C'est ainsi, par exemple, que les rapines et les violences vénitiennes forment une des bases de la richesse en capital de la Hollande, à qui Venise en décadence prêtait des sommes considérables. A son tour, la Hollande, déchue vers la fin du XVII° siècle de sa suprématie industrielle et commerciale, se vit contrainte à faire valoir des capitaux énormes en les prêtant à l'étranger et, de 1701 à 1776, spécialement à l'Angleterre, sa rivale victorieuse. Et il en est de même à présent de l'Angleterre et des États-Unis. Maint capital qui fait aujourd'hui son apparition aux États-Unis sans extrait de naissance n'est que du sang d'enfants de fabrique capitalisé hier en Angleterre.

Comme la dette publique est assise sur le revenu public, qui en doit payer les redevances annuelles, le système moderne des impôts était le corollaire obligé des emprunts nationaux. Les emprunts, qui mettent les gouvernements à même de faire face aux dépenses extraordinaires sans que les contribuables s'en ressentent sur-le-champ, entraînent à leur suite un surcroît d'impôts ; de l'autre côté, la surcharge d'impôts causée par l'accumulation des dettes successivement contractées contraint les gouvernements, en cas de nouvelles dépenses extraordinaires, d'avoir recours à de nouveaux emprunts. La fiscalité moderne, dont les impôts sur les objets de première nécessité et, partant, l'enchérissement de ceux-ci, formaient de prime abord le pivot, renferme donc en soi un germe de progression automatique. La surcharge des taxes n'en est pas un incident, mais le principe. Aussi en Hollande, où ce système a été d'abord inauguré, le grand patriote de Witt l'a-t-il exalté dans ses Maximes comme le plus propre à rendre le salarié soumis, frugal, industrieux, et... exténué de travail. Mais l'influence délétère qu'il exerce sur la situation de la classe ouvrière doit moins nous occuper ici que l'expropriation forcée qu'il implique du paysan, de l'artisan et des autres éléments de la petite classe moyenne. Là-dessus, il n'y a pas deux opinions, même parmi les économistes bourgeois. Et son action expropriatrice est encore renforcée par le système protectionniste, qui constitue une de ses parties intégrantes.

La grande part qui revient à la dette publique et au système de fiscalité correspondant, dans la capitalisation de la richesse et l'expropriation des masses, a induit une foule d'écrivains, tels que William Cobbett, Doubleday et autres, à y chercher à tort la cause première de la misère des peuples modernes.

Le système protectionniste fut un moyen artificiel de fabriquer des fabricants, d'exproprier des travailleurs indépendants, de convertir en capital les instruments et conditions matérielles du travail, d'abréger de vive force la transition du mode traditionnel de production au mode moderne. Les États européens se disputèrent la palme du protectionnisme et, une fois entrés au service des faiseurs de plus-value, ils ne se contentèrent pas de saigner à blanc leur propre peuple, indirectement par les droits protecteurs, directement par les primes d'exportation, les monopoles de vente à l'intérieur, etc. Dans les pays voisins placés sous leur dépendance, ils extirpèrent violemment toute espèce d'industrie ; c'est ainsi que l'Angleterre tua la manufacture de laine en Irlande à coups d'oukases parlementaires. Le procédé de fabrication des fabricants fut encore simplifié sur le continent, où Colbert avait fait école. La source enchantée d'où le capital primitif arrivait tout droit aux faiseurs, sous forme d'avance et même de don gratuit, y fut souvent le trésor public.

Mais pourquoi, s'écrie Mirabeau, pourquoi aller chercher si loin la cause de la population et de l'éclat manufacturier de la Saxe avant la guerre ! Cent quatre-vingt millions de dettes faites par les souverains.

Régime colonial, dettes publiques, exactions fiscales, protection industrielle, guerres commerciales, etc., tous ces rejetons de la période manufacturière proprement dite, prennent un développement gigantesque pendant la première jeunesse de la grande industrie. Quant à sa naissance, elle est dignement célébrée par une sorte de massacre des innocents – le vol d'enfants exécuté en grand. Le recrutement des fabriques nouvelles se fait comme celui de la marine royale – au moyen de la presse !

Si blasé que F.M. Eden se soit montré au sujet de l'expropriation du cultivateur, dont l'horreur remplit trois siècles, quel que soit son air de complaisance en face de ce drame historique, « nécessaire » pour établir l'agriculture capitaliste et la « vraie proportion entre les terres de labour et celles de pacage », cette sereine intelligence des fatalités économiques lui fait défaut dès qu'il s'agit de la nécessité du vol des enfants, de la nécessité de les asservir, afin de pouvoir transformer l'exploitation manufacturière en exploitation mécanique et d'établir le vrai rapport entre le capital et la force ouvrière.

« Le public, dit-il, ferait peut-être bien d'examiner si une manufacture dont la réussite exige qu'on arrache aux chaumières et aux workhouses de pauvres enfants qui, se relevant par troupes, peineront la plus grande partie de la nuit et seront privés de leur repos – laquelle, en outre, agglomère pêle-mêle des individus différents de sexe, d'âge et de penchants, en sorte que la contagion de l'exemple entraîne nécessairement la dépravation et le libertinage – si une telle manufacture peut jamais augmenter la somme du bonheur individuel et national. »

« Dans le Derbyshire, le Nottinghamshire et surtout le Lancashire , dit Fielden, qui était lui-même filateur, les machines récemment inventées furent employées dans de grandes fabriques, tout près de cours d'eau assez puissants pour mouvoir la roue hydraulique. Il fallut tout à coup des milliers de bras dans ces endroits éloignés des villes, et le Lancashire en particulier, jusqu'alors relativement très peu peuplé et stérile, eut avant tout besoin d'une population. Des doigts petits et agiles, tel était le cri général, et aussitôt naquit la coutume de se procurer de soi-disant apprentis, des workhouses appartenant aux diverses paroisses de Londres, de Birmingham et d'ailleurs. Des milliers de ces pauvres petits abandonnés, de sept à treize et quatorze ans, furent ainsi expédiée vers le Nord. Le maître [le voleur d'enfants] se chargeait de vêtir, nourrir et loger ses apprentis dans une maison ad hoc tout près de la fabrique. Pendant le travail, ils étaient sous l'oeil des surveillants. C'était l'intérêt de ces gardes-chiourme de faire trimer les enfants à outrance, car, selon la quantité de produits qu'ils en savaient extraire, leur propre paye diminuait ou augmentait. Les mauvais traitements, telle fut la conséquence naturelle... Dans beaucoup de districts manufacturiers, principalement dans le Lancashire, ces êtres innocents, sans amis ni soutien, qu'on avait livrés aux maîtres de fabrique, furent soumis aux tortures les plus affreuses. Épuisés par l'excès de travail,... ils furent fouettés, enchaînés, tourmentés avec les raffinements les plus étudiés. Souvent, quand la faim les tordait le plus fort, le fouet les maintenait au travail. Le désespoir les porta en quelques cas au suicide !... Les belles et romantiques vallées du Derbyshire devinrent de noires solitudes où se commirent impunément des atrocités sans nom et même des meurtres !... Les profits énormes réalisés par les fabricants ne firent qu'aiguiser leurs dents. Ils imaginèrent la pratique du travail nocturne, c'est-à-dire qu'après avoir épuisé un groupe de travailleurs par la besogne de jour, ils tenaient un autre groupe tout prêt pour la besogne de nuit. Les premiers se jetaient dans les lits que les seconds venaient de quitter au moment même, et vice-versa. C'est une tradition populaire dans le Lancashire que les lits ne refroidissaient jamais ! »

Avec le développement de la production capitaliste pendant la période manufacturière, l'opinion publique européenne avait dépouillé son dernier lambeau de conscience et de pudeur. Chaque nation se faisait une gloire cynique de toute infamie propre à accélérer l'accumulation du capital. Qu'on lise, par exemple, les naïves Annales du commerce, de l'honnête A. Anderson. Ce brave homme admire comme un trait de génie de la politique anglaise que, lors de la paix d'Utrecht, l'Angleterre ait arraché à l'Espagne, par le traité d'Asiento, le privilège de faire, entre l'Afrique et l'Amérique espagnole, la traite des nègres qu'elle n'avait faite jusque-là qu'entre l'Afrique et ses possessions de l'Inde orientale. L'Angleterre obtint ainsi de fournir jusqu'en 1743 quatre mille huit cents nègres par an à l'Amérique espagnole. Cela lui servait en même temps à couvrir d'un voile officiel les prouesses de sa contrebande. Ce fut la traite des nègres qui jeta les fondements de la grandeur de Liverpool ; pour cette ville orthodoxe le trafic de chair humaine constitua toute la méthode d'accumulation primitive. Et, jusqu'à nos jours, les notabilités de Liverpool ont chanté les vertus spécifiques du commerce d'esclaves, « lequel développe l'esprit d'entreprise jusqu'à la passion, forme des marins sans pareils et rapporte énormément d'argent ». Liverpool employait à la traite 15 navires en 1730, 53 en 1751, 74 en 1760, 96 en 1770 et 132 en 1792.

Dans le même temps que l'industrie cotonnière introduisait en Angleterre l'esclavage des enfants, aux États-Unis elle transformait le traitement plus ou moins patriarcal des noirs en un système d'exploitation mercantile. En somme, il fallait pour piédestal à l'esclavage dissimulé des salariés en Europe, l'esclavage sans phrase dans le nouveau monde.

Tantoe molis erat ! Voilà de quel prix nous avons payé nos conquêtes ; voilà ce qu'il en a coûté pour dégager les « lois éternelles et naturelles » de la production capitaliste, pour consommer le divorce du travailleur d'avec les conditions du travail, pour transformer celles-ci en capital, et la masse du peuple en salariés, en pauvres industrieux (labouring poor), chef-d'oeuvre de l'art, création sublime de l'histoire moderne. Si, d'après Augier, c'est « avec des taches naturelles de sang, sur une de ses faces » que « l'argent est venu au monde », le capital y arrive suant le sang et la boue par tous les pores.

Haut de page


À titre d'information

Statistiques confirmant l'annexion des secteurs manufacturiers, miniers et pétroliers du Canada
Le contrôle étranger dans l'économie canadienne en 2007

Les acquisitions étrangères de sociétés sous contrôle canadien, en particulier dans les secteurs de la fabrication et du pétrole et du gaz, ont entraîné une hausse de 10,6 % de l'actif canadien sous contrôle étranger en 2007.

Dans le secteur de la fabrication, l'actif sous contrôle étranger a augmenté de 16,4 % en 2007, tandis que l'actif sous contrôle canadien a baissé de 8,2 %. Dans le secteur du pétrole et du gaz, l'actif sous contrôle étranger a augmenté de 24,1 %, soit une croissance plus de deux fois plus élevée que la hausse de 10,1 % de l'actif sous contrôle canadien.

Fabrication : les sociétés sous contrôle étranger détiennent maintenant plus de la moitié de l'actif, des revenus et des bénéfices

Pour la première fois depuis 1999, les sociétés sous contrôle étranger exerçant une activité au Canada ont détenu plus de la moitié (52,8 %) de l'actif du secteur de la fabrication en 2007. Cette proportion était en hausse par rapport au niveau de 46,8 % atteint en 2006. Cette hausse était en grande partie attribuable aux acquisitions étrangères de sociétés sous contrôle canadien, surtout dans les secteurs des métaux de première transformation et du bois et du papier.

En outre, les entreprises sous contrôle étranger ont produit 53,8 % des revenus du secteur de la fabrication et 51,4 % de ses bénéfices. Ces deux proportions étaient plus élevées que celles affichées en 2006.

Pétrole et gaz : les acquisitions font progresser les parts sous contrôle étranger

Pour une deuxième année consécutive, les sociétés sous contrôle canadien détenaient en 2007 plus de la moitié de l'actif, des revenus et des bénéfices du secteur du pétrole et du gaz. Toutefois, elles ont perdu une certaine part au profit des entreprises sous contrôle étranger.

Dans le secteur du pétrole et du gaz, la proportion de l'actif des sociétés sous contrôle canadien est passée de 64,3 % à 61,5 %. Bien que ces sociétés aient généré 51,2 % des revenus d'exploitation et 55,4 % des bénéfices, ces deux proportions étaient inférieures aux niveaux inscrits en 2006.

* * *

Les sociétés sous contrôle étranger ont représenté 21,3 % de l'actif des sociétés en 2007, en légère hausse par rapport à 21,1 % l'année précédente. Dans le secteur de la finance et des assurances, le secteur de l'intermédiation financière par le biais de dépôts, qui comprend les banques, a affiché les plus petites proportions sous contrôle étranger, soit 8,3 % de l'actif, 7,8 % des revenus et 6,7 % des bénéfices. Le contrôle étranger étant réglementé, ces proportions sont demeurées relativement stables depuis 1999.

Les parts des sociétés des États-Unis et du Royaume-Uni augmentent grâce au dynamisme des acquisitions.

Les États-Unis ont continué à dominer parmi les sociétés sous contrôle étranger exerçant une activité au Canada.

En 2007, les sociétés sous contrôle américain détenaient 54,7 % de l'actif sous contrôle étranger et ont généré 59,3 % des revenus d'exploitation et 54,4 % des bénéfices. Comparativement à ce qu'elles étaient l'année précédente, ces proportions ont toutes légèrement augmenté.

L'accroissement de ces parts était attribuable à des acquisitions de sociétés qui auparavant étaient sous contrôle d'entreprises canadiennes et de l'Union européenne. Cette situation a été particulièrement observée dans trois secteurs de la fabrication, soit dans les véhicules automobiles et les pièces, dans le bois et le papier ainsi que dans les métaux de première transformation.

La proportion de l'actif et celle des revenus de sociétés sous le contrôle du Royaume-Uni ont augmenté, tandis que celles qui étaient sous contrôle allemand ont régressé.

L'accroissement des parts sous le contrôle des sociétés du Royaume-Uni était attribuable à des acquisitions de sociétés du secteur de la fabrication, qui auparavant étaient sous contrôle canadien.

L'Allemagne était le seul des principaux pays de contrôle étranger dont les parts ont diminué considérablement. Ses parts ont baissé de 2,0 points de pourcentage pour l'actif, de 2,6 points pour les revenus et de 2,1 points pour les bénéfices.

Ce recul des parts de sociétés sous contrôle allemand était attribuable à des acquisitions effectuées par des sociétés sous contrôle américain dans le secteur de la fabrication.

Total de l'actif, des revenus d'exploitation et des bénéfices d'exploitation,
et parts sous contrôle étranger, selon la branche d'activité

  2006 2007 2006 2007
  Total sous contrôle canadien et étranger Sous contrôle étranger
  millions de dollars %
Actif        
Fabrication  655 034  676 966 46,8 52,8
Extraction de pétrole et de gaz et activités de soutien  388 873  447 705 35,7 38,5
Reste du secteur non financier 1 827 608 2 009 717 16,7 15,9
Autres industries financières  314 038  347 263 13,7 12,1
Intermédiation financière par le biais de dépôts 1 952 381 2 181 712 8,0 8,3
Reste du secteur de la finance et des assurances  652 035  707 697 42,1 40,0
Total, toutes les branches d'activité 5 789 970 6 371 059 21,1 21,3
Revenus d'exploitation        
Fabrication  707 659  702 647 51,4 53,8
Extraction de pétrole et de gaz et activités de soutien  155 311  169 572 48,5 48,8
Reste du secteur non financier 1 851 100 1 966 118 21,5 20,4
Autres industries financières  63 373  69 899 13,7 11,3
Intermédiation financière par le biais de dépôts  111 877  128 114 7,7 7,8
Reste du secteur de la finance et des assurances  132 605  138 502 39,3 39,6
Total, toutes les branches d'activité 3 021 925 3 174 851 30,0 29,4
Bénéfices d'exploitation        
Fabrication  45 510  44 032 50,8 51,4
Extraction de pétrole et de gaz et activités de soutien  29 181  24 757 40,9 44,6
Reste du secteur non financier  131 682  141 208 18,6 18,2
Autres industries financières  22 973  28 424 8,7 11,6
Intermédiation financière par le biais de dépôts  30 300  34 113 7,5 6,7
Reste du secteur de la finance et des assurances  28 188  29 817 51,7 47,8
Total, toutes les branches d'activité  287 834  302 351 27,2 26,2

Total de l'actif, des revenus d'exploitation et des bénéfices d'exploitation
sous contrôle étranger, selon le principal pays de contrôle,
toutes les branches d'activité
  2006 2007 2006 2007 2006 2007
  Actif Revenus d'exploitation Bénéfices d'exploitation
  millions de dollars
États-Unis  665 983  740 095  531 617  554 523  41 421  43 050
Royaume-Uni  154 814  182 033  65 499  78 204  7 791  8 401
Allemagne  69 388  49 320  55 451  32 626  4 898  3 275
Tous les autres pays étrangers  334 359  382 767  253 606  269 384  24 259  24 452
Total, sous contrôle étranger 1 224 543 1 354 215  906 173  934 736  78 369  79 178
  % sous contrôle étranger
États-Unis 54,4 54,7 58,7 59,3 52,9 54,4
Royaume-Uni 12,6 13,4 7,2 8,4 9,9 10,6
Allemagne 5,7 3,6 6,1 3,5 6,3 4,1
Tous les autres pays étrangers 27,3 28,3 28,0 28,8 31,0 30,9
Total, sous contrôle étranger 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0

Note(s) :Les chiffres ayant été arrondis, leur somme peut ne pas correspondre aux totaux indiqués.

Note aux lecteurs de Statcan

Sous l'autorité du ministre de l'Industrie, Statistique Canada administre la Loi sur les déclarations des personnes morales, laquelle requiert la cueillette d'information sur la situation financière et la propriété des sociétés exerçant une activité au Canada. Cette information sert à évaluer l'étendue du contrôle de l'économie des sociétés canadiennes par des non-résidents.

En vertu de la Loi sur les déclarations des personnes morales, un rapport résumant l'étendue du contrôle étranger dans l'économie canadienne doit être présenté chaque année au Parlement. Le document diffusé aujourd'hui est le rapport pour l'année de référence 2007.

Trois composantes sont utilisées pour mesurer le contrôle étranger : l'actif, les revenus d'exploitation et les bénéfices d'exploitation.

Haut de page


Lisez Le Marxiste-Léniniste
Site web:  www.pccml.ca   Courriel: redaction@cpcml.ca