Le Marxiste-Léniniste

Numéro 17 - 27 janvier 2010 - Supplément

De la presse du Parti

À la recherche d'un commandant
en chef deus ex machina


À la convention républicaine
à New York en 2004:

L'article qui suit a été écrit en juillet 2008 en préparation pour le VIIIe Congrès du Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) tenu en août de la même année. Il a été publié dans Le Marxiste-Léniniste le 4 novembre 2008, dans le cadre des élections présidentielles aux États-Unis.

* * *

La guerre impérialiste est un sujet chaud. Dans le cadre des élections présidentielles aux États-Unis, les objectifs de guerre et la définition du président en tant que commandant en chef retiennent beaucoup d'attention.

Alors que la crise s'aggrave de tout côté, l'État américain (les institutions gouvernantes, la bureaucratie, l'armée) et le système politique apparaissent comme rompus, divisés et hostiles au peuple. La multitude méprise les grands partis politiques et leurs médias, tandis qu'une désinformation agressive et une absence générale d'information créent dans le corps politique un sentiment de colère paralysante mêlé d'indifférence, cette dernière étant le fait d'une dangereuse dépolitisation qui laisse le peuple en proie à la pire démagogie. Une élite politique et économique, qui se dit formée « des meilleurs et des plus doués », la veille aristocratie naturelle version corrigée, la caste des élus, s'est approprié les privilèges du pouvoir. Elle s'est de plus accordé l'immunité pour se protéger des atteintes à son « droit » d'avoir le monopole de la force, par lequel elle impose son pouvoir. Face à cette élite et à son pouvoir établi, la classe ouvrière et le peuple sont marginalisés au sein du corps politique. Or, en raison de leur position dans la société et du fait que leurs réclamations à la société pour répondre à leurs besoins suivant leurs intérêts ne sont pas satisfaites, la classe ouvrière et le peuple entrent en opposition avec l'élite. Ils sont conviés à l'action, appelés à sortir du marasme. Pour ce faire, ils doivent voir comment l'ordre établi en est venu à choisir ces « élus » et à leur conférer le droit du monopole de la force.

À la lumière de la situation actuelle, les pouvoirs en place sont pressés de s'entendre sur le choix d'un sauveur qui puisse leur livrer le peuple, la bureaucratie et l'armée, unis dans l'enthousiasme autour d'un but qui correspond aux aspirations de leadership et de contrôle mondiaux des élites dominantes aux États-Unis. Les élites dominantes sont à la recherche d'un Deus ex machina, un dieu issu de la machine. Ce qui importe, ce n'est pas tant le caractère ou la personnalité du candidat, comme Obama par exemple, qu'on présente comme le messie qui saura conduire le peuple hors de la désolation des années Bush, que la logique de la machine derrière de processus de sélection. La machine, c'est le système politique fondé sur la constitution. Ainsi, l'élection du président a son sens dans l'analyse de la constitution américaine et de son système politique dans le contexte de la situation historique réelle.

En ce moment, dans la situation historique réelle, le conflit entre les forces de production et les rapports sociaux de production est à l'origine de la crise économique, de l'instabilité et du déséquilibre. Les forces productives, y compris le prolétariat moderne, dépassent amplement les limites des rapports de production capitalistes dont elles sont captives. C'est particulièrement le cas des révolutions scientifique, technologique et industrielle, dont le progrès dépend essentiellement de la concurrence entre les détenteurs du capital. Le développement de ces forces productives, sans pour autant profiter au peuple, se fait à une telle allure qu'il menace la durabilité de l'environnement naturel et social. Ces menaces sont causées par la rétention des pouvoirs productifs par les rapports sociaux capitalistes. Les pouvoirs productifs ainsi retenus deviennent de fait un obstacle à leur utilisation pour la satisfaction des réclamations des membres de la société en fonction de leurs besoins suivant le niveau de développement de la société. Cela peut mener à de grandes tragédies pour le peuple. Le gouvernement américain, avec son armée et sa bureaucratie, n'a pas intérêt à résoudre ce problème à l'avantage du peuple. Un sauveur issu de la machine ne cherchera donc pas à résoudre le problème à l'avantage du peuple, mais il devra par contre définir la situation et les problèmes de gouvernance de façon à ne pas inciter l'opposition du peuple.

Pour l'essentiel, seules les réclamations des propriétaires du capital sont considérées comme légitimes. Celui qui met la main sur ce monopole de la force s'approprie du même coup la légitimité et l'autorité de l'utiliser au nom de la société. Les propriétaires du capital font leurs réclamations à la société en vertu du fait qu'ils sont détenteurs du droit de manier le monopole de la force, la machine d'État. De même, en s'appropriant la légitimité et l'autorité de contrôler le droit de se servir du monopole de la force et de la coercition, les propriétaires du capital restreignent et limitent les réclamations de la classe ouvrière et du peuple. La prétention à la légitimité est nécessairement sapée quand le peuple, de par ses conditions de vie, se voit complètement restreint dans sa capacité de satisfaire ses besoins. C'est là que l'autorité de ceux qui prétendent à la légitimité de contrôler le monopole de la force au nom de la société est remise en question.

Pour éviter cette situation, d'immenses sommes d'argent sont consacrées au maintien de l'apparence de légitimité. Des milliards de dollars sont dépensés à cette fin dans les élections présidentielles en cours. Des sommes records sont recueillies par des « campagnes de financement » et dépensées spécifiquement pour la recherche d'un sauveur d'une façon apparemment publique pour occuper une fonction apparemment publique. Le processus de sélection est censé tirer sa légitimité de cette recherche comme telle. Mais les élites cherchent quelqu'un qui puisse donner à la demande du droit de monopole un air de légitimité, ce qui n'est pas une tâche facile. Si le parti au pouvoir et son chef sont perçus comme ne servant que les intérêts des propriétaires du capital, la prétention à la légitimité sera enterrée par les accusations de corruption et de servilité. Si les promesses faites à la classe ouvrière et au peuple ne sont pas respectées, la prétention à la légitimité sera noyée par les accusations d'hypocrisie et de fourberie. La machine a désespérément besoin d'un sauveur possédant les attributs d'un chef pouvant réunir sous sa tutelle les rapports et arrangements de la vaste bureaucratie, de l'armée et des institutions gouvernantes, et capable de projeter l'image de la rectitude et de la force, qui est la promesse de fidélité envers les propriétaires du capital en tant que classe. Or, dans la situation de crise actuelle, du point de vue des élites le leadership présidentiel exige une action et une décision énergiquement préventives, ce qui s'apparente à la dictature présidentielle. Un président qui agit de façon préventive dans les conditions instables du déséquilibre, qui veut faire de son mandat un moment de définition, ne sera pas nécessairement capable de projeter l'image de rectitude et de force, ni est-ce possible dans le contexte actuel.

En ces temps de crise, avec un gouvernement divisé et des conflits intenses entre les détenteurs du capital, ce sauveur doit être un maître illusionniste. Et tout cela sans toucher au coeur du problème de la légitimité. Si ceux qui gouvernent sont perçus comme une clique ne servant que ses intérêts, la prétention à l'autorité légitime de se servir du pouvoir d'État, avec son monopole des instruments de la force et de la coercition, commence à plutôt ressembler à la vanité de l'usurpateur. Tôt ou tard apparaîtront d'autres prétendants à la légitimité qui n'appuieront pas nécessairement leurs prétentions sur les institutions et arrangements existants. L'existence d'autres prétentions à la légitimité et à l'autorité laisse présager un pouvoir souverain qui n'apparaît plus comme un et indivisible. Les vieilles façons de faire sont alors rejetées tant par les gouvernants que par les gouvernés : ni les uns ni les autres ne peuvent continuer comme avant. Apparaissent alors les conditions d'une guerre civile. Cela peut sembler improbable, mais seulement du point de vue de celui qui croit qu'il est toujours possible d'harmoniser les fondements constitutionnels des arrangements de gouvernance et les forces productives. À constater l'utilisation fréquente de citations tirées de la période de la guerre civile, on peut présumer que le sérieux de la situation n'échappe pas à l'élite politique. Obama, par exemple, calque la phrase de Lincoln : l'Amérique est « le dernier meilleur espoir du monde » qui sera perdu sans changement. Mais cela dépend de la conception que l'on se fait du changement. Les fondements de la constitution du XVIIIe siècle prévoient-ils un système politique capable de résoudre la crise généralisée que provoque l'affrontement entre les forces productives et les rapports sociaux capitalistes ? La constitution telle que sortie de la Guerre civile prévoit-elle une conception moderne de la démocratie capable de présider à l'harmonisation des intérêts individuels, collectifs et généraux qui surgissent de façon conflictuelle au sein de la société à cause de l'affrontement entre les forces de production et les rapports de production ? La constitution telle que sortie de la période de la grande dépression mondiale, de la guerre mondiale et de la défaite du fascisme établit-elle le leadership nécessaire pour affronter la situation historique réelle ? Une gouvernance fondée sur une constitution anachronique et archaïque peut-elle éviter la rupture du tissu social face aux forces productives modernes ? La critique des usurpations présidentielles qui vont au-delà du cadre constitutionnel établi suffira-t-elle à contenir les réactions extrêmes ou créera-t-elle ses propres illusions ? Ces questions sont-elles même posées dans la recherche d'un dieu issu de la machine ?

Pour pouvoir analyser calmement la situation historique de cette élection présidentielle, l'électorat a besoin d'être informé de l'état de la situation. L'absence d'information élimine nécessairement toute possibilité de considération objective. D'abord, l'information doit porter sur la situation actuelle et ce qui s'y révèle. Puis il faut se demander si les arrangements basés sur les limites du droit constitutionnel permettent d'aborder les problèmes de l'organisation des forces productives pour la satisfaction des besoins du peuple. Ces questions ne semblent pas intéresser les candidats à la présidence. La raison en est ni la propension au mensonge des candidats ou du détenteur actuel de la fonction présidentielle, ni la simple avidité ou « pathologie du pouvoir » engendrée par le système.

Dans la campagne actuelle, on a vu apparaître plusieurs formules liant les options militaires à la crise économique. Un des principes visés dans la campagne en cours est que le président doit être l'expression concentrée de l'autorité politique et de la force pour les aspects suivants de la gouvernance : les revenus, en particulier l'accès à la Réserve fédérale et l'expropriation des sommes accumulées dans le Trésor public par le biais des impôts ; l'armée, en particulier la possibilité de superviser la militarisation de l'économie et le complexe militaro-industriel ; et la garantie du « droit de monopole » au détriment des droits et libertés civiles du peuple. Pour s'emparer de ces « joyaux » et pour les utiliser au service des ambitions personnelles ou de l'intérêt collectif de la bourgeoisie, il est nécessaire d'établir le modus operandi du système politique et de son organisation des partis en coalition de manière à ne pas permettre de remise en question de l'autorité politique. Mais une fois disparus les accoutrements historiques et les prétentions à servir la démocratie, le peuple et le gouvernement par le peuple, il ne reste plus que l'histoire elle-même, avec son ironie et sa ruse. Après 220 ans de gouvernement constitutionnel, le peuple américain affronte la menace d'une armée permanente, la taxation sans représentation, un système judiciaire empressé de défendre la suprématie exécutive, etc. Dans la situation actuelle, la fonction de président joue un rôle crucial dans la définition des conditions historiques et de la base de la résolution des contradictions. Mais maintenant, revêtu de prérogatives royales comme un monarque, portée à rétablir les dynasties, etc., la fonction de président apparaît dans une forme clairement reconnaissable dans le cadre constitutionnel : c'est la forme tout à fait contraire aux objectifs de la constitution. L'opposition surgit immédiatement : le système constitutionnel de pouvoirs et contrepoids est détruit ; la séparation des pouvoirs est niée ; la fonction de président munie au départ d'un « soupçon de pouvoirs monarchiques nécessaires » est maintenant celle d'un empereur au sommet de l'empire, etc. Mais la constitution, qui établit la base des conceptions de démocratie et de gouvernance, demeure la référence obligée pour critiquer les développements actuels. Cette interprétation de la loi fondamentale est dépassée et anachronique face à la complexité du monde moderne.

Par exemple, la constitution a créé les fonctions du président en empruntant à la monarchie britannique certains pouvoirs pouvant être exercés en concurrence avec le pouvoir législatif, jusqu'au désaveu de ce dernier. Autrement dit, le pouvoir présidentiel se sépare en s'emparant de l'autorité du Congrès pour réformer l'ordre constitutionnel à des moments historiques donnés. Cet aspect constitutionnel de la présidence se trouve dans le serment du président. D'une part le président jure de remplir fidèlement les fonctions de président. D'autre part, il jure de défendre, de préserver et de protéger la constitution au mieux de ses capacités. La première partie du serment confère la prérogative absolue (conçue sur le modèle de la prérogative royale de la monarchie britannique) de « dépasser les formes constitutionnelles » au point où le président peut s'arroger l'autorité de manier le pouvoir politique, de saisir les immenses ressources de l'armée et de la bureaucratie et de prendre l'initiative indépendamment des pouvoirs législatifs. Ainsi, le détenteur des fonctions de la présidence peut prétendre au pouvoir de « créer l'ordre politique », d'« affirmer l'ordre politique » ou de « rompre l'ordre politique » contre le risque d'être destitué et retiré de ses fonctions. La deuxième partie du serment concerne les tâches du président relatives à la gouvernance des institutions telle qu'établie par la constitution, dans la mesure de ses « capacités », c'est-à-dire dans la mesure où le lui permet de le faire le système de pouvoirs et contrepoids surgi de la séparation des pouvoirs. Et ces « capacités » doivent être appliquées à la préservation de l'État. Autrement dit, les pouvoirs de défendre la constitution dépendent des « capacités » du président.

La dure réalité est que l'élite dominante a perdu son contrôle majoritaire des marchés et de la richesse mondiaux à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ce qui place l'impérialisme américain en déclin par rapport aux autres puissances et peuples et crée la possibilité réelle de la fin de ce bâtisseur d'empire par excellence. Apparaît alors le spectre d'une guerre mondiale engageant toutes les puissances et avec lui l'idée que l'ensemble du système capitaliste mondial pourrait y trouver sa perte, y compris l'État américain. (Lorsqu'on regarde qui compose l'« équipe de sécurité nationale » d'Obama, il s'agit de gens ayant exprimé des vues sur le déclin de l'Amérique comme puissance mondiale et leader mondial.) L'Amérique prie pour une résurrection par la confection d'un dieu issu la machine. Or, la machine reste confinée aux limites établies par la constitution et par les luttes qui sont à l'origine de sa création et de son évolution. Depuis le tout début, les élites dominantes, incluant les avocats, qui ont joué un rôle dans l'évolution de la constitution, se sont préoccupées de comment échapper à la guerre civile, comment modérer le conflit entre l'empire et la république, comment définir la démocratie, les droits, les libertés civiles, etc. Les problèmes qui se posent aujourd'hui concernant l'habeas corpus, la torture, le sceau de l'infamie par l'État (la chasse aux sorcières), l'espionnage, la suppression de la liberté de parole, etc. ont été débattus à l'époque où l'État américain a été formé, dans les conditions du combat du peuple, du congrès et des forces armées contre l'empire britannique et sa monarchie constitutionnelle.


Washington DC, 11 janvier 2008: Journée internationale d'action
pour la fermeture de Guantanamo.

Pour stabiliser la situation et échapper au déséquilibre, les élites dominantes se battent pour redéfinir le pouvoir exécutif. Profitant de la campagne présidentielle « permanente », qui s'étend maintenant sur plusieurs années, elles misent tous leurs efforts sur la prise des fonctions du président et, par la présidence, sur le contrôle du pouvoir exécutif. Un des principaux motifs pour s'emparer du contrôle de l'État en tant que « comité exécutif de la bourgeoisie » est le besoin de faire des prédictions dans une situation de grande complexité dans les conditions des luttes de classe et de l'intensification des rivalités et conflits internationaux. C'est l'expression concentrée de la raison d'État, ou, comme on l'appelle aujourd'hui, l'intérêt national ou la sécurité nationale. Un des principes de la raison d'État est que l'information nécessaire pour faire les prédictions doit être secrète et non partagée avec le public, avec pour conséquence le renforcement des rapports sociaux capitalistes en tant que barrage qui retient l'histoire. Ce secret et cette désinformation sont possibles par l'exercice du pouvoir présidentiel sur d'innombrables bureaucraties et réseaux. Sur la base de cette organisation étatique, la raison d'État est l'instrument des calculs concernant le pouvoir et la gouvernance.

La raison d'État, telle qu'elle s'identifie à l'autorité et au pouvoir exécutif du président des États-Unis, entre en conflit avec l'opinion publique, ce phénomène collectif lié au corps politique. L'opinion publique du corps politique est l'espace où s'affrontent la volonté populaire et la volonté juridique. L'opinion publique est dans ce sens la volonté populaire non réalisée, l'expression de l'intérêt public regroupant les intérêts individuels, collectifs et généraux de la société. D'autre part, la raison d'État est censée reposer sur la volonté juridique réalisée et enchâssée partant de l'inviolabilité de la propriété privée et affirmée en tant qu'intérêt national ou sécurité nationale, qu'on dit au service de l'intérêt suprême de l'État, à la défense de sa survie permanente. Obsédées par le leadership exécutif et la suprématie sur les instances législatives du corps politique, les élections présidentielles ne concernent pas seulement la sélection d'un président, elles sont également l'occasion de faire valoir que l'intérêt national doit supplanter l'intérêt public par des innovations du pouvoir exécutif.

Un aspect de la présidence qui est ressorti durant les dernières administrations et qui est au coeur de la campagne électorale actuelle, suivant les considérations de la raison d'État, est le président en tant que commandant en chef. Le président comme commandant en chef a pour tâche première d'unir, ou du moins stabiliser, une machine bureaucratique et militaire divisée et liée par mille et un fils aux institutions financières et aux monopoles, lesquels sont en proie à la grande angoisse que créent l'instabilité et le déséquilibre. Les pouvoirs en place ont besoin d'une autorité qui est de la machine militaro-bureaucratique et pour la machine militaro-bureaucratique, et non en opposition à elle. S'ils ne parviennent pas à satisfaire ce besoin, c'est un élément important de la raison d'État invoquée pour s'emparer de la machine d'État qui est sapée, à savoir la concentration du pouvoir politique et économique entre les mains du capital monopoliste, tout en privant la classe ouvrière et le peuple de tout pouvoir.

La machine militaro-bureaucratique est une expression concentrée du conflit entre les forces productives et les rapports sociaux de production. Liées par mille et un fils au capital financier, l'organisation du complexe militaro-industriel et la militarisation de l'économie jouent un rôle important dans tous les aspects de la vie économique et politique. Aujourd'hui, toutes les questions sociales sont jumelées à un élément de solution militaire, qu'il s'agisse des prix des aliments, de la famine, de la crise des ressources naturelles, énergétiques et humaines, des catastrophes environnementales, de soi-disant projets d'édification nationale, de la démocratie, etc. Selon les apologistes des développements actuels, si l'option de la guerre n'est pas placée au centre de toutes les solutions, il ne sera pas possible de stabiliser l'armée et la bureaucratie sous le contrôle d'une autorité centralisée maniant des pouvoirs concentrés et un sentiment d'appréhension va immanquablement se répandre parmi les pouvoirs établis et leurs apologistes : la continuité de l'ordre constitutionnel et la survie de l'État sont remises en question. Pourtant, la continuité de l'ordre établi et la permanence de l'État sont sapées au départ lorsque le président se sert de l'autorité pour s'arroger de nouveaux pouvoirs de guerre. L'autorité assignée aux fonctions du président reste particulièrement ambiguë dans la constitution, suivant la conception originale qui visait à « énergiser » une forme républicaine de gouvernement qui, selon les fondateurs, était encline à la dégénérescence, à la corruption et à l'effondrement à cause de l'exercice du pouvoir présidentiel. Dans la situation actuelle, où la revendication d'un pouvoir exécutif unitaire dans la personne du commandant en chef est placée au centre, le président en tant que chef de la machine militaro-bureaucratique peut mener les pouvoirs vers la destruction des forces productives.

Selon la constitution, « la survie de l'État » est fondamentale et absolue, et cela est lié à la raison d'État. Cet élément de la loi fondamentale donne aux fonctions présidentielles une conscience du temps. D'une part, il y a des élections aux quatre ans et un cycle bien défini de réélection des élus en fonction des tâches politiques fixées par les pouvoirs établis qui assument la fonction de gouvernement. [Cycle électoral n'égale pas scrutin. Il y a plusieurs scrutins dans un même cycle.] En général il faut plusieurs cycles présidentiels pour établir une présence bureaucratique et militaire. Une fois cette machinerie bureaucratique et militaire établie, elle doit être adaptée aux besoins d'un nouveau pouvoir exécutif ou remplacée. C'est par ce mécanisme que sont apportés d'importants changements au régime, qu'ils sont consolidés ou répudiés. Différents systèmes de partis et d'organisations de partis ont été mis en place au fil des années pour établir ce rythme historique. Le président est l'agent historique de ces changements. Or, à cette époque historique de bouleversements rapides, le leadership présidentiel (ou ce qu'on appelle « dictature présidentielle ») doit réagir à toutes les forces et à tous les événements apparaissant sur la scène de l'histoire qui viennent menacer « la permanence de l'État ». À la base de ces cycles et mécanismes établis pour défendre ou « dépasser les formes constitutionnelles de gouvernement » en vertu de la loi fondamentale de la constitution, il y a la loi du développement social, la contradiction entre les forces productives et les rapports sociaux de production. L'affrontement se déroule dans une séquence de périodes historiques suivant les développements aux États-Unis et dans le monde. Le « temps constitutionnel », qui est lié aux cycles du processus politique, se heurte au « temps historique », qui est lié à l'évolution des luttes entre impérialistes, entre l'impérialisme et les peuples et nations, entre les capitalistes et les travailleurs, etc.

Les contradictions fondamentales de l'époque actuelle demeurent et il y a aussi certaines considérations géopolitiques et régionales qui persistent. La réalité est la même tant pour les oppresseurs que pour les opprimés : aucun individu ou collectif ne peut échapper à la logique inexorable de la loi du développement de la société, de l'affrontement entre les rapports sociaux et les forces productives. À cela s'ajoutent les luttes pour l'indépendance et contre l'agression et l'annexion et le profond mécontentement qui gronde parmi la classe ouvrière et le peuple. Mais aujourd'hui ce sont la rivalité et la connivence entre monopoles, oligopoles et grandes puissances qui apparaissent comme déterminants dans l'évolution des situations dans le monde.

En plus de l'intensification des guerres commerciales, des aventures militaires et des annexions, des craintes sont soulevées dans les médias à propos d'une dépression imminente. Il existe aussi la possibilité d'une guerre mondiale impliquant toutes les grandes puissances qui mettrait leur survie en péril et menacerait même l'existence du système capitaliste mondial. En fait, à l'idée de perdre le contrôle et la propriété des pouvoirs productifs, le capital financier préfère mener à leur destruction par la guerre et d'autres moyens. C'est dans les conditions du développement inégal du capitalisme et de l'anarchie de la production que la concurrence entre les détenteurs du capital et les rivalités entre les grandes puissances peut en arriver au point de détruire les pouvoirs productifs colossaux de la société, y compris les peuples, par la force des armes, la spéculation financière et d'autres moyens.

Les rapports sociaux capitalistes sont une toile qui couvre les possibilités, négatives ou positives, que renferme la situation historique réelle.. Certains pourront reconnaître, après coup, que c'est l'affrontement entre les forces productives et les rapports de production qui a conduit à la rupture de la division bipolaire du monde, à l'effondrement de l'Union soviétique et à la fin de la guerre froide. La crise générale du capitalisme mondial qui a commencé avec la Révolution russe complétait son cycle. Or, ce qui n'est pas aussi promptement reconnu, c'est qu'une crise générale d'une ampleur beaucoup plus grande est en devenir. Ces changements historiques sont d'une importance décisive et représentent un tournant qui se caractérise par une grande volatilité et une grande violence. Les pressions immenses exercées par ce développement historique font apparaître dans la conscience de chacun l'idée qu'aucun individu et aucun collectif ne peut plus agir comme avant. Il faut trouver une issue à la crise, une rupture radicale, en établissant de nouveaux arrangements et en créant un nouvel ordre mondial. Les propriétaires du capital financier et les oligopoles ne vont pas tolérer d'empiétement sur leur monopole du pouvoir économique et politique qu'ils exercent par le biais de l'État. D'une part, le capital monopoliste exige la continuité du statu quo et le maintien de l'État, d'autre part la situation historique réclame le changement tandis que la concurrence et les rivalités intenses mènent implacablement à la destruction des limites et de l'ordre de cet État et de ces rapports internationaux.

Toute tentative d'établir un « équilibre des pouvoirs » entre la continuité et le changement provoque davantage de violence et d'anarchie. Par exemple, les réalisations et résultats de la Deuxième Guerre mondiale et de la période subséquente sont en train d'être détruits. On voit la liquidation à l'oeuvre, par exemple, dans la transformation de l'Organisation des Nations unies, les grandes puissances se servant du Conseil de sécurité comme instrument de colonisation et comme justification de l'agression, en violation directe des fondements historiques et de la Charte de l'ONU basés sur un pacte entre nations souveraines à l'effet de ne plus permettre de crimes contre l'humanité et contre la paix et de ne plus permettre de génocide. Qui plus est, plusieurs dirigeants américains soulèvent ouvertement la menace d'une troisième guerre mondiale et de l'utilisation de l'arme nucléaire pour exercer des pressions en faveur de blocs économiques et militaires, de coalitions, de cartels et de traités secrets sous leur tutelle, en violation de la mission déclarée de l'ONU. Les autres puissances font de même, parfois en rivalité, parfois en complicité avec la puissance américaine. La fonction de président des États-Unis joue un rôle crucial dans la définition de la situation internationale qui, si elle passe sans opposition, devient la définition de la période historique, comme ce fut le cas de la période de la guerre froide. Dans le contexte actuel, le président doit s'assurer de la protection de la prépondérance du pouvoir américain. (Utilisation d'Israël, de Taïwan, etc. pour démanteler les arrangements établis au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, y compris la menace de se retirer de l'ONU, etc.)

Pour établir de nouveaux arrangements et innover le système et le processus politique, il faut établir un objectif d'ensemble et les étapes pour y parvenir. La stratégie et la tactique sont établies en fonction de la situation donnée sur la base de l'historiographie, et cela vaut pour toutes les forces sociales. Une bonne maîtrise de l'historiographie est ce qui permet de prédire les tactiques nécessaires à une étape donnée dans la poursuite de l'objectif fixé. Le prolétariat a son historiographie, qui part du présent, qui tire du passé ce qui est pertinent pour l'analyse des conditions données, ce qui lui permet de prédire les tactiques nécessaires pour ouvrir la voie au progrès de la société. La bourgeoisie a son historiographie également (parmi ses penseurs sérieux plutôt que parmi ses apologistes irrationnels), qui part du passé et qui projette dans un avenir imaginé. Toute force sociale s'intéressant au pouvoir politique et économique doit faire des prédictions sur la base de l'historiographie pour être en mesure de formuler sa stratégie générale et ses tactiques. C'est ce à quoi s'occupe la présidence aux États-Unis.

Sans placer la loi du développement social au centre des considérations, il est impossible de voir que les luttes qui se mènent concernant les objectifs de guerre et le président en tant que commandant en chef sont le moyen nécessaire pour « dépasser les formes constitutionnelles ». En même temps, il est important d'examiner l'histoire du développement du système politique et du gouvernement en rapport avec les fondements constitutionnels, qui sont de par leur nature limitatifs et conservateurs. Dans la situation contemporaine, le bureau du président et l'organisation et le système de partis qui est l'agence de la gouvernance sont placés entre la continuité et la préservation de l'État capitaliste et les forces contraires qui favorisent le changement de la forme de gouvernance.

L'administration Bush n'a pas encore « dépassé les formes constitutionnelles » mais opère aux limites extrêmes de l'ordre constitutionnel. Ce que sa présidence révèle plus que toute autre chose c'est que la constitution permet un pouvoir exécutif de nature carrément dictatoriale qui n'est arrêtable que par la destitution du président et de son appareil de parti. Autrement dit, l'administration Bush révèle surtout la nature archaïque et anachronique de la constitution et du processus de gouvernance aux États-Unis. Une possible « innovation » aurait été la transformation de la machinerie du Parti républicain en véhicule pour unir la bureaucratie. Les guerres d'agression en Iraq et en Afghanistan ne sont pas les grandes guerres annonciatrices du vingtième siècle, comme on le prétend, mais plutôt, comme le fait remarquer Wolfowitz, « les moyens d'unir la bureaucratie ». Cette « unification », qui est la continuation de la répudiation du New Deal et du système de partis de Roosevelt par Reagan, Bush et Clinton, crée la ruine et la destruction dans son sillon. Elle laisse aussi une opposition salivant à l'idée de capter « l'exécutif unitaire » de l'administration Bush. Cela a pour tout effet de mener l'ordre constitutionnel au point de l'épuisement.

Le besoin d'un dieu issu de la machine va au-delà des considérations partisanes. Il demande qu'on en appelle directement au peuple de sacrifier ses réclamations à la société pour éliminer l'opposition entre l'intérêt du gouvernement et les intérêts du peuple. C'est la version bourgeoise de la démocratie directe, une démocratie anti-démocratique dans laquelle le peuple est mobilisé dans une guerre contre ses propres intérêts. La mesure de l'« écart » entre gouvernés et gouvernants doit également tenir compte des factions rivales de la bureaucratie à tous les niveaux de l'État et des armées liées par un réseau complexe au capital financier. Le dieu issu de la machinerie doit donner l'impression de s'élever au-dessus de ces factions rivales et au-dessus de tous les conflits en apparence insurmontables au sein de la classe ouvrière et du peuple. Durant la période récente, l'électorat a été « rétréci » au point de ne plus avoir aucun poids noyé comme il est dans une majorité d'« États rouges et États bleus » auxquels font contrepoids les prétendus « États indécis ». Ces élections s'adressent directement d'abord aux membres de la très grande bureaucratie. La multiplications des conflits à tous les niveaux et la crise de légitimité obligent à faire appel à un « électorat étendu », lequel est bombardé de promesses d'« anéantissement » de l'Iran, la menace d'une guerre nucléaire, la culture de l'assassinat politique, les troubles civils, etc. Présenté comme étant la célébration promise d'un nouvel éveil de la démocratie « à un moment décisif », le processus de sélection apparaît maintenant comme une tentative sordide de mobiliser « la démocratie » directement sous la férule du leader national par la fonction du président, cette dernière ayant hérité de ses prédécesseurs de tous les outils du pouvoir exécutif, et d'ainsi éliminer la possibilité d'instances représentatives du peuple dans le gouvernement.

L'appel au changement et le bataille
au sujet des objectifs de guerre

Durant les années qui ont immédiatement suivi la fin de la guerre froide, Clinton a fait campagne pour la présidence au nom du changement. Le changement a été la victime des années Clinton. Durant l'administration Bush, l'anarchie a été érigée en autorité. D'après ce qui se dit jusqu'à présent dans la campagne présidentielle 2008, le changement et l'anarchie érigée en autorité demeurent une préoccupation centrale de la course à la présidence. Obama cherche à tirer le maximum de son mot d'ordre : « changement en ce moment de définition ». Ceux qui s'opposent à Obama, y compris McCain, disent que les discours sur le changement ne sont que des phrases creuses et que c'est l'« expérience » qui compte. C'est en appui à la logique qui dit que, puisque la sécurité nationale (c'est-à-dire la raison d'État) est une préoccupation primordiale chez les élites, l'intérêt national exige un président dont les caractéristiques déterminantes sont celles du commandant en chef. Puis Obama répond que l'insistance sur l'expérience est la preuve que la présidence de McCain serait une continuation de l'administration Bush, dans une direction qu'il prétend stratégiquement erronée. Avant même de poser la question « Quel changement ? » ou « Quelle expérience ? », il faut reconnaître une chose : la préoccupation au sujet des objectifs de guerre et de la géopolitique est au centre des débats. Les élites réclament une pensée cohérente dans la bureaucratie et l'appareil militaire pour établir « le leadership mondial » et une domination sans partage. Quant à savoir si cela est réalisable, c'est une autre affaire.

Face aux incertitudes créées par le déséquilibre et les instabilités inhérentes à cette période de l'après-guerre froide, suite à la perte de l'équilibre de la division bipolaire, les cercles dominants aux États-Unis veulent mettre tous les pouvoirs dans la balance et « oblitérer » toute opposition à cet effort (pour reprendre l'expression utilisée par Hillary Clinton lorsqu'elle menace l'Iran). La projection d'une toute puissante « prépondérance du pouvoir » et de la supériorité militaire est au centre des préoccupations des pouvoirs établis. D'où la présence centrale des débats sur les objectifs de guerre dans la campagne actuelle.

Pour comprendre la place centrale qu'occupent les objectifs de guerre dans l'élection présidentielle, il faut saisir le contexte historique. À la base de la situation réelle se trouve le conflit entre les relations de production et les forces productives. La connaissance provient ou bien de la lutte des classes (l'expression des rapports sociaux de production), ou bien des luttes pour la production et l'expérimentation scientifique (l'expression des forces productives). L'historiographie a la même origine. Il est important de voir à cet égard comment les candidats à la présidence voient la situation historique réelle.

À la fin de la guerre froide, avec l'effondrement de l'Union soviétique, on annonçait le changement comme une « révolution libérale » mondiale, l'achèvement dans sa perfection de l'État libéral et de son idéologie, la « fin de l'histoire ». Selon la pensée dominante au sein des pouvoirs établis, la force des États-Unis résidait dans la grandeur de leur économie, leur potentiel productif de croissance et la supériorité de leur armée. Les arrangements passés, qui remontent à la Deuxième Guerre mondiale, à la défaite du fascisme et même avant, c'est-à-dire à l'établissement du système de gouvernance et du système de partis de l'époque de Roosevelt, sont aux yeux des cercles dominants un obstacle à l'agrandissement. Les institutions financières, les monopoles et les oligopoles réclament leur abolition ou leur adaptation aux circonstances nouvelles. Ils l'exigent notamment en ce qui concerne les Nations unies. Le modus operandi utilisé pour mener à termes ces changements sous la tutelle américaine n'a rien de pacifique, comme on le voit dans l'utilisation d'Israël, une création de l'ONU dont la légitimité repose sur le respect de ses principes, pour détruire toute possibilité de paix au Moyen-Orient et dans le monde, tout en menaçant de se retirer de la juridiction de l'instance internationale.

Tous les espoirs de triomphe des élites suivant l'effondrement de l'Union soviétique, où la position toute puissante des États-Unis dans le monde laissait croire que tout allait être merveilleux, se sont maintenant effondrés. Près de deux décennies se sont écoulées depuis la proclamation triomphale et les arrangements d'un nouvel équilibre ne sont toujours pas en place. L'approfondissement de la crise économique fait craindre une dépression dans certains milieux. Face aussi à la possible diminution des pouvoirs productifs des États-Unis, les élites commencent à songer que leur situation pourrait ne pas durer. Dans l'intense concurrence entre les plus grands monopoles et oligopoles, une pénurie de capitaux est apparue dans le marché capitaliste mondial. D'autre part, la grande complexité et incertitude du monde actuel font en sorte que les élites dominantes ont de plus en plus de difficulté à faire des prédictions au sujet des tactiques pouvant mener à la stabilité, des arrangements pouvant mener à un nouvel équilibre et des avantages sur les autres. Plus ça change, plus c'est pareil. L'époque est restée la même depuis un siècle. Le restera-t-elle encore ? Le marché capitaliste mondial continuera-t-il d'exister ? Les États qu'il comprend vont-ils survivre ? Il y a un courant de pensée qui s'intéresse aux problèmes créés par le déclin de la puissance économique et politique des États-Unis. Le débat n'est pas à savoir si le déclin des États-Unis est possible, mais bien à savoir jusqu'où il ira et s'il est possible de le freiner et de le renverser. Le déclin est au centre des considérations historiographiques des pouvoirs établis. Il est à la base des débats sur les objectifs de guerre et des discussions à savoir qui sera l'agent du changement et de l'expérience au service de la préservation de la machine gouvernante aux États-Unis.

On appelle réalisme (ou la realpolitik) la pensée qui domine parmi les élites américaines. C'est un aspect important du débat sur les objectifs de guerre à la lumière de la grande stratégie pour établir le leadership et le contrôle incontestés des États-Unis dans le monde. Le réalisme s'intéresse entre autres au problème de l'anarchie dans les relations internationales. Dans ce courant de pensée l'anarchie part du rejet de toute autorité internationale sous forme d'association politique, d'instrument ou de loi. Par exemple, l'autorité des Nations unies est née de l'effort commun des peuples du monde pour anéantir le fascisme. Si le front international contre le fascisme a par la suite, durant la guerre froide, été converti en un front anticommuniste, d'abord par les États-Unis puis par l'Union soviétique, l'ONU a de même été convertie d'une instance internationale dirigée contre l'agression impérialiste et colonialiste en une chasse gardée des grandes puissances réunies dans le Conseil de sécurité. Pour les États-Unis, ce virage a été justifié par la pensée réaliste dominante qui soutenait que, bien que la Constitution, conformément à sa forme républicaine, considérait tout traité signé avec un pays étranger comme faisant partie de la loi suprême du pays, aucune loi et aucun traité ne peut s'ériger au-dessus de l'intérêt national (ou la sécurité nationale), qui est subordonné aux pouvoirs discrétionnaires de l'exécutif.

Selon le réalisme, en l'absence d'une autorité internationale et des réalisations des peuples du monde dans la lutte pour la paix, l'indépendance et le droit de choisir leur voie de développement et leur forme de gouvernement, tous les États s'affrontent dans un état de guerre anarchique. C'est basé sur l'idée que : les États ont un monopole public de la force et ils peuvent s'en servir les uns contre les autres ; les États défendent leur intégrité territoriale et leur autonomie dans le but premier d'assurer la paix intérieure, l'ordre et leur survie ; pour assurer leur survie, les États s'engagent dans des guerres même au péril de leur existence.

C'est ainsi que le réalisme érige l'anarchie en autorité. En pratique, la pensée réaliste était « liée » (pour utiliser l'expression des réalistes) à la crainte d'un déclin imminent. D'une part, des agressions sont lancées, comme en Irak et en Afghanistan, pour unir la bureaucratie et l'appareil militaire divisés ; inciter au chauvinisme parmi les sections de la population qui sont mécontentes et marginalisées ; surmonter le syndrome de la guerre du Viêt Nam ; former une nouvelle génération d'officiers et de combattants ; mettre au point et tester de nouvelles techniques et de nouveaux équipements ; établir et consolider un réseau de bases militaires et de flottes navales suivant un partage du monde en sphères d'influence ; tester les tactiques et formuler une stratégie pour un monde en voie de changement rapide ; utiliser la militarisation de l'économie comme moyen de surmonter les graves déficits de la balance des paiements et pour s'emparer du contrôle économique, politique et militaire de l'économie ; tester et sonder les autres puissances et autres forces dans le monde, etc. D'autre part, beaucoup d'attention est portée aux préparatifs pour de plus grandes guerres, des guerres qui impliqueraient toutes les grandes puissances du monde. Ce pourrait être par tentative de freiner le déclin des États-Unis et de bloquer l'arrivée d'importants concurrents sur la scène mondiale. Ce type de guerre mettrait à risque tout le système du marché capitaliste mondial et les États qui en font partie. La situation vaut d'être étudiée. C'est ce qui est derrière le débat sur les objectifs de guerre et le changement.

Notes

La légitimité

La légitimité a à voir avec la conformité avec la loi et dans ce cas-ci il s'agit de la loi fondamentale, de la Constitution. En réponse à ceux qui disent que l'administration actuelle est en train de détruire la Constitution, Bush déclare que les actions de son administration, sa thèse au sujet du « pouvoir exécutif unitaire », sont constitutionnelles, invoquant le serment du président. En effet, conformément à la Constitution le président jure de remplir fidèlement les fonctions de président. Cette partie du serment est en quelque sorte la « clause échappatoire » extra-constitutionnelle de la dictature présidentielle. L'action extra-constitutionnelle est celle qui dépasse la portée et le contrôle des institutions établies par la Constitution. La clause échappatoire établit un champs d'action qui est défini à la discrétion du président plutôt que par l'organe législatif du Congrès. On dit qu'il est nécessaire de dépasser la portée de la Constitution pour « sauver l'État ou le corps politique » en cas d'insurrection ou d'agression étrangère. Sauver l'État devient ainsi le devoir premier du président.

Mais dans la deuxième partie du serment le président jure de défendre, protéger et préserver la Constitution au mieux de ses capacités (Article 2, Paragraphe 2 : désignation du président comme commandant en chef). Le président a accru son autorité en 2001 suite à l'Autorisation du Congrès qui, en plus de légitimer la guerre, suspendait en pratique les fonctions de l'instance législative, y compris la défense de l'habeas corpus. Une fois la logique du pouvoir exécutif unitaire en place, suivant la conception constitutionnelle de la « séparation des pouvoirs », toutes les fonctions relatives à l'exécution des lois et des politiques relèvent de la direction et du contrôle du pouvoir exécutif. De plus, puisque les activités du vice-président ne sont pas prescrites par la Constitution, il revient au président de les définir. Bref, la Constitution contient la justification d'un exercice du pouvoir extra-judiciaire et arbitraire. Une action peut dépasser le cadre de la loi et demeure « constitutionnelle » si elle a pour objectif de défendre l'État américain contre de prétendus « ennemis », étrangers ou intérieurs. Dans l'affrontement entre la volonté légale et la volonté populaire, celle-ci peut être considérée comme étant « hors du domaine des instances législatives » (c'est-à-dire en dehors du parlement ou du congrès) et par conséquent être supprimée par ceux qui ont le « mandat » de défendre l'« autorité légale » par d'autres moyens, comme la torture, les « combattants ennemis illégaux », etc.

Les activités du pouvoir exécutif l'amènent à s'élever au-dessus du pouvoir législatif et à placer le pouvoir judiciaire à son service s'il prend le risque de regrouper son « énergie » pour diriger la vaste machine bureaucratique et militaire. En d'autres mots, le pouvoir exécutif s'affirme pleinement par l'acte d'être en se subordonnant tous les autres pouvoirs.

Le pouvoir présidentiel de définir un moment de définition

La légitimité du gouvernement a également à voir avec la façon dont les réclamations au pouvoir sont justifiées et légalisées. Les autorités gouvernantes et leurs apologistes refusent de reconnaître que la Constitution a été amendée avec l'adoption de la Déclaration des droits, à l'issue d'un affrontement entre la volonté populaire et la volonté légale, dans la lutte contre la tyrannie, le pouvoir arbitraire et la monarchie au XVIIIe siècle, et qu'au coeur de cette lutte se trouvait la redéfinition du pouvoir gouvernant en tant que pouvoir reposant sur l'opinion publique, tel que l'exprime spécifiquement le Premier Amendement (liberté de parole, d'assemblée, de pétition, de pratique religieuse et de croyance). Le Deuxième Amendement concerne le droit de la milice populaire et du peuple de porter les armes. Dans le contexte du XVIIIe siècle et du Mouvement des Lumières, cela ne pouvait signifier qu'une chose : le peuple armé qui défend l'opinion publique contre la tyrannie. D'autres amendements font référence aux droits que conservent les États (reconnus en tant que corps politiques républicains) et le peuple. La bourgeoisie montante, pour consacrer son indépendance et créer un État-nation à son image, a prétendu agir au nom du peuple mais a établi son État sur l'exploitation, l'esclavage, le génocide, etc. Voilà que maintenant, dans un état moribond, le Deuxième Amendement est interprété comme étant le droit privé de l'individu de porter une arme pour défendre les libertés de l'Amérique contre les « ennemis », intérieurs ou étrangers. Et sur cette base le gouvernement a établi un vaste réseau de mercenaires, comme Blackwater. Des fonds publics sont expropriés et versés à des individus ou des entreprises privées qui se voient accorder l'impunité pour leurs actes criminels (meurtre, torture, vol de la propriété publique), que ce soit à la Nouvelle-Orléans, en Irak, à la frontière mexicaine ou ailleurs.

 © PCC(M-L)


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