Discussion avec le journaliste du
Marxiste-Léniniste K.C. Adams sur la lutte
pour unir les
nécessités et le surplus en un produit social
unitaire
LML : Les
développements de
la science au XIXe siècle nous ont donné une base
solide
pour formuler des définitions modernes. L'économie
politique marxiste enseigne que la nécessité et ses
multiples « nécessités »
représentent la quantité de travail
nécessaire au
maintien et à la reproduction des producteurs
et de leurs familles selon un standard donné. Les
nécessités sont égales à la
quantité
de valeur que les producteurs réclament au produit social
ou
à la valeur ajoutée qu'ils produisent. La
quantité
de valeur excédentaire a été appelée
« surplus ». Sous le capitalisme, le
surplus est
égal à la quantité de valeur que les
propriétaires du capital
et leur État réclament à la valeur
ajoutée
produite par les travailleurs. Vous avez écrit qu'il faut
donner
une définition moderne de cette division du produit social
en
nécessités et en surplus. Pouvez-vous l'expliquer
à nos lecteurs ?
K.C. Adams : Dans la perspective
marxiste-léniniste, la division du produit social en
nécessités et surplus nous ramène à
l'époque où étaient rédigés
les
classiques alors que nous devons ouvrir une voie vers l'avant
dans
l'ici-présent. Les classiques sont un guide en cela mais
pas un
substitut à l'analyse des conditions
concrètes.
Hardial Bains a toujours dit qu'il faut
prolétariser le monde objectif et notre pensée et
le
faire en participant consciemment à des actes pour
découvrir. Cela ne peut pas se faire en
répétant
les conclusions de la science et les théories du XIXe
siècle. Tous les grands progrès
réalisés au
XXe siècle ont été le résultat de la
prolétarisation des
conditions objectives et subjectives. Tous les reculs se sont
produits
quand la classe ouvrière et son leadership ont
négligé de prolétariser leur pratique et
leur
pensée.
Dans le monde d'aujourd'hui, qu'est-ce que le
surplus de
produit social ? Est-ce un surplus par rapport aux besoins
du
peuple, de son économie socialisée et de la
société en général ? Qui
décide
du rapport quantitatif entre le surplus et les
nécessités, dont il est le surplus ?
Les définitions modernes doivent partir de
la
conception du monde de la classe ouvrière. Les
travailleurs
doivent considérer le produit social ou la valeur
ajoutée
qu'ils produisent comme un tout unitaire auquel toutes les forces
sociales font leurs réclamations individuelles et
collectives.
Les travailleurs font leurs réclamations individuelles et
collectives ; une autre réclamation est faite pour la
reproduction de l'économie socialisée ; une
autre
est faite par l'État au nom de l'intérêt
général de la société et finalement
les
propriétaires du capital ont des réclamations mais
elles
sont un anachronisme. Suivant cette conception du monde de la
classe
ouvrière, il n'y a pas de surplus.
De quoi serait-il le surplus ? Le produit social ou valeur
ajoutée est un tout unitaire. Les travailleurs doivent
développer leur conscience et leur compréhension du
produit social qu'ils produisent et distribuent et de son partage
entre
les différents revendicateurs.
La division du produit social en
nécessités et surplus dont Marx a parlé se
produit
spontanément. La classe ouvrière doit remplacer la
spontanéité par l'action consciente. C'est un pas
important vers la prise de contrôle de l'économie
socialisée pour la mettre au service du bien-être
des
producteurs et de l'intérêt général de
la
société.
LML : Les conditions modernes
sont
caractérisées par le fait que la classe
ouvrière
n'a pas le pouvoir politique et ne possède pas les forces
productives de l'économie socialisée, surtout dans
les
secteurs de base. Cette situation entrave l'effort pour formuler
des
définitions modernes.
KCA : Sans le pouvoir politique et
sans la
propriété de l'économie socialisée,
les
travailleurs ne peuvent pas développer les
mécanismes et
la conscience sociale nécessaires pour résoudre le
problème de la distribution du produit social et pour
harmoniser
les réclamations des individus, des collectifs et de
l'État à ce produit. On
ne peut pas développer des rapports modernes entre les
individus, entre les individus et les collectifs et entre les
individus, les collectifs et l'État, sans contrôler
la
direction de l'économie et sans harmoniser les
différentes réclamations au produit social. Pour
acquérir le pouvoir politique et la
propriété
sociale, les travailleurs doivent développer ici et
maintenant leur compréhension des définitions
modernes en
participant consciemment à la lutte pour donner naissance
à ce changement. Mais même une fois que la classe
ouvrière a remporté une victoire sur quelque
aspect,
l'effort pour prolétariser les conditions et la
pensée
doit se poursuivre. Le socialisme et sa dictature du
prolétariat, dans leur
progression, investissent le peuple du pouvoir souverain, placent
la
propriété de l'économie socialisée
dans les
mains des producteurs et en finissent avec les
réclamations des
propriétaires du capital. En agissant ainsi, le socialisme
élimine un grand antagonisme et un grand obstacle au
progrès de la société mais cela
n'élimine
pas le concept de
surplus et les réclamations au surplus selon les
traditions de
classe et le droit bourgeois.
LML : Est-ce parce que la
conscience de classe est entachée de la notion de surplus
et de
la notion que certains ont droit de faire des réclamations
à ce surplus en raison d'aptitudes naturelles ou de droit
hérité ?
KCA : Pour répondre à
cela,
il
faut comprendre que le concept du surplus de produit social
provient de
la société de classes à ses
différentes
étapes. Il y a à peu près 4 000 ans, les
êtres humains ont développé les forces
productives
à un point qui leur a permis de produire plus que ce qui
était requis pour leur simple subsistance.
Ils ont produit leurs
« nécessités » et quelque
chose en
plus qu'ils ont partagé collectivement. Il est ainsi
devenu
possible pour une section de la population de vivre sans
être
engagée directement dans la production des
nécessités ou dans la dispense de services
nécessaires. Une partie de la société s'est
alors
consacrée aux activités
éducatives et culturelles et au développement des
forces
productives au moyen de la science et de la technique, mais sans
nuire
au processus de production et aux producteurs.
Au fil du temps, une section de la
société
s'est constituée à l'écart des producteurs
et cela
a créé une contradiction de classe, une
contradiction
antagoniste. Cette section a imposé le concept et la
pratique
selon lesquels la quantité donnée de produit social
qu'elle réclame est un surplus par rapport aux
nécessités des producteurs. Cela a
créé une
société de classes à contradiction
antagoniste
entre les producteurs et ceux qui revendiquent le surplus, pour
se
l'approprier eux-mêmes et pour financer les institutions de
l'État qu'ils ont créées pour dominer les
producteurs et les affaires de la société. Les
producteurs ont perdu le contrôle d'une partie de leur
production, laquelle a été déclarée
un
surplus par rapport à leurs nécessités mais
pas
par rapport à leurs besoins et à ceux de la
société.
Au fil des différentes formes de la
société de classes, les producteurs ont perdu non
seulement le contrôle du surplus mais aussi de l'ensemble
du
produit
social et des moyens de production. Ce phénomène a
fait
de l'esclavage et du capitalisme des systèmes très
instables si on les compare aux formes de la petite production,
où une majorité de paysans
et d'artisans possédaient ou contrôlaient leurs
moyens de
production et leurs nécessités et une partie du
surplus.
La majeure partie du surplus était remise au
propriétaire foncier, au maître de la guilde, au
prince ou
à quelqu'un d'autre qui personnifiait la classe dominante,
au
nom de la protection des paysans contre d'autres
propriétaires
ou
princes ou en échange d'infrastructures comme les routes,
les
canaux, les ponts, l'irrigation, etc. Le rapport de classe sous
la
petite production pouvait devenir très paternaliste en
vertu de
la pression qui s'exerçait sur le représentant de
la
classe dominante de voir aux travaux publics sans revendiquer
plus de
surplus que ne le voulait la tradition.
L'émergence de forces de production nouvelles et de
classes
capables de contester le statu quo de la petite production a
été grandement ralentie par le fait que les forces
productives étaient éparpillées, par le bas
niveau
d'éducation et des communications de même que par
les
règles strictes interdisant le changement des
méthodes de
production.
LML : Dans le cas des
paysans, il
n'est pas difficile de voir qu'ils sont les producteurs du
produit
social et qu'ils doivent remettre aux propriétaires la
majeure
partie de ce qui est considéré comme le surplus.
L'élite dominante apparaît clairement comme un
fardeau ou
un coût que les paysans doivent assumer. Dans
le mode de production capitaliste, le fait que la classe
dominante est
un fardeau ou un coût assumé par les producteurs est
obscurci et tourné sans dessus dessous, ce qui donne
naissance
aux notions centrées sur le capital selon lesquelles ce
sont les
travailleurs qui sont un coût de production pour les
exploiteurs,
les propriétaires du capital.
KCA : Les travailleurs doivent
absolument
écraser ces concepts centrés sur le capital s'ils
veulent
développer leur conscience sociale et leur confiance en
leur
capacité de créer une alternative qui remet les
producteurs en contrôle du produit social tout entier et
des
moyens de production. La lutte de la classe ouvrière
maintenant
et sous le socialisme a pour but de nier cette négation du
contrôle des producteurs sur leur économie et sur ce
qu'ils produisent et d'éliminer cette division du produit
social
en nécessités et en surplus.
L'émergence de la société de
classes, il y a de cela 4 000 ans, a marqué le
début
d'une
longue suite de systèmes économiques où les
producteurs ont perdu le contrôle des fruits de leur
production
pour n'en garder en général que les
nécessités de la vie. Les producteurs, esclaves,
paysans
ou travailleurs-marchandises, ont reçu une quantité
de
production qui équivalait en moyenne à leurs
« nécessités ». Le niveau de
ce que
sont les « nécessités » a
été déterminé, objectivement parlant,
par
le niveau des forces productives et subjectivement par la
résistance des producteurs au vol de leur produit social
par les
classes exploiteuses. Cette lutte aujourd'hui se mène
spontanément, sous forme du mouvement syndical et de son
combat
organisé pour défendre une réclamation
standard au
produit social qu'on pourrait qualifier de
« nécessités ».
La majeure partie du reste,
considérée
comme
étant le surplus, est revendiquée par une classe
qui est
au-dessus des producteurs en tant que classe dominante, laquelle,
comme
dans les autres sociétés de classes avant le
capitalisme,
utilise une partie du surplus pour entretenir une machine
d'État, une dictature de la classe dominante qui maintient
en
retour les relations de classe existantes.
Revenons à la notion centrée sur le
capital selon laquelle les travailleurs sont un coût de
production. Si vous visitez un marché traditionnel en
Chine ou
en Inde, vous vous rendez vite compte que les paysans et les
marchands
connaissent très bien la valeur relative des produits
qu'ils
vendent. Un paysan ou un travailleur appartenant à une
guilde
sait précisément combien de temps de travail cela a
pris
pour produire une marchandise d'une qualité et en
quantité données et il ressent l'injustice d'avoir
à se séparer d'une grande partie du produit social
au
profit de la classe dominante. Le paysan trouverait
complètement
ridicule un propriétaire foncier qui prétendrait
que la
portion nécessaire du
produit social que le paysans garde pour lui est un coût de
production pour le propriétaire. Le propriétaire
disait
au paysan : « Tu me dois 15 boisseaux de
blé
parce que c'est comme ça que les rapports de
propriété fonctionnent et j'ai mes gardes ici pour
te le
rappeler. » Puis le prêtre s'avance et
dit :
« Tu dois deux
boisseaux de blé à l'Église sinon je te
punirai
par la volonté de Dieu. »
Sous la petite production, chacun savait qui
était le producteur et qui était le coût.
Avec la
grande production industrielle et la classe ouvrière
moderne, le
fait que les travailleurs ne possèdent pas leurs moyens de
production socialisés vient obscurcir le fait qu'ils sont
les
producteurs et que les propriétaires du capital sont le
coût.
LML : Le capitalisme et la
grande
production sont venus brouiller la compréhension directe
et
intuitive des producteurs de la valeur des marchandises produites
par
leur temps de travail et la division de la production en
nécessités et surplus, qui était le fait de
la
plupart des systèmes de petite production.
KCA : C'est exact. Sous le
capitalisme, la
valeur apparaît comme provenant du capital et de sa
propriété des moyens de production. Le surplus et
les
nécessités semblent provenir des
propriétaires du
capital et de leurs forces productives. Selon la conception du
monde
des propriétaires du capital, les forces productives
humaines
sont une extension des machines et un coût de production
qui
gêne la production des biens et des services pour le
profit.
À plus d'un titre, cela évoque
l'esclave-marchandise qui
existait aux États-Unis. Le propriétaire des
esclaves de
la plantation possède les moyens de production et ses
esclaves
sont un moyen de production de plus en sa
possession. Dans la tête du propriétaire d'esclaves,
il
n'y a pas grande différence entre son cheval et son
esclave. Les
deux lui ont coûté quelque chose au début ou
ont
été élevés sur sa plantation. Le
propriétaire d'esclaves n'admettrait jamais que ce sont
les
esclaves qui produisent le coton en utilisant les chevaux, les
outils,
la terre et l'équipement
et que le coût du maintien de la famille du maître et
de
l'État esclavagiste est payé par la production que
font
les esclaves. Le surplus confisqué par les
propriétaires
et leur État est en réalité un coût
pour les
producteurs, les esclaves-marchandises.
LML : Sous le capitalisme,
c'est
le travail-marchandise plutôt que l'esclave-marchandise,
mais
au-delà de la propriété du facteur humain,
la
relation économique est semblable à celle de
l'esclavage-marchandise.
K.C. Adams : Cela semble facile
à
comprendre que les producteurs de biens et les dispensateurs de
services ne sont pas un coût de production mais il ne faut
pas
sous-estimer la force des rapports de production. Les rapports de
production déterminent la conception du monde dominante et
celle-ci détermine la façon dont
l'économie politique est présentée et
analysée. Si vous aviez dit dans les cercles officiels
à
Atlanta dans les années 1830 que les esclaves ne sont pas
un
coût dans la culture du coton, vous auriez
été la
risée de la ville et des cercles académiques. La
conception esclavagiste dominait toute la pensée
officielle
parce que l'idéologie émane des rapports
de propriété. L'idéologie de la
résistance
à l'esclavage et au capitalisme émane elle aussi
des
rapports de propriété en vigueur. Il faut un effort
énorme pour rejeter en pratique et en théorie
l'idéologie officielle et la remplacer, ainsi que les
rapports
de propriété vétustes, par le nouveau.
LML : Karl Marx a
généralisé la nouvelle idéologie en
opposition aux rapports de propriété en vigueur
dans
l'Europe du XIXe siècle.
KCA : Marx a utilisé la
conception
du monde des propriétaires du capital pour mettre à
nu
son essence qui est de justifier l'exploitation de la classe
ouvrière. Il a expliqué que le capitalisme a
érigé une barrière pour empêcher que
l'on
comprenne comment l'exploitation fonctionne. À cause de
l'aliénation des producteurs dans le
système capitaliste par rapport aux forces productives et
à leur produit social, on a l'impression que les salaires
sont
un coût pour les propriétaires des forces
productives, que
le profit est quelque chose qu'on ajoute au prix et que la valeur
des
marchandises et leurs prix sont essentiellement
déterminés par l'offre et la demande, par les
coûts
de
machinerie et de main-d'oeuvre encourus par les
propriétaires du
capital et par leurs marges de profit ou tout ce qu'ils peuvent
inclure
dans le prix quand les marchandises sont vendues. En utilisant la
force
de la raison et de la science, Marx a prouvé que cette
façon de voir est fausse. Il a découvert que la
production, la valeur, les salaires et le
profit viennent directement du temps de travail employé
dans la
transformation de la matière première. Il a
expliqué que selon le point de vue centré sur le
capital,
le coût du travail-marchandise est la valeur des biens et
services qui sont nécessaires au maintien et à la
reproduction des producteurs, et que cette valeur équivaut
à ce qui est
« nécessaire à leur vie », y
compris la préparation de la prochaine
génération
de travailleurs. Ce coût pour le capital est une
déduction
de la valeur totale produite par les producteurs eux-mêmes.
La
valeur et le prix du travail-marchandise résident dans le
temps
de travail moyen nécessaire à la production et
à
la reproduction des
producteurs.
Le profit saisi par le capitaliste sous forme de
bénéfices d'entreprise, d'intérêt et
de
rente foncière est le surplus que produisent les
producteurs
au-delà du coût de production.
LML : La valeur de la force
de
travail des producteurs équivaut à la valeur
(mesurée en temps de travail) d'une quantité de
nécessités requises pour le maintien et la
reproduction
des producteurs selon un certain standard.
KCA : Un aspect important à
saisir
est que la valeur de la force de travail de l'ouvrier est
distincte de
la valeur du produit social qu'il produit. La valeur de la force
de
travail est une abstraction concrétisée dans la
revendication d'une partie de ce qu'il produit, en salaires,
avantages
sociaux et pensions. Marx a démontré que cela
crée l'impression que les propriétaires du capital
achètent une marchandise appelée force de
travail
avec le capital qu'ils possèdent. En
réalité, s'il
est vrai que c'est le capitaliste qui possède l'argent
utilisé pour acheter la marchandise qu'est la force de
travail,
cet argent est la valeur ajoutée produite par les ouvriers
qui
lui vendent leur
force de travail. Tout comme sous l'esclavage, ce sont les
rapports de
propriété et la conception du monde dominante qui
déterminent la façon dont l'économie
politique est
interprétée.
Du point de vue des producteurs réels et
des
dispensateurs des services, la valeur du produit social qu'ils
créent équivaut aux nécessités en
salaires
plus un surplus qui est accaparé par les
propriétaires du
capital et leur État. Le produit matériel du
travail, ou
plus précisément le produit social produit par la
force
de travail qui transforme les
matières premières, représente une
quantité
de marchandises équivalent à une certaine
quantité
de nécessités requises pour maintenir et reproduire
l'ouvrier, plus un surplus réclamé par les
propriétaires du capital et leur État.
Le temps de travail de l'ouvrier produit une
quantité de biens et services qui est supérieure
aux
nécessités. Le temps de travail de l'ouvrier est
égal à une quantité de
nécessités
plus un surplus. Le surplus est la quantité de valeur ou
de
produit social réclamé par le capitaliste à
titre
de profit, ce qui comprend les bénéfices
d'entreprise,
les intérêts
et la rente, et par l'État sous forme de taxes et
impôts.
La partie allant aux nécessités de l'ouvrier est
représentée sous forme de salaires, avantages
sociaux et
pensions.
LML : La lutte
immédiate des
travailleurs est pour défendre la quantité de
nécessités considérée comme standard
et
pour améliorer ce standard, ou du moins pour combattre son
érosion.
KCA : Oui, et l'objectif à long
terme
est de reconquérir le contrôle de l'ensemble de la
valeur
de la production (les nécessités et le surplus), ce
qui
exige un contrôle des forces productives, de la direction
de
l'économie et de l'État.
LML : Vous avez dit que, dans
certains modes de petite production, les classes opprimées
exerçaient un certain contrôle ou possédaient
les
forces productives, sans toutefois contrôler la
distribution du
produit social.
KCA : Pour reprendre le contrôle
du
surplus, il faut davantage que le contrôle des forces
productives. Les classes opprimées dans le passé
ont pu
avoir un certain contrôle des forces productives mais pas
du
produit social. Le contrôle des nécessités et
du
surplus par les producteurs réels nécessite un
État qui tient en échec les
propriétaires du capital et qui bloque tout retour au
capitalisme. Il requiert le pouvoir politique d'une dictature du
prolétariat, la victoire de la démocratie
ouvrière
sur la démocratie totalitaire du capitalisme.
LML : Comment se pose le
problème de l'unification du produit social sous le
socialisme ? La classe ouvrière a maintenant beaucoup
d'expérience dans la construction du socialisme dans
différents pays au vingtième siècle, y
compris
l'expérience du renversement du socialisme en Union
soviétique.
KCA : Le produit social continue
d'être divisé en nécessités et surplus
sous
le socialisme et sous la dictature du prolétariat en
théorie et en pratique. Les nécessités sont
redistribuées suivant le principe
général : « De
chacun
selon
ses
capacités, à chacun selon son
travail », et selon la définition
moderne des droits qui est que « tous ont des droits
du fait
qu'ils sont des êtres humains », que
l'État a
le devoir de garantir.
L'évaluation du travail se fait à
partir
d'un standard. Ceux dont le temps de travail, l'éducation
et
l'effort physique et mental est au-delà du standard, en
partie
en raison d'aptitudes naturelles et de capacités
physiques,
reçoivent plus que les nécessités. Cela est
inévitable pour deux raisons. Le peuple exige la
reconnaissance
des différences
d'aptitudes et de contributions à l'économie parce
que
c'est ce que la tradition et l'idéologie dominante
considèrent comme étant juste. Et sous le
capitalisme,
c'est la seule façon de
faire parce que la force de travail est vendue comme une
marchandise
selon sa valeur, qui est relative à la qualité et
à la quantité. Cela se poursuit sous le socialisme
à cause de la faiblesse de la nouvelle idéologie
parmi
les masses, encore influencées par les idéologies
des
rapports de propriété
antérieurs, mais aussi parce que les conditions
matérielles qui engendrent la nouvelle conception du monde
sont
encore en préparation.
L'idée que la force de travail est une
marchandise dont la valeur est déterminée par sa
quantité continue de dominer sous le socialisme,
même si
la propriété de l'économie socialisée
est
dorénavant socialisée. Cette conception de la force
de
travail en tant que marchandise, qui est le propre du droit
bourgeois,
est inévitable durant les premières
étapes du socialisme, surtout dans les pays peu
développés pour ce qui est de la grande production,
notamment dans l'agriculture.
Le droit bourgeois est la base de la pression
favorisant
le retour au capitalisme. Il est une pression contre le facteur
humain/conscience sociale. C'est ce qu'on a vu dans les pays
membres de
l'Union soviétique. Le bas niveau de la production
industrielle
nécessitait des quinquennats, des plans pour la
prolétarisation de l'économie, dont
l'agriculture, et des luttes pour prolétariser la culture
et
l'idéologie.
Le droit bourgeois représente un aspect
réactionnaire du socialisme, car il bloque la marche avant
vers
l'émancipation complète de la classe
ouvrière. Cet
élément réactionnaire exerce une pression en
faveur du retour en arrière, du renversement du socialisme
et de
la restauration du capitalisme et de la dictature de la
bourgeoisie. La
lutte contre
le droit bourgeois suivant l'évolution des conditions
objectives
et subjectives représente l'élément
révolutionnaire du socialisme qui ouvre la voie vers
l'avant.
LML : Comment cette
contradiction
s'exprime-t-elle pour ce qui est de l'unification du produit
social ?
KCA : La division entre les
nécessités et le surplus n'est pas tout de suite
effacée sous le socialisme. En fait, elle commence
à
s'effacer sous le capitalisme, avec l'apparition des programmes
sociaux, grâce auxquels les nécessités sont
satisfaites socialement et les travailleurs et leurs
alliés
forcent l'État bourgeois à assumer une
partie de ses responsabilités sociales. La satisfaction
des
nécessités qui représentent la valeur de la
force
de travail est socialisée dans une certaine mesure. Elle
l'est
davantage avec la prise de contrôle de l'ensemble du
produit
social par la classe ouvrière sous le socialisme et la
dictature
du prolétariat. Mais le travail continue d'être
évalué en grande
partie par le temps de travail moyen, qui sert à
déterminer la rémunération individuelle. Les
salaires continuent d'être une forme de paiement
jusqu'à
ce que la classe ouvrière et son leadership
révolutionnaire créent les conditions
économiques,
politiques et idéologiques nécessaires pour donner
naissance à quelque chose de nouveau.
Durant les étapes initiales du socialisme,
la
force de travail n'est plus une marchandise seulement dans la
mesure
où le produit social appartient généralement
à tous les membres de la société et
où
ceux-ci acquièrent le droit de participer consciemment aux
prises de décision concernant son partage et son
utilisation.
Des institutions socialistes
sont créées pour donner aux producteurs
réels le
contrôle de la direction de l'économie et de la
distribution du produit social. La force de travail comme
marchandise
continue d'exister tant que les salaires demeurent la
méthode
principale de rémunération du travail.
L'élément réactionnaire sous
le
socialisme fait tout en son pouvoir pour maintenir la force de
travail
comme catégorie économique. L'aspect
révolutionnaire reconnaît la nécessité
de
l'abolir. La reconnaissance de cette nécessité et
la
théorie et la pratique qui mènent
l'élément
révolutionnaire du socialisme représentent un
gigantesque
pas en
avant vers la liberté et la dignité du
prolétariat
moderne et l'émancipation complète de la classe
ouvrière et l'avènement de la société
sans
classe.
Le socialisme distribue autant que possible les
nécessités par les programmes sociaux :
santé, éducation, retraite, puis alimentation,
loisirs et
activités récréatives. Les
nécessités commencent à se fusionner avec le
surplus, pour former un tout qui est distribué
collectivement
selon différents mécanismes et institutions
créés par la participation
consciente des individus à l'activité politique des
collectifs et de l'État socialiste. Pourtant, la demande
d'une
rémunération selon la quantité et la
qualité du travail comme droit bourgeois demeure. Sa force
dépend du niveau de développement des forces
productives,
des conditions internationales et de la lutte pour le facteur
humain/conscience
sociale, qui est faible durant les étapes initiales
à
cause de la tradition et de la vieille idéologie qui
continuent
d'occuper une place importante.
Un abaissement des conditions objectives et
subjectives
peut entraîner une réduction de la distribution des
nécessités par les programmes sociaux. Cela fait
qu'une
partie des nécessités redevient un surplus dont
peuvent
s'emparer les forces qui luttent pour un retour au capitalisme,
où le surplus peut être utilisé plus
exclusivement
au profit de
ceux qui « travaillent le plus fort et sont les plus
doués », et c'est ainsi que les avoirs publics
de la
société peuvent être privatisés et
pillés à volonté.
Les marxistes-léninistes doivent être
conscients des effets des conditions objectives et subjectives
sur
l'élément révolutionnaire du socialisme et
voir
à l'adoption d'un plan de mobilisation pour la
prolétarisation des conditions objectives et subjectives,
y
compris les conditions extérieures, et à ne pas
permettre
à l'élément réactionnaire de prendre
le dessus, comme en Union soviétique.
LML : Alors la situation
exige ce
que le camarade Bains a appelé la prolétarisation
continuelle du socialisme objectivement et subjectivement, la
prolétarisation des moyens de production, le facteur
humain et
le Parti communiste.
KCA : Avec le développement des
forces productives et le renforcement continuel du facteur
humain/conscience sociale, on peut surmonter l'influence
négative du droit bourgeois et l'éliminer petit
à
petit. On obtient ensuite une situation où le produit
social
collectif est distribué suivant le principe
général : « De chacun selon ses
capacités,
à chacun selon ses besoins. » La
production et
la société humaine auront éliminé la
séparation des biens et services en
nécessités et
en surplus. Le produit social devient un tout ; la
distribution se
fait selon les besoins de tous et les désirs de la
société, dont les membres sont des
participants à l'économie socialisée et
à
un effort individuel et collectif pour décider de la
direction
de l'économie et de la distribution et utilisation de son
produit social. Elles auront créé les moyens de
régler le problème de la distribution et de la
reproduction de l'économie socialisée. Ces moyens
seront
déterminés par la participation
consciente.
LML : Il ressort de la
discussion
que l'approche centrée sur l'humain au problème de
la
distribution du produit social et du contrôle de la
direction de
l'économie doit commencer dès maintenant, dans les
conditions du capitalisme.
KCA : Les travailleurs doivent
discuter de
l'économie centrée sur le capital et de la division
des
biens et services en nécessités et surplus. Ils
doivent
voir comment ce problème les affecte et comment il peut
être surmonté. Idéologiquement, il faut voir
dès maintenant le produit social, ou la valeur
ajoutée,
comme un tout auquel
les différentes forces sociales font leurs
réclamations,
notamment la classe ouvrière, le peuple en
général
en raison des droits que possèdent chacun du fait qu'il
est un
être humain, et les propriétaires du capital.
Dans les pays capitalistes
développés,
cette perspective centrée sur l'être humain doit
être mise en valeur tout de suite, pour devenir une force
idéologique sous le socialisme dans la bataille contre le
droit
bourgeois et la régression. Sinon, le socialisme restera
faible
et en proie à la régression. Dans les pays moins
développés qui parviennent à
rompre avec le système impérialiste d'États,
comme
la Russie de 1917 et dans les pays encore moins
développés qui ont fait partie de l'Union
soviétique, la faiblesse idéologique de la classe
ouvrière, des paysans et des couches moyennes
émanant des
conditions objectives et subjectives peut s'avérer un
danger
mortel.
Il est important de dénoncer la perspective
centrée sur le capital qui voit les travailleurs comme une
force
de travail, un coût de production, une marchandise, une
catégorie économique à exploiter et à
dénigrer. Les travailleurs sont les prolétaires
modernes,
les architectes du monde nouveau.
« Nous sommes les producteurs de la
richesse
et les dispensateurs des services. Nous avons des droits qui
découlent de cette réalité. Vous,
propriétaires du capital, n'avez pas le droit d'acheter et
de
posséder notre travail et de nous transformer en
marchandise.
Nous refusons d'être une marchandise et exigeons nos droits
en
tant que
prolétaires libres. Nous revendiquons tout ce que nous
produisons et nous voulons contrôler la direction de notre
économie socialisée. »
La dénonciation de la pensée et de
la
conception du monde centrée sur le capital doit commencer
maintenant, dans les conditions du capitalisme, pour
préparer la
classe ouvrière au renversement du capitalisme et pour la
lutte
encore plus difficile contre le droit bourgeois sous le
socialisme.

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