Le Marxiste-Léniniste

Numéro 24 - 5 février 2010

Des définitions modernes de l'économie politique

Discussion avec le journaliste du Marxiste-Léniniste K.C. Adams sur la lutte
pour unir les nécessités et le surplus en un produit social unitaire

LML : Les développements de la science au XIXe siècle nous ont donné une base solide pour formuler des définitions modernes. L'économie politique marxiste enseigne que la nécessité et ses multiples « nécessités » représentent la quantité de travail nécessaire au maintien et à la reproduction des producteurs et de leurs familles selon un standard donné. Les nécessités sont égales à la quantité de valeur que les producteurs réclament au produit social ou à la valeur ajoutée qu'ils produisent. La quantité de valeur excédentaire a été appelée « surplus ». Sous le capitalisme, le surplus est égal à la quantité de valeur que les propriétaires du capital et leur État réclament à la valeur ajoutée produite par les travailleurs. Vous avez écrit qu'il faut donner une définition moderne de cette division du produit social en nécessités et en surplus. Pouvez-vous l'expliquer à nos lecteurs ?

K.C. Adams : Dans la perspective marxiste-léniniste, la division du produit social en nécessités et surplus nous ramène à l'époque où étaient rédigés les classiques alors que nous devons ouvrir une voie vers l'avant dans l'ici-présent. Les classiques sont un guide en cela mais pas un substitut à l'analyse des conditions concrètes.

Hardial Bains a toujours dit qu'il faut prolétariser le monde objectif et notre pensée et le faire en participant consciemment à des actes pour découvrir. Cela ne peut pas se faire en répétant les conclusions de la science et les théories du XIXe siècle. Tous les grands progrès réalisés au XXe siècle ont été le résultat de la prolétarisation des conditions objectives et subjectives. Tous les reculs se sont produits quand la classe ouvrière et son leadership ont négligé de prolétariser leur pratique et leur pensée.

Dans le monde d'aujourd'hui, qu'est-ce que le surplus de produit social ? Est-ce un surplus par rapport aux besoins du peuple, de son économie socialisée et de la société en général ? Qui décide du rapport quantitatif entre le surplus et les nécessités, dont il est le surplus ?

Les définitions modernes doivent partir de la conception du monde de la classe ouvrière. Les travailleurs doivent considérer le produit social ou la valeur ajoutée qu'ils produisent comme un tout unitaire auquel toutes les forces sociales font leurs réclamations individuelles et collectives. Les travailleurs font leurs réclamations individuelles et collectives ; une autre réclamation est faite pour la reproduction de l'économie socialisée ; une autre est faite par l'État au nom de l'intérêt général de la société et finalement les propriétaires du capital ont des réclamations mais elles sont un anachronisme. Suivant cette conception du monde de la classe ouvrière, il n'y a pas de surplus. De quoi serait-il le surplus ? Le produit social ou valeur ajoutée est un tout unitaire. Les travailleurs doivent développer leur conscience et leur compréhension du produit social qu'ils produisent et distribuent et de son partage entre les différents revendicateurs.

La division du produit social en nécessités et surplus dont Marx a parlé se produit spontanément. La classe ouvrière doit remplacer la spontanéité par l'action consciente. C'est un pas important vers la prise de contrôle de l'économie socialisée pour la mettre au service du bien-être des producteurs et de l'intérêt général de la société.

LML : Les conditions modernes sont caractérisées par le fait que la classe ouvrière n'a pas le pouvoir politique et ne possède pas les forces productives de l'économie socialisée, surtout dans les secteurs de base. Cette situation entrave l'effort pour formuler des définitions modernes.

KCA : Sans le pouvoir politique et sans la propriété de l'économie socialisée, les travailleurs ne peuvent pas développer les mécanismes et la conscience sociale nécessaires pour résoudre le problème de la distribution du produit social et pour harmoniser les réclamations des individus, des collectifs et de l'État à ce produit. On ne peut pas développer des rapports modernes entre les individus, entre les individus et les collectifs et entre les individus, les collectifs et l'État, sans contrôler la direction de l'économie et sans harmoniser les différentes réclamations au produit social. Pour acquérir le pouvoir politique et la propriété sociale, les travailleurs doivent développer ici et maintenant leur compréhension des définitions modernes en participant consciemment à la lutte pour donner naissance à ce changement. Mais même une fois que la classe ouvrière a remporté une victoire sur quelque aspect, l'effort pour prolétariser les conditions et la pensée doit se poursuivre. Le socialisme et sa dictature du prolétariat, dans leur progression, investissent le peuple du pouvoir souverain, placent la propriété de l'économie socialisée dans les mains des producteurs et en finissent avec les réclamations des propriétaires du capital. En agissant ainsi, le socialisme élimine un grand antagonisme et un grand obstacle au progrès de la société mais cela n'élimine pas le concept de surplus et les réclamations au surplus selon les traditions de classe et le droit bourgeois.

LML : Est-ce parce que la conscience de classe est entachée de la notion de surplus et de la notion que certains ont droit de faire des réclamations à ce surplus en raison d'aptitudes naturelles ou de droit hérité ?

KCA : Pour répondre à cela, il faut comprendre que le concept du surplus de produit social provient de la société de classes à ses différentes étapes. Il y a à peu près 4 000 ans, les êtres humains ont développé les forces productives à un point qui leur a permis de produire plus que ce qui était requis pour leur simple subsistance. Ils ont produit leurs « nécessités » et quelque chose en plus qu'ils ont partagé collectivement. Il est ainsi devenu possible pour une section de la population de vivre sans être engagée directement dans la production des nécessités ou dans la dispense de services nécessaires. Une partie de la société s'est alors consacrée aux activités éducatives et culturelles et au développement des forces productives au moyen de la science et de la technique, mais sans nuire au processus de production et aux producteurs.

Au fil du temps, une section de la société s'est constituée à l'écart des producteurs et cela a créé une contradiction de classe, une contradiction antagoniste. Cette section a imposé le concept et la pratique selon lesquels la quantité donnée de produit social qu'elle réclame est un surplus par rapport aux nécessités des producteurs. Cela a créé une société de classes à contradiction antagoniste entre les producteurs et ceux qui revendiquent le surplus, pour se l'approprier eux-mêmes et pour financer les institutions de l'État qu'ils ont créées pour dominer les producteurs et les affaires de la société. Les producteurs ont perdu le contrôle d'une partie de leur production, laquelle a été déclarée un surplus par rapport à leurs nécessités mais pas par rapport à leurs besoins et à ceux de la société.

Au fil des différentes formes de la société de classes, les producteurs ont perdu non seulement le contrôle du surplus mais aussi de l'ensemble du produit social et des moyens de production. Ce phénomène a fait de l'esclavage et du capitalisme des systèmes très instables si on les compare aux formes de la petite production, où une majorité de paysans et d'artisans possédaient ou contrôlaient leurs moyens de production et leurs nécessités et une partie du surplus. La majeure partie du surplus était remise au propriétaire foncier, au maître de la guilde, au prince ou à quelqu'un d'autre qui personnifiait la classe dominante, au nom de la protection des paysans contre d'autres propriétaires ou princes ou en échange d'infrastructures comme les routes, les canaux, les ponts, l'irrigation, etc. Le rapport de classe sous la petite production pouvait devenir très paternaliste en vertu de la pression qui s'exerçait sur le représentant de la classe dominante de voir aux travaux publics sans revendiquer plus de surplus que ne le voulait la tradition. L'émergence de forces de production nouvelles et de classes capables de contester le statu quo de la petite production a été grandement ralentie par le fait que les forces productives étaient éparpillées, par le bas niveau d'éducation et des communications de même que par les règles strictes interdisant le changement des méthodes de production.

LML : Dans le cas des paysans, il n'est pas difficile de voir qu'ils sont les producteurs du produit social et qu'ils doivent remettre aux propriétaires la majeure partie de ce qui est considéré comme le surplus. L'élite dominante apparaît clairement comme un fardeau ou un coût que les paysans doivent assumer. Dans le mode de production capitaliste, le fait que la classe dominante est un fardeau ou un coût assumé par les producteurs est obscurci et tourné sans dessus dessous, ce qui donne naissance aux notions centrées sur le capital selon lesquelles ce sont les travailleurs qui sont un coût de production pour les exploiteurs, les propriétaires du capital.

KCA : Les travailleurs doivent absolument écraser ces concepts centrés sur le capital s'ils veulent développer leur conscience sociale et leur confiance en leur capacité de créer une alternative qui remet les producteurs en contrôle du produit social tout entier et des moyens de production. La lutte de la classe ouvrière maintenant et sous le socialisme a pour but de nier cette négation du contrôle des producteurs sur leur économie et sur ce qu'ils produisent et d'éliminer cette division du produit social en nécessités et en surplus.

L'émergence de la société de classes, il y a de cela 4 000 ans, a marqué le début d'une longue suite de systèmes économiques où les producteurs ont perdu le contrôle des fruits de leur production pour n'en garder en général que les nécessités de la vie. Les producteurs, esclaves, paysans ou travailleurs-marchandises, ont reçu une quantité de production qui équivalait en moyenne à leurs « nécessités ». Le niveau de ce que sont les « nécessités » a été déterminé, objectivement parlant, par le niveau des forces productives et subjectivement par la résistance des producteurs au vol de leur produit social par les classes exploiteuses. Cette lutte aujourd'hui se mène spontanément, sous forme du mouvement syndical et de son combat organisé pour défendre une réclamation standard au produit social qu'on pourrait qualifier de « nécessités ».

La majeure partie du reste, considérée comme étant le surplus, est revendiquée par une classe qui est au-dessus des producteurs en tant que classe dominante, laquelle, comme dans les autres sociétés de classes avant le capitalisme, utilise une partie du surplus pour entretenir une machine d'État, une dictature de la classe dominante qui maintient en retour les relations de classe existantes.

Revenons à la notion centrée sur le capital selon laquelle les travailleurs sont un coût de production. Si vous visitez un marché traditionnel en Chine ou en Inde, vous vous rendez vite compte que les paysans et les marchands connaissent très bien la valeur relative des produits qu'ils vendent. Un paysan ou un travailleur appartenant à une guilde sait précisément combien de temps de travail cela a pris pour produire une marchandise d'une qualité et en quantité données et il ressent l'injustice d'avoir à se séparer d'une grande partie du produit social au profit de la classe dominante. Le paysan trouverait complètement ridicule un propriétaire foncier qui prétendrait que la portion nécessaire du produit social que le paysans garde pour lui est un coût de production pour le propriétaire. Le propriétaire disait au paysan : « Tu me dois 15 boisseaux de blé parce que c'est comme ça que les rapports de propriété fonctionnent et j'ai mes gardes ici pour te le rappeler. » Puis le prêtre s'avance et dit : « Tu dois deux boisseaux de blé à l'Église sinon je te punirai par la volonté de Dieu. »

Sous la petite production, chacun savait qui était le producteur et qui était le coût. Avec la grande production industrielle et la classe ouvrière moderne, le fait que les travailleurs ne possèdent pas leurs moyens de production socialisés vient obscurcir le fait qu'ils sont les producteurs et que les propriétaires du capital sont le coût.

LML : Le capitalisme et la grande production sont venus brouiller la compréhension directe et intuitive des producteurs de la valeur des marchandises produites par leur temps de travail et la division de la production en nécessités et surplus, qui était le fait de la plupart des systèmes de petite production.

KCA : C'est exact. Sous le capitalisme, la valeur apparaît comme provenant du capital et de sa propriété des moyens de production. Le surplus et les nécessités semblent provenir des propriétaires du capital et de leurs forces productives. Selon la conception du monde des propriétaires du capital, les forces productives humaines sont une extension des machines et un coût de production qui gêne la production des biens et des services pour le profit. À plus d'un titre, cela évoque l'esclave-marchandise qui existait aux États-Unis. Le propriétaire des esclaves de la plantation possède les moyens de production et ses esclaves sont un moyen de production de plus en sa possession. Dans la tête du propriétaire d'esclaves, il n'y a pas grande différence entre son cheval et son esclave. Les deux lui ont coûté quelque chose au début ou ont été élevés sur sa plantation. Le propriétaire d'esclaves n'admettrait jamais que ce sont les esclaves qui produisent le coton en utilisant les chevaux, les outils, la terre et l'équipement et que le coût du maintien de la famille du maître et de l'État esclavagiste est payé par la production que font les esclaves. Le surplus confisqué par les propriétaires et leur État est en réalité un coût pour les producteurs, les esclaves-marchandises.

LML : Sous le capitalisme, c'est le travail-marchandise plutôt que l'esclave-marchandise, mais au-delà de la propriété du facteur humain, la relation économique est semblable à celle de l'esclavage-marchandise.

K.C. Adams : Cela semble facile à comprendre que les producteurs de biens et les dispensateurs de services ne sont pas un coût de production mais il ne faut pas sous-estimer la force des rapports de production. Les rapports de production déterminent la conception du monde dominante et celle-ci détermine la façon dont l'économie politique est présentée et analysée. Si vous aviez dit dans les cercles officiels à Atlanta dans les années 1830 que les esclaves ne sont pas un coût dans la culture du coton, vous auriez été la risée de la ville et des cercles académiques. La conception esclavagiste dominait toute la pensée officielle parce que l'idéologie émane des rapports de propriété. L'idéologie de la résistance à l'esclavage et au capitalisme émane elle aussi des rapports de propriété en vigueur. Il faut un effort énorme pour rejeter en pratique et en théorie l'idéologie officielle et la remplacer, ainsi que les rapports de propriété vétustes, par le nouveau.

LML : Karl Marx a généralisé la nouvelle idéologie en opposition aux rapports de propriété en vigueur dans l'Europe du XIXe siècle.

KCA : Marx a utilisé la conception du monde des propriétaires du capital pour mettre à nu son essence qui est de justifier l'exploitation de la classe ouvrière. Il a expliqué que le capitalisme a érigé une barrière pour empêcher que l'on comprenne comment l'exploitation fonctionne. À cause de l'aliénation des producteurs dans le système capitaliste par rapport aux forces productives et à leur produit social, on a l'impression que les salaires sont un coût pour les propriétaires des forces productives, que le profit est quelque chose qu'on ajoute au prix et que la valeur des marchandises et leurs prix sont essentiellement déterminés par l'offre et la demande, par les coûts de machinerie et de main-d'oeuvre encourus par les propriétaires du capital et par leurs marges de profit ou tout ce qu'ils peuvent inclure dans le prix quand les marchandises sont vendues. En utilisant la force de la raison et de la science, Marx a prouvé que cette façon de voir est fausse. Il a découvert que la production, la valeur, les salaires et le profit viennent directement du temps de travail employé dans la transformation de la matière première. Il a expliqué que selon le point de vue centré sur le capital, le coût du travail-marchandise est la valeur des biens et services qui sont nécessaires au maintien et à la reproduction des producteurs, et que cette valeur équivaut à ce qui est « nécessaire à leur vie », y compris la préparation de la prochaine génération de travailleurs. Ce coût pour le capital est une déduction de la valeur totale produite par les producteurs eux-mêmes. La valeur et le prix du travail-marchandise résident dans le temps de travail moyen nécessaire à la production et à la reproduction des producteurs.

Le profit saisi par le capitaliste sous forme de bénéfices d'entreprise, d'intérêt et de rente foncière est le surplus que produisent les producteurs au-delà du coût de production.

LML : La valeur de la force de travail des producteurs équivaut à la valeur (mesurée en temps de travail) d'une quantité de nécessités requises pour le maintien et la reproduction des producteurs selon un certain standard.

KCA : Un aspect important à saisir est que la valeur de la force de travail de l'ouvrier est distincte de la valeur du produit social qu'il produit. La valeur de la force de travail est une abstraction concrétisée dans la revendication d'une partie de ce qu'il produit, en salaires, avantages sociaux et pensions. Marx a démontré que cela crée l'impression que les propriétaires du capital achètent une marchandise appelée force de travail avec le capital qu'ils possèdent. En réalité, s'il est vrai que c'est le capitaliste qui possède l'argent utilisé pour acheter la marchandise qu'est la force de travail, cet argent est la valeur ajoutée produite par les ouvriers qui lui vendent leur force de travail. Tout comme sous l'esclavage, ce sont les rapports de propriété et la conception du monde dominante qui déterminent la façon dont l'économie politique est interprétée.

Du point de vue des producteurs réels et des dispensateurs des services, la valeur du produit social qu'ils créent équivaut aux nécessités en salaires plus un surplus qui est accaparé par les propriétaires du capital et leur État. Le produit matériel du travail, ou plus précisément le produit social produit par la force de travail qui transforme les matières premières, représente une quantité de marchandises équivalent à une certaine quantité de nécessités requises pour maintenir et reproduire l'ouvrier, plus un surplus réclamé par les propriétaires du capital et leur État.

Le temps de travail de l'ouvrier produit une quantité de biens et services qui est supérieure aux nécessités. Le temps de travail de l'ouvrier est égal à une quantité de nécessités plus un surplus. Le surplus est la quantité de valeur ou de produit social réclamé par le capitaliste à titre de profit, ce qui comprend les bénéfices d'entreprise, les intérêts et la rente, et par l'État sous forme de taxes et impôts. La partie allant aux nécessités de l'ouvrier est représentée sous forme de salaires, avantages sociaux et pensions.

LML : La lutte immédiate des travailleurs est pour défendre la quantité de nécessités considérée comme standard et pour améliorer ce standard, ou du moins pour combattre son érosion.

KCA : Oui, et l'objectif à long terme est de reconquérir le contrôle de l'ensemble de la valeur de la production (les nécessités et le surplus), ce qui exige un contrôle des forces productives, de la direction de l'économie et de l'État.

LML : Vous avez dit que, dans certains modes de petite production, les classes opprimées exerçaient un certain contrôle ou possédaient les forces productives, sans toutefois contrôler la distribution du produit social.

KCA : Pour reprendre le contrôle du surplus, il faut davantage que le contrôle des forces productives. Les classes opprimées dans le passé ont pu avoir un certain contrôle des forces productives mais pas du produit social. Le contrôle des nécessités et du surplus par les producteurs réels nécessite un État qui tient en échec les propriétaires du capital et qui bloque tout retour au capitalisme. Il requiert le pouvoir politique d'une dictature du prolétariat, la victoire de la démocratie ouvrière sur la démocratie totalitaire du capitalisme.

LML : Comment se pose le problème de l'unification du produit social sous le socialisme ? La classe ouvrière a maintenant beaucoup d'expérience dans la construction du socialisme dans différents pays au vingtième siècle, y compris l'expérience du renversement du socialisme en Union soviétique.

KCA : Le produit social continue d'être divisé en nécessités et surplus sous le socialisme et sous la dictature du prolétariat en théorie et en pratique. Les nécessités sont redistribuées suivant le principe général : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail », et selon la définition moderne des droits qui est que « tous ont des droits du fait qu'ils sont des êtres humains », que l'État a le devoir de garantir.

L'évaluation du travail se fait à partir d'un standard. Ceux dont le temps de travail, l'éducation et l'effort physique et mental est au-delà du standard, en partie en raison d'aptitudes naturelles et de capacités physiques, reçoivent plus que les nécessités. Cela est inévitable pour deux raisons. Le peuple exige la reconnaissance des différences d'aptitudes et de contributions à l'économie parce que c'est ce que la tradition et l'idéologie dominante considèrent comme étant juste. Et sous le capitalisme, c'est la seule façon de faire parce que la force de travail est vendue comme une marchandise selon sa valeur, qui est relative à la qualité et à la quantité. Cela se poursuit sous le socialisme à cause de la faiblesse de la nouvelle idéologie parmi les masses, encore influencées par les idéologies des rapports de propriété antérieurs, mais aussi parce que les conditions matérielles qui engendrent la nouvelle conception du monde sont encore en préparation.

L'idée que la force de travail est une marchandise dont la valeur est déterminée par sa quantité continue de dominer sous le socialisme, même si la propriété de l'économie socialisée est dorénavant socialisée. Cette conception de la force de travail en tant que marchandise, qui est le propre du droit bourgeois, est inévitable durant les premières étapes du socialisme, surtout dans les pays peu développés pour ce qui est de la grande production, notamment dans l'agriculture.

Le droit bourgeois est la base de la pression favorisant le retour au capitalisme. Il est une pression contre le facteur humain/conscience sociale. C'est ce qu'on a vu dans les pays membres de l'Union soviétique. Le bas niveau de la production industrielle nécessitait des quinquennats, des plans pour la prolétarisation de l'économie, dont l'agriculture, et des luttes pour prolétariser la culture et l'idéologie.

Le droit bourgeois représente un aspect réactionnaire du socialisme, car il bloque la marche avant vers l'émancipation complète de la classe ouvrière. Cet élément réactionnaire exerce une pression en faveur du retour en arrière, du renversement du socialisme et de la restauration du capitalisme et de la dictature de la bourgeoisie. La lutte contre le droit bourgeois suivant l'évolution des conditions objectives et subjectives représente l'élément révolutionnaire du socialisme qui ouvre la voie vers l'avant.

LML : Comment cette contradiction s'exprime-t-elle pour ce qui est de l'unification du produit social ?

KCA : La division entre les nécessités et le surplus n'est pas tout de suite effacée sous le socialisme. En fait, elle commence à s'effacer sous le capitalisme, avec l'apparition des programmes sociaux, grâce auxquels les nécessités sont satisfaites socialement et les travailleurs et leurs alliés forcent l'État bourgeois à assumer une partie de ses responsabilités sociales. La satisfaction des nécessités qui représentent la valeur de la force de travail est socialisée dans une certaine mesure. Elle l'est davantage avec la prise de contrôle de l'ensemble du produit social par la classe ouvrière sous le socialisme et la dictature du prolétariat. Mais le travail continue d'être évalué en grande partie par le temps de travail moyen, qui sert à déterminer la rémunération individuelle. Les salaires continuent d'être une forme de paiement jusqu'à ce que la classe ouvrière et son leadership révolutionnaire créent les conditions économiques, politiques et idéologiques nécessaires pour donner naissance à quelque chose de nouveau.

Durant les étapes initiales du socialisme, la force de travail n'est plus une marchandise seulement dans la mesure où le produit social appartient généralement à tous les membres de la société et où ceux-ci acquièrent le droit de participer consciemment aux prises de décision concernant son partage et son utilisation. Des institutions socialistes sont créées pour donner aux producteurs réels le contrôle de la direction de l'économie et de la distribution du produit social. La force de travail comme marchandise continue d'exister tant que les salaires demeurent la méthode principale de rémunération du travail.

L'élément réactionnaire sous le socialisme fait tout en son pouvoir pour maintenir la force de travail comme catégorie économique. L'aspect révolutionnaire reconnaît la nécessité de l'abolir. La reconnaissance de cette nécessité et la théorie et la pratique qui mènent l'élément révolutionnaire du socialisme représentent un gigantesque pas en avant vers la liberté et la dignité du prolétariat moderne et l'émancipation complète de la classe ouvrière et l'avènement de la société sans classe.

Le socialisme distribue autant que possible les nécessités par les programmes sociaux : santé, éducation, retraite, puis alimentation, loisirs et activités récréatives. Les nécessités commencent à se fusionner avec le surplus, pour former un tout qui est distribué collectivement selon différents mécanismes et institutions créés par la participation consciente des individus à l'activité politique des collectifs et de l'État socialiste. Pourtant, la demande d'une rémunération selon la quantité et la qualité du travail comme droit bourgeois demeure. Sa force dépend du niveau de développement des forces productives, des conditions internationales et de la lutte pour le facteur humain/conscience sociale, qui est faible durant les étapes initiales à cause de la tradition et de la vieille idéologie qui continuent d'occuper une place importante.

Un abaissement des conditions objectives et subjectives peut entraîner une réduction de la distribution des nécessités par les programmes sociaux. Cela fait qu'une partie des nécessités redevient un surplus dont peuvent s'emparer les forces qui luttent pour un retour au capitalisme, où le surplus peut être utilisé plus exclusivement au profit de ceux qui « travaillent le plus fort et sont les plus doués », et c'est ainsi que les avoirs publics de la société peuvent être privatisés et pillés à volonté.

Les marxistes-léninistes doivent être conscients des effets des conditions objectives et subjectives sur l'élément révolutionnaire du socialisme et voir à l'adoption d'un plan de mobilisation pour la prolétarisation des conditions objectives et subjectives, y compris les conditions extérieures, et à ne pas permettre à l'élément réactionnaire de prendre le dessus, comme en Union soviétique.

LML : Alors la situation exige ce que le camarade Bains a appelé la prolétarisation continuelle du socialisme objectivement et subjectivement, la prolétarisation des moyens de production, le facteur humain et le Parti communiste.

KCA : Avec le développement des forces productives et le renforcement continuel du facteur humain/conscience sociale, on peut surmonter l'influence négative du droit bourgeois et l'éliminer petit à petit. On obtient ensuite une situation où le produit social collectif est distribué suivant le principe général : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. » La production et la société humaine auront éliminé la séparation des biens et services en nécessités et en surplus. Le produit social devient un tout ; la distribution se fait selon les besoins de tous et les désirs de la société, dont les membres sont des participants à l'économie socialisée et à un effort individuel et collectif pour décider de la direction de l'économie et de la distribution et utilisation de son produit social. Elles auront créé les moyens de régler le problème de la distribution et de la reproduction de l'économie socialisée. Ces moyens seront déterminés par la participation consciente.

LML : Il ressort de la discussion que l'approche centrée sur l'humain au problème de la distribution du produit social et du contrôle de la direction de l'économie doit commencer dès maintenant, dans les conditions du capitalisme.

KCA : Les travailleurs doivent discuter de l'économie centrée sur le capital et de la division des biens et services en nécessités et surplus. Ils doivent voir comment ce problème les affecte et comment il peut être surmonté. Idéologiquement, il faut voir dès maintenant le produit social, ou la valeur ajoutée, comme un tout auquel les différentes forces sociales font leurs réclamations, notamment la classe ouvrière, le peuple en général en raison des droits que possèdent chacun du fait qu'il est un être humain, et les propriétaires du capital.

Dans les pays capitalistes développés, cette perspective centrée sur l'être humain doit être mise en valeur tout de suite, pour devenir une force idéologique sous le socialisme dans la bataille contre le droit bourgeois et la régression. Sinon, le socialisme restera faible et en proie à la régression. Dans les pays moins développés qui parviennent à rompre avec le système impérialiste d'États, comme la Russie de 1917 et dans les pays encore moins développés qui ont fait partie de l'Union soviétique, la faiblesse idéologique de la classe ouvrière, des paysans et des couches moyennes émanant des conditions objectives et subjectives peut s'avérer un danger mortel.

Il est important de dénoncer la perspective centrée sur le capital qui voit les travailleurs comme une force de travail, un coût de production, une marchandise, une catégorie économique à exploiter et à dénigrer. Les travailleurs sont les prolétaires modernes, les architectes du monde nouveau.

« Nous sommes les producteurs de la richesse et les dispensateurs des services. Nous avons des droits qui découlent de cette réalité. Vous, propriétaires du capital, n'avez pas le droit d'acheter et de posséder notre travail et de nous transformer en marchandise. Nous refusons d'être une marchandise et exigeons nos droits en tant que prolétaires libres. Nous revendiquons tout ce que nous produisons et nous voulons contrôler la direction de notre économie socialisée. »

La dénonciation de la pensée et de la conception du monde centrée sur le capital doit commencer maintenant, dans les conditions du capitalisme, pour préparer la classe ouvrière au renversement du capitalisme et pour la lutte encore plus difficile contre le droit bourgeois sous le socialisme.

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