Le Marxiste-Léniniste

Numéro 16 - 26 janvier 2010

Conférence ministérielle préparatoire sur Haïti à Montréal

Annulez toutes les dettes d'Haïti!
Souveraineté oui! Annexion non!

Manifestation à la Conférence ministérielle préparatoire sur Haïti
Haïti a besoin de secours d'urgence, pas d'une intervention militaire! - Réseau de solidarité Canada Haïti (CHAN)
Au-delà des effets d'annonce - Sophie Perchellet et Éric Toussaint*, CADTM
Brigands ou patriotes? - Documents de Charlemagne Péralte (1918), Archives nationales haïtiennes

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Manifestation à la Conférence
ministérielle préparatoire sur Haïti

Lundi il y a eu une manifestation à Montréal à l'occasion de la conférence ministérielle sur Haïti réunissant des représentants de 14 pays, de l'ONU et de quatre organisations humanitaires. Les manifestants ont dénoncé la militarisation de l'aide et de l'intervention étrangère et portaient des pancartes sur lesquelles on lisait: «Reconstruction pour le peuple et non le profit», «Pas de sweatshop à Haïti» et «Des soins médicaux, pas des armes». Ils ont également exigé un relâchement des règles sur l'immigration des Haïtiens et dénoncé les mesures annoncées à ce sujet parce qu'elles sont presque insignifiantes mais sont couvertes par des «coups d'éclat», par exemple concernant l'adoption. Ils ont lancé un appel à tous de ne pas laisser les maîtres d'oeuvre de la destruction et de l'appauvrissement d'Haïti décider de son avenir au lendemain du tremblement de terre du 12 janvier.

C'est en effet avec beaucoup d'appréhension justifiée que les peuples du monde voient les États-Unis occuper Haïti militairement et négliger l'aide humanitaire en faveur de leur hégémonie sur l'ONU et tous les autres pays. Le Canada, la France et les autres puissances et institutions internationales comme le FMI doivent dorénavant se soumettre au contrôle des États-Unis sur la coordination des efforts humanitaires et d'aide, selon leurs intérêts. Nous avons tous vu les conséquences des agressions, occupations et interventions dans le monde, que ce soit en Haïti ou que ce soit en Irak, en Afghanistan, en Palestine et ailleurs. Ces interventions ont toujours comme objectif premier de priver les peuples de leur souveraineté et de leur démarche historique. Les États-Unis parlent beaucoup de «respecter la souveraineté» d'Haïti, un pays déjà sous occupation et privé de toute souveraineté, mais l'expérience montre que l'élément central de leur conception du monde sur les affaires internationales est la non-reconnaissance de l'existence des peuples et de leur droit et capacité de se bâtir un avenir en s'appuyant sur leur propre expérience historique. Annulez toutes les dettes d'Haïti! Souveraineté oui, annexion non!

Voici le texte de l'appel lancé par Haïti Action Montréal pour la manifestation :

Appel de Haïti Action Montréal
21 janvier 2010

Le 25 janvier prochain, Montréal sera l'hôte d'une conférence internationale afin de planifier la reconstruction d'Haïti, organisée par le groupe des « pays amis d'Haïti ». La conférence inclura la participation du ministre des Affaires étrangères du Canada, Lawrence Cannon, de la secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton, du ministre des Affaires étrangères français, Bernard Kouchner, et du premier ministre haïtien, Jean-Max Bellerive.

Mais peut-on se fier à ces soi-disant amis d'Haïti pour respecter les intérêts du peuple haïtien ?

Tout de suite après le séisme, ils ont militarisé inutilement les efforts de secours, mettant en péril la vie de milliers d'Haïtiens qui attendent désespérément de la nourriture et des médicaments, et non pas des soldats. Ils ont refusé d'assouplir temporairement les contrôles d'immigration qui pourraient soulager les souffrances en Haïti.

Dans le passé, les efforts de reconstruction que ces pays ont dirigés n'ont bénéficié qu'à la petite et riche élite du pays et aux investisseurs étrangers, tout en appauvrissant davantage la majorité des Haïtiens. Et ils n'ont pas hésité à écarter plusieurs fois la démocratie en Haïti lorsque cela servait leurs intérêts.

Bay kou bliye, pote mak songe (Ceux qui portent les coups oublient, ceux qui portent les cicatrices se souviennent)

Si l'on se fie à la reconstruction de la Nouvelle-Orléans après Katrina et à celle de l'Asie après le tsunami, il y a un risque réel que ces grandes puissances cherchent à profiter du désastre pour pousser leurs objectifs mercantiles.

Mais il y a aussi une occasion d'aider nos frères et soeurs en Haïti à reconstruire le pays en fonction de leurs besoins, de reconstruire en mieux, de respecter la souveraineté d'Haïti et d'accueillir les Haïtiens sans-abri au Canada. Les vrais amis d'Haïti doivent être dans les rues ce lundi, à exiger que la reconstruction ne se fasse pas au détriment de la justice et de la démocratie.

Si m pa rele, map toufe (Si je ne parle pas, je vais suffoquer)

Joignez-vous à nous ! Médecine, eau et nourriture, pas des armes ! Des dons et non des prêts ! Pour une reconstruction qui favorise le peuple et non le profit ! Respectez la dignité et souveraineté du peuple haïtien !

Pour ceux et celles qui ne peuvent pas y être à midi, la Maison d'Haïti et la Fédération des femmes du Québec organisent une manifestation au même endroit, avec notre appui, à 8h45 am.

En solidarité,

Haïti Action Montréal

Voir l'événement sur Facebook http://www.facebook.com/event.php?eid=26288145470 5&index=1

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Haïti a besoin de secours d'urgence,
pas d'une intervention militaire!

La « lettre ouverte » ci-dessous a été initiée par le Réseau de solidarité Canada Haïti (CHAN) qui demande aux personnes et organisations d'ajouter leur nom à la déclaration. http://www.thepetitionsite.com/1/relief-not-milit arization-for-haiti

* * *

Nous, signataires de cette lettre, sommes outrés devant les délais scandaleux de distribution d'aide essentielle aux victimes du séisme en Haïti. Depuis que la US Air Force s'est emparée de façon unilatérale du contrôle de l'aéroport Toussaint Louverture de Port-au-Prince, elle a placé en priorité les vols militaires plutôt que les vols humanitaires. Cette décision étasunienne de favoriser une accumulation de soldats étrangers sur place plutôt que la distribution d'approvisionnement d'urgence a entraîné des morts sous les décombres à Port-au-Prince ainsi qu'à Léogâne et dans d'autres villes abandonnées, une situation qui est tenue sous silence. Si l'aide continue à être retenue, un grand nombre de morts pourtant évitables se produiront dans les jours et les semaines à venir. Nous réclamons que les dirigeants de l'armée américaine restituent immédiatement aux dirigeants d'Haïti le contrôle effectif des démarches d'assistance et apportent une aide au lieu de se substituer aux officiels locaux qu'ils prétendent appuyer.

Nous avons constaté que la préoccupation obsessive des étrangers pour « la sécurité » et « le pillage » est largement démentie par de réels gestes de patience et de solidarité visibles dans les rues de Port-au-Prince. La démarche visant à éviter ce que les commandants de l'armée américaine appellent « une nouvelle Somalie » en plaçant en priorité la sécurité et le contrôle militaire ne peut probablement réussir qu'à provoquer les troubles qu'ils condamnent.

En maintenant le schéma bien établi, les dirigeants des É.-U. et de l'ONU continuent de traiter le peuple haïtien et ses représentants avec une peur et une suspicion complètement déplacées.

Nous demandons aux dirigeants de facto d'Haïti de faciliter, alors que la reconstruction débute, la relance de la participation populaire à la détermination de priorités et de décisions collectives. Nous exigeons qu'ils fassent tout ce qui est possible pour renforcer la capacité du peuple haïtien à réagir à cette crise. Nous leur demandons, en conséquence, de permettre au leader haïtien le plus populaire et le plus inspirant, Jean-Bertrand Aristide (dont le parti avait remporté 90 % des sièges parlementaires lors de la dernière série d'élections démocratiques) de rompre immédiatement l'exil inconstitutionnel auquel il a été confiné depuis que les États-Unis, le Canada et la France l'ont obligé à démissionner en 2004.

Si la reconstruction se déroule sous la supervision de troupes étrangères et d'agences de développement international, elle a peu de chances de servir les intérêts de la vaste majorité de la population haïtienne. En effet, les formes de type néolibéral d'« aide » internationale ont déjà contribué directement à appauvrir systématiquement le peuple haïtien et à saper son gouvernement ; de plus, en 1991 et en 2004, les États-Unis sont intervenus pour renverser le gouvernement élu et attaquer ses sympathisants, ce qui a eu des conséquences dévastatrices.

C'est pourquoi nous appelons d'urgence tous les pays prépondérants de la communauté internationale à respecter la souveraineté d'Haïti et à mettre en oeuvre une réorientation immédiate de l'aide internationale, loin des ajustements néolibéraux, de l'exploitation de sweatshops et de la charité non gouvernementale, et à opter pour un investissement systématique auprès du peuple et du gouvernement haïtiens.

Nous demandons que les alliés et sympathisants d'Haïti – Cuba, l'Afrique du Sud, le Venezuela, les Bahamas et les autres membres de CARICOM – jouent un rôle international beaucoup plus important. Nous demandons que la totalité de l'aide affectée à la reconstruction le soit sous forme de subventions et non de prêts.

Nous demandons que la balance de la dette étrangère d'Haïti soit annulée immédiatement, et que l'argent que certains pays étrangers doivent toujours à Haïti – notamment les sommes énormes extorquées par les gouvernements français entre 1825 et 1947 à titre de compensation pour la perte d'esclaves et de propriétés qu'avait encourue la France lorsque Haïti avait gagné son indépendance – lui soit payé sur-le-champ et en totalité.

Par-dessus tout, nous demandons que la reconstruction d'Haïti soit accomplie suivant les principes directeurs d'un objectif plus large, à savoir le renforcement des pouvoirs politique et économique du peuple haïtien.

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Au-delà des effets d'annonce

L'une des plus grandes opérations d'aide de l'histoire risque fort de ressembler à celle de l'après tsunami de 2004 sauf si un modèle de reconstruction radicalement différent est adopté. Haïti a été partiellement détruite suite à un violent séisme de magnitude 7. Chacun y va de sa larme et les médias, en nous abreuvant d'images apocalyptiques, relayent les annonces d'aides financières que les généreux États vont apporter. On entend qu'il faut reconstruire Haïti, ce pays où la pauvreté et « la malédiction » s'abattent. Aujourd'hui donc, on s'intéresse à Haïti. Les commentaires ne vont pas au-delà du terrible tremblement de terre. On nous rappelle précipitamment que c'est l'un des pays les plus pauvres de la planète mais sans nous en expliquer les causes. On nous laisse croire que la pauvreté est venue comme ça, que c'est un fait irrémédiable : « c'est la malédiction qui frappe ».

Il est indiscutable que cette nouvelle catastrophe naturelle entraîne des dégâts matériels et humains tout autant considérables qu'imprévus. Une aide d'urgence est donc nécessaire et tout le monde est d'accord sur ce point. Pourtant, la pauvreté et la misère ne trouvent pas leurs sources dans ce tremblement de terre. Il faut reconstruire le pays parce que celui-ci a été dépossédé des moyens de se construire. Haïti n'est pas un pays libre ni même souverain. Au cours des dernières années, ses choix de politique intérieure ont été réalisés par un gouvernement qui est constamment sous la pression d'ordres venus de l'extérieur du pays et des manoeuvres des élites locales.

Haïti est traditionnellement dénigrée et souvent dépeinte comme un pays violent, pauvre et répressif dans le meilleur des cas. Peu de commentaires rappellent l'indépendance acquise de haute lutte en 1804 contre les armées françaises de Napoléon. Plutôt que de souligner la démarche humaine et le combat pour les Droits de l'Homme, la sauvagerie et la violence seront les caractéristiques assimilées aux Haïtiens. Edouardo Galeano parle de la « malédiction blanche » : «  A la frontière où finit la République dominicaine et commence Haïti, une grande affiche donne un avertissement : El mal paso - Le mauvais passage. De l'autre côté, c'est l'enfer noir. Sang et faim, misère, pestes [1]. »

Il est indispensable de revenir sur la lutte d'émancipation menée par le peuple haïtien, car en représailles à cette double révolution, à la fois anti-esclavagiste et anti-coloniale, le pays a hérité de « la rançon française de l'Indépendance » correspondant à 150 millions de francs or (soit le budget annuel de la France de l'époque). En 1825, la France décide que « Les habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue verseront à la caisse fédérale des dépôts et consignations de France, en cinq termes égaux, d'année en année, le premier échéant au 31 décembre 1825, la somme de cent cinquante millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclameront une indemnité. [2] »

Cela équivaut à environ 21 milliards de dollars d'aujourd'hui. Dès le départ, Haïti doit payer le prix fort, la dette sera l'instrument néo-colonial pour entretenir l'accès aux multiples ressources naturelles de ce pays.

Le paiement de cette rançon est donc l'élément fondateur de l'État haïtien et a débouché sur la constitution d'une dette odieuse. En termes juridiques, cela signifie qu'elle a été contractée par un régime despotique et utilisée contre les intérêts des populations. La France puis les États-Unis, dont la zone d'influence s'élargit à Haïti, occupée par les marines états-uniens dès 1915, en sont pleinement responsables. Alors qu'il aurait été possible de faire face aux douloureuses responsabilités du passé en 2004, le rapport de la Commission Régis Debray [3] préfère écarter l'idée d'une restitution de cette somme en prétextant qu'elle n'est pas « fondée juridiquement » et que cela ouvrirait la « boîte de Pandore ». Les requêtes du gouvernement haïtien en place sont rejetées par la France : pas de réparations qui tiennent. La France ne reconnaît pas non plus son rôle dans l'ignoble cadeau qu'elle fît au dictateur « Baby Doc » Duvalier en exil en lui offrant le statut de réfugié politique et donc l'immunité.

Le règne des Duvalier commence avec l'aide des États-Unis en 1957 : il durera jusqu'en 1986, date à laquelle le fils « Baby Doc » est chassé du pouvoir par une rébellion populaire. La violente dictature largement soutenue par les pays occidentaux a sévi près de 30 ans. Elle est marquée par une croissance exponentielle de sa dette. Entre 1957 et 1986, la dette extérieure a été multipliée par 17,5. Au moment de la fuite de Duvalier, cela représentait 750 millions de dollars. Ensuite elle monte, avec le jeu des intérêts et des pénalités, à plus de 1 884 millions de dollars [4]. Cet endettement, loin de servir à la population qui s'est appauvrie, était destiné à enrichir le régime mis en place : il constitue donc également une dette odieuse. Une enquête récente a démontré que la fortune personnelle de la famille Duvalier (bien à l'abri sur les comptes des banques occidentales) représentait 900 millions de dollars, soit une somme plus élevée que la dette totale du pays au moment de la fuite de « Baby Doc ». Un procès est en cours devant la justice suisse pour la restitution à l'État haïtien des avoirs et des biens mal acquis de la dictature Duvalier. Ces avoirs sont pour l'instant gelés par la banque suisse UBS qui avance des conditions intolérables quant à la restitution de ces fonds [5]. Jean-Bertrand Aristide, élu dans l'enthousiasme populaire puis accusé de corruption avant d'être rétabli au pouvoir comme marionnette de Washington et finalement d'en être chassé par l'armée états-unienne, n'est malheureusement pas innocent en ce qui concerne l'endettement et les détournements de fonds. Par ailleurs, selon la Banque mondiale, entre 1995 et 2001, le service de la dette, à savoir le capital et les intérêts remboursés, a atteint la somme considérable de 321 millions de dollars.

Toute l'aide financière annoncée actuellement suite au tremblement de terre est déjà perdue dans le remboursement de la dette !

Selon les dernières estimations, plus de 80 % de la dette extérieure d'Haïti est détenue par la Banque Mondiale et la Banque interaméricaine de développement (BID) à hauteur de 40 % chacune. Sous leur houlette, le gouvernement applique les « plans d'ajustement structurel » remaquillés en « Documents Stratégiques pour la Réduction de la Pauvreté » (DSRP). En échange de la reprise des prêts, on concède à Haïti quelques annulations ou allégements de dette insignifiants mais qui donnent une image bienveillante des créanciers. L'initiative Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) dans laquelle Haïti a été admise est une manoeuvre typique de blanchiment de dette odieuse comme cela été le cas avec la République démocratique du Congo [6]. On remplace la dette odieuse par de nouveaux prêts soi-disant légitimes. Le CADTM considère ces nouveaux prêts comme partie prenante de la dette odieuse puisqu'ils servent à payer cette antique dette. Il y a continuité du délit.

En 2006, quand le FMI, la Banque mondiale et le Club de Paris acceptèrent que l'initiative PPTE s'élargisse à Haïti, le stock de la dette publique extérieure totale était de 1 337 millions de dollars. Au point d'achèvement de l'initiative (en juin 2009), la dette était de 1 884 millions. Une annulation de dette d'un montant de 1 200 millions de dollars est décidée afin de « rendre la dette soutenable ». Entre temps, les plans d'ajustement structurel ont fait des ravages, notamment dans le secteur agricole dont les effets ont culminé lors de la crise alimentaire de 2008. L'agriculture paysanne haïtienne subit le dumping des produits agricoles étasuniens. « Les politiques macro-économiques soutenues par Washington, l'ONU, le FMI et la Banque mondiale ne se soucient nullement de la nécessité du développement et de la protection du marché national. La seule préoccupation de ces politiques est de produire à bas coût pour l'exportation vers le marché mondial [7] ». C'est donc scandaleux d'entendre le FMI dire qu'il « se tient prêt à jouer son rôle avec le soutien approprié dans ses domaines de compétence [8] ».

Comme le dit le récent appel international « Haïti nous appelle à la solidarité et au respect de la souveraineté populaire » : « Au cours des dernières années et aux côtés de nombreuses organisations haïtiennes, nous avons dénoncé l'occupation du pays par les troupes de l'ONU et les impacts de la domination imposée par les mécanismes de la dette, du libre-échange, du pillage des ressources naturelles et de l'invasion par des intérêts transnationaux. La vulnérabilité du pays aux catastrophes naturelles – due en grande partie aux ravages causés à la nature, à l'inexistence d'infrastructures de base, et à l'affaiblissement de la capacité d'action de l'État – ne devrait pas être considérée comme étant sans lien avec ces politiques qui ont historiquement sapé la souveraineté du peuple. »

Il est maintenant temps que les gouvernements qui font partie de la MINUSTAH, des Nations unies et en particulier la France et les États-Unis, les gouvernements latino-américains, revoient ces politiques qui s'opposent aux besoins élémentaires de la population haïtienne. Nous exigeons de ces gouvernements et organisations internationales qu'ils substituent à l'occupation militaire une véritable mission de solidarité et qu'ils agissent pour l'annulation immédiate de la dette qu'Haïti continue de leur rembourser. » [9]

Indépendamment de la question de la dette, il est à craindre que l'aide prenne la même forme que celle qui a accompagné le tsunami qui a frappé, fin décembre 2004, plusieurs pays d'Asie (Sri Lanka, Indonésie, Inde, Bangladesh) [10] ou encore l'après-cyclone Jeanne en Haïti en 2004. Les promesses n'ont pas été tenues et une grande partie des fonds ont servi à enrichir des compagnies étrangères ou les élites locales. Ces « généreux dons » proviennent pour la majorité des créanciers du pays. Plutôt que de faire des dons, il serait préférable qu'ils annulent les dettes d'Haïti à leur égard : totalement, sans condition et immédiatement. Peut-on vraiment parler de don quand on sait que cet argent servira en majeure partie soit au remboursement de la dette extérieure, soit à l'application de « projets de développement nationaux » décidés selon les intérêts de ces mêmes créanciers et des élites locales ? Il est évident que, sans ces dons dans l'immédiat, il ne serait pas possible de faire rembourser cette dette dont la moitié au moins correspond à une dette odieuse. Les grandes conférences internationales d'un quelconque G8 ou G20 élargi aux IFI ne feront pas avancer d'un iota le développement d'Haïti mais reconstruiront les instruments qui leur servent à asseoir le contrôle néo-colonial du pays. Il s'agira d'assurer la continuité dans le remboursement, base de la soumission, tout comme lors des récentes initiatives d'allégement de la dette.

Au contraire, pour qu'Haïti puisse se construire dignement, la souveraineté nationale est l'enjeu fondamental. Une annulation totale et inconditionnelle de la dette réclamée à Haïti doit donc être le premier pas vers une démarche plus générale. Un nouveau modèle de développement alternatif aux politiques des IFI et aux accords de partenariat économique (APE signé en décembre 2009, Accord Hope II ...), est nécessaire et urgent. Les pays les plus industrialisés qui ont systématiquement exploité Haïti, à commencer par la France et les États-Unis, doivent verser des réparations dans un fonds de financement de la reconstruction contrôlé par les organisations populaires haïtiennes.

Notes

1. http ://www.cadtm.org/Haiti-la-malediction-blanche
2. http ://www.haitijustice.com/jsite/images/stories/files/pdfs /Ordonnance_de_Charles_X_de_1825.pdf
3. http ://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/rapport_haiti.pdf< br> 4. http ://www.imf.org/external/pubs/ft/scr/2009/cr09288.pdf (page 43)
5. http ://www.cadtm.org/Le-CADTM-exige-que-la-restitution
6. Voir la brochure CADTM, Pour un audit de la dette congolaise, Liège, 2007 en ligne : http ://www.cadtm.org/spip.php ?page=imprimer&id_ar ticle=2599
7. Voir http ://www.cadtm.org/Haiti-Le-gouvernement-mene-une
8. http ://www.liberation.fr/monde/0101613508-haiti-l-aide-inte rnationale-se-mobilise-apres-le-seisme. Les conditions attachées aux prêts du FMI à Haïti sont dans la droite ligne du Consensus de Washington : augmenter les tarifs d’électricité et refuser toute augmentation de salaires des fonctionnaires publics.
9. http ://www.cadtm.org/Haiti-nous-appelle-a-la-solidarite
10. Voir Dam
ien Millet et Eric Toussaint, Les Tsunamis de la dette, coédition CADTM-Syllepse, Liège-Paris, 2005.

* Sophie Perchellet est vice-présidente du Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde – France (CADTM France- www.cadtm.org ) et Éric Toussaint, président du CADTM Belgique, est coauteur avec Damien Millet de La Crise, quelles crises ?, ADEN, Bruxelles, 2010.

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Brigands ou patriotes?

En 1910, un consortium bancaire international refinançait la dette internationale d'Haïti et s'emparait du contrôle du trésor du pays. En 1914, la banque refusa d'effectuer les versements d'or au gouvernement haïtien et demanda à l'armée étasunienne de protéger les réserves d'or. Le 7 décembre 1914, les marines étasuniens atterrirent en Haïti et transportèrent l'or vers les chambres fortes de la banque à New York.

Huit mois plus tard, les marines atterrirent encore une fois à Port-au-Prince, la capitale haïtienne, cette fois sous prétexte de protéger les vies et propriétés étrangères.

Ils proclamèrent la loi martiale à Port-au-Prince, écrasèrent impitoyablement la résistance armée dans les régions rurales et commencèrent à former une nouvelle milice haïtienne.

Charlemagne Péralte menait le mouvement de résistance. Dans cet « Appel aux armes » de 1918 et cette lettre au ministère français, Péralte traite le président Wilson d'hypocrite parce qu'il prétend respecter la souveraineté des petites nations d'Europe alors qu'il occupe Haïti et il appelle les Haïtiens à résister aux Américains.

* * *

Haïtiens !

Un jour semblable au 1er janvier 1804, se lèvera bientôt.

Depuis quatre ans, l'Occupation nous insulte à tout instant. Chaque matin nous apporte une nouvelle offense. Le peuple est pauvre et l'Occupation le pressure sous les taxes. Elle répand les incendies et elle empêche aux gens de reconstruire leurs maisons en bois, sous prétexte d'embellissement de la cité.

Haïtiens, restons fermes. Suivons l'exemple de la Belgique ! Qu'importe si nos villes sont brûlées ! Ce n'est pas une vaine pensée que celle écrite sur la tombe du grand Dessalines : « Au premier coup de canon d'alarme, les villes disparaissent et la nation est debout. »

La sainte cause qui s'étend dans le nord, a pour chefs des citoyens de valeur. Le Sud attend seulement un homme pour suivre cet exemple sublime. Pas de danger, nous avons des armes. Chassons ces hommes sauvages, dont la sauvagerie est patente en la personne de leur président Wilson, traître, brigand, fauteur de troubles, voleur.

Mourez pour votre pays

Vive l'Indépendance ! Vive l'Union ! Vive la guerre juste ! A bas les Américains !

Charlemagne Masséna Péralte
Chef suprême de la Révolution en Haïti au Ministre Français Résidant en Haïti
Port-au-Prince

* * *

Monsieur le Ministre,

Contrairement aux principes généralement admis par les nations civilisées et aux règles du droit international, le Gouvernement américain, profitant de la grande guerre européenne, est intervenu dans les affaires de la petite république d'Haïti, en lui imposant une Convention dont une occupation militaire devait assurer la ratification par les Chambres haïtiennes.

Malgré les atteintes portées à notre autonomie et à notre dignité de peuple libre et indépendant, nous étions disposés à accepter cette Convention et à exécuter les obligations qu'elle comporte pour nous, mais les promesses fallacieuses faites par les Yankees en débarquant sur notre sol, se réalisent depuis tantôt quatre ans par des vexations perpétuelles, des crimes inouïs, des assassinats, des vols et des actes de barbarie dont seuls dans le monde entier l'Américain a le secret.

Nous venons aujourd'hui, à bout de patience, réclamer nos droits méconnus, bafoués par l'Américain sans scrupule qui, détruisant nos institutions, dépouille le peuple haïtien de toutes ses ressources et se regorge de notre nom et de notre sang. Cruels et injustes, les Yankees ont depuis quatre ans promené la ruine et la désolation sur notre territoire. Aujourd'hui où, à la conférence de la Paix, des nations civilisées ont juré à la face du monde entier de respecter les droits et la souveraineté des petits peuples, nous réclamons la libération de notre territoire et les avantages reconnus par le droit international aux États libres et indépendants.

Nous vous prions en conséquence d'observer que nous luttons depuis dix mois dans cet unique but, et que nos armes jusqu'ici victorieuses nous permettent de vous demander de reconnaître notre belligérance.

Nous sommes disposés à tous les sacrifices pour libérer le territoire haïtien et faire respecter les principes affirmés par le Président Wilson lui-même concernant les droits et la souveraineté des petits peuples. Et notez, Monsieur le Consul, que les troupes américaines, en vertu de leurs propres lois, n'ont nul droit de guerroyer contre nous.

Veuillez agréer, Messieurs [sic], nos salutations distinguées.

(s) Le Chef Suprême de la Révolution

M. Peralte

Suivent plus de 100 signatures.

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